UN RENSEIGNEMENT

--D’abord la conférence et le concert, puis le lunch et enfin le tirage

de la tombola... Ah! notre matinée promet d’être réussie! Il le faut,

d’ailleurs! Il nous faut un grand succès, et beaucoup d’argent! Notre

œuvre en réclame! Il y a tant de misères, tant de souffrances à

soulager! Il y a tant de gens qui ont faim! Oui, qui ont faim!... Et on

ne les connaît pas tous... l’indigence souvent se cache... cherchons-la!

visitons sans relâche les quartiers populeux, entrons dans les plus

misérables taudis, interrogeons les pauvres que nous croisons dans la

rue!... Secondez-moi, Mesdames, redoublons nos efforts! Nous sommes des

favorisées de la fortune, consacrons à ceux qui n’ont rien une part de

notre superflu; payons la dîme de notre richesse!...

Mme Pavois avait parlé avec tant d’animation qu’elle dut s’arrêter un

peu haletante. Elle avait toujours été enthousiaste, et l’œuvre de

charité qu’elle avait fondée et qu’elle présidait la passionnait.

Les cinq dames du comité, réunies dans l’élégant salon de son petit

hôtel du quartier de l’Étoile, l’approuvèrent chaleureusement. Elle leur

redit ensuite, pour la cinquantième fois, tous les détails de la fête,

en leur répétant avec force qu’il restait encore des billets à placer;

elle ahurit de recommandations Mme Eudine et Mme Loisy, qui s’étaient

chargées des courses, remit des fonds à Mme de Neugle, qui était

trésorière, et rappela à Mme Tracy qu’elle chantait dans le concert.

Après quoi ces dames prirent le thé et s’en allèrent laissant Mme Pavois

avec Mme Heurtel, qui était sa vice-présidente et sa confidente intime.

Mme Pavois but une tasse de thé et mangea une tartine de confitures. Son

front était soucieux.

--Je ne suis pas contente de Mme Eudine ni de Valentine Tracy,

déclara-t-elle.

Mme Heurtel eut un regard interrogateur.

«Elles sont sans zèle ni ardeur, continua Mme Pavois. Elles ne font pas,

pour notre œuvre, le quart de ce qu’elles devraient faire. Mme Eudine

est d’une santé délicate, il est vrai, et elle s’inquiète sans trêve

pour son mari, mais je suis sûre qu’un peu plus d’activité lui ferait

grand bien et la distrairait de ses angoisses... Quant à Valentine...

--C’est une fort belle personne, mais un peu singulière, remarqua Mme

Heurtel.

--Singulière,--Mme Pavois eut un haussement d’épaules agacé,--ne m’en

parlez pas, ma chère amie... elle en est crispante à force d’originalité

voulue et de prétentions! Oui, elle est bien, c’est entendu, mais ces

coiffures, ces bonnets de velours, ces cheveux nattés sur les oreilles!

Et ces robes, ces tuniques, ces je ne sais quoi!... Cette fausse

simplicité, cette obstination à ne jamais suivre la mode, à se donner du

genre... Elle est persuadée qu’elle est hiératique, oui, hiératique, et

elle étudie ses attitudes... Vous pensez comme elle peut se consacrer à

notre œuvre... Et si vous saviez le mal que j’ai eu pour la décider à en

faire partie... Elle m’objectait ses enfants, sa musique, toutes sortes

de défaites, mais j’ai tenu bon et elle ne pouvait pas me refuser... Son

mari est un de nos cousins éloignés, il est architecte et, avant la

guerre, M. Pavois lui a fait gagner beaucoup d’argent en lui procurant

des travaux... Maintenant, il est auxiliaire je ne sais plus où. Un

poste sans danger, ça, j’en suis sûre. Donc sa femme n’a pas l’excuse de

Mme Eudine. Et, quant à ses enfants,--vous verrez l’aîné, qui a cinq

ans, et qui est gentil à croquer du reste, elle l’amènera à la

fête,--quant à ses enfants, c’est sa mère qui les garde pendant que

Valentine court pour sa musique...

--Elle donne des leçons, n’est-ce pas? dit Mme Heurtel.

--Donner des leçons? Pour quoi faire? Non, elle en prend, elle suit des

cours, elle chante... Oh! elle a du talent, c’est pourquoi je lui ai

donné place dans notre concert... Et je dois dire que ça, elle l’a

accepté immédiatement... Pensez, c’est une excellente réclame... Elle va

paraître à côté de vrais artistes... Enfin, que notre fête soit réussie,

c’est tout ce que je demande... Il nous faut beaucoup d’argent...

Le vœu de Mme Pavois fut exaucé et ses efforts récompensés, car la fête

réussit parfaitement. La conférence, brève et pittoresque, donna

satisfaction; l’excellence du lunch disposa les assistants à la

philanthropie. La tombola ainsi que le concert eurent un grand succès.

De ce succès, Valentine Tracy eut une large part. Brune, élancée, très

belle, drapée dans des plis blancs, sans grimacer ni gesticuler, non

plus que se raidir comme un morceau de bois, elle chanta de telle sorte

que les spectateurs l’acclamèrent. Mme Pavois jeta sur elle un regard

favorable et vint la féliciter après la matinée dans le petit salon qui

servait de coulisses et où la jeune femme, toujours calme et observant

une altitude noble, était très entourée.

A ce moment entrèrent quelques enfants qu’une gouvernante, qui les avait

surveillés pendant la fête, ramenait à leurs parents. Le petit garçon de

Valentine était du nombre. Il se précipita vers sa mère, mais Mme Pavois

l’arrêta au passage.

--Eh bien, mon petit Paul, lui demanda-t-elle en l’embrassant, t’es-tu

bien amusé? C’était beau, n’est-ce pas, la représentation?... Tu as vu

ta maman, comme on l’a applaudie!... C’était beau?...

--Oh! oui! oh! oui! cria le petit dont les joues étaient animées et les

yeux brillants. Oh! oui! madame, c’était beau!...

Il se dégagea et se jeta dans les bras de sa mère.

«Oh! oui, maman, c’était beau! Le goûter, si tu savais comme c’était

bon! On a eu du jambon et de la viande froide tant qu’on a voulu! et des

gâteaux, et tout! Ce que j’ai mangé! Tu avais bien raison, c’était pas

la peine qu’on déjeune!...»

La petite voix enthousiaste avait sonné dans la pièce. Il y eut un

silence. Valentine Tracy était devenue très rouge et avait perdu toute

attitude hiératique. Autour d’elle s’écroulait brusquement, à la

révélation naïve, tout le décor de dignité fière et de convenances

mondaines maintenu depuis des mois avec tant de courage quotidien,

d’efforts assidus, de privations habilement cachées. Des larmes

montèrent aux yeux de la jeune femme; elle se leva pour partir.

Mme Pavois, qui n’osait trop la regarder, se souvint alors que Tracy non

plus que Valentine n’avaient aucune fortune, que l’argent gagné jadis

n’avait pu toujours durer, surtout avec trois enfants à nourrir, et que

la prétention aux toilettes simples peut masquer l’impossibilité d’en

acheter de chères. Et Mme Pavois se dit aussi qu’aucune des enquêtes

qu’elle faisait pour son œuvre ne lui avait jamais fourni un

renseignement aussi sûr et aussi précieux que celui qu’elle venait de

recueillir par la petite voix de l’enfant.

Douze aventures sentimentales, suivies d'autres histoires d'à présent · 第 21 / 63 题