M. Barbinet, qui semblait gêné, ne dit rien.

--Ça ne me regarde pas, bien sûr, reprit l’autre. Tes affaires sont tes

affaires, les miennes sont les miennes... C’est le meilleur moyen que

nous restions toujours d’accord comme nous l’avons toujours été. Le

métier que tu as pris, moi je ne l’aurais pas choisi. De la brocante,

et, surtout, du prêt sur gage, ça ne me dit rien. D’abord, on se fait

mal voir et on a des ennuis... Toi, ça t’est égal, très bien. Je

comprends ça. Mais ce que je ne comprends pas, c’est l’histoire de tout

à l’heure. Vrai, j’en suis bleu. Pourquoi n’as-tu pas pris le gage? Oui,

la bague...

--C’est pas de l’or, dit M. Barbinet avec un haussement d’épaules. La

vraie alliance je l’ai achetée au père de la petite, il y a quatre ans,

à un moment où il était sans travail. Et il m’a demandé de lui céder un

anneau en cuivre doré pour que la petite n’en sache rien. Tu comprends?

--Oui, je comprends, mais les quinze francs, je ne comprends plus.

Pourquoi les as-tu donnés?

M. Barbinet resta un moment sans répondre, puis, d’une voix basse et où

il y avait de l’angoisse:

--Parce que je n’ai pas pu faire autrement.

--Pourquoi donc? Qu’est-ce que c’est que cette petite?

--Je ne la connais pas plus que ça. C’est pour elle comme pour les

autres. Voilà ce qu’il y a... (M. Barbinet hésita et, sourdement.) Il y

a que ça me fait pitié. Oui. Je ne peux plus... J’ai changé. C’est

idiot. C’est plus fort que moi. C’est venu d’abord à cause d’une

histoire de médaillon que j’ai rendu à une jeune femme; elle ne voulait

pas que son mari qui venait en permission sache qu’elle était dans la

misère. Alors, j’ai eu pitié d’elle et ç’a été ma première bêtise. Et

puis ç’a été une vieille, à propos d’envois à son fils prisonnier. Et

j’ai eu pitié d’elle. Et puis d’autres... Je ne peux plus refuser...

Il répéta les derniers mots en ouvrant les bras d’un geste effaré et

continua:

«Si tu savais ce que peut vous dire une femme qui a besoin d’un peu

d’argent pour envoyer des choses à son soldat ou pour soigner son

enfant... Il y en a plus qu’on ne croit qui viennent me voir en

cachette... Ce qu’elles m’apportent ne vaut pas souvent grand’chose.

Dame, le meilleur est parti d’abord. C’est des petits bijoux, de la

pacotille, des souvenirs qui les font pleurer quand elles me les

laissent, et elles croient que ça a de la valeur parce qu’elles y

tiennent. C’est moi qu’elles viennent trouver en dernière ressource, et,

petit à petit, j’ai été pris... J’ai changé. Je m’en moquais pas mal

avant, n’est-ce pas... Ça m’était bien égal que par derrière on me

traite d’usurier... «Vous voulez tant? Tant d’intérêt. Voilà!» Je ne

connaissais que ça... Dame, l’argent, pourquoi est-ce que ça ne se

vendrait pas comme le reste? Il y a des moments où cent francs, ça en

vaut mille. Bref, je raisonnais... Maintenant... je ne me reconnais

plus... Je ne sais plus dire non. Et l’argent s’en va, s’en va... J’en

deviens enragé.»

Son vieux visage bouleversé par des émotions diverses, M. Barbinet se

tut.

--Alors, qu’est-ce que tu vas faire? demanda son frère après un silence.

--Tout bazarder, et rondement, dit M. Barbinet, désignant d’un geste la

boutique autour d’eux. J’ai attendu pour voir si ça passerait, mais ça

ne passe pas. Je donne des sous aux enfants dans la rue. Je prête sans

gage. Je rends les gages sans être payé... C’est fou!... Faut que je

file d’ici, sans ça je suis fichu. Elles me mettront sur la paille...

Douze aventures sentimentales, suivies d'autres histoires d'à présent · 第 26 / 63 题