DANS LE PARC

En sortant de la petite gare de banlieue, Pierre s’éloigna sur la route,

d’un pas pressé.

Il était très ému et très heureux: il allait la revoir. Il escomptait la

surprise et la joie de la jeune femme et, maintenant, il n’avait plus

ces doutes qui, après qu’il eut été séparé d’elle, l’avaient d’abord

tourmenté. A force d’évoquer les incidents du passé, il s’était de plus

en plus persuadé qu’il ne s’exagérait pas leur signification et son

espérance était devenue une certitude.

Quand il vit de loin la longue grille du parc et la maison au milieu des

arbres, il eut un tressaillement: il avait connu là, si peu de mois

avant, tant d’heures atroces de souffrances et d’angoisse, puis tant

d’heures de joie fervente en revenant à la vie auprès d’elle... Mais il

fut saisi d’une inquiétude: si elle n’était plus là? Il se hâta vers la

grille, et, quand on lui eut dit qu’elle était venue comme chaque jour

et qu’elle se trouvait dans le parc, il eut un frémissement de joie

profonde.

Il s’enfonça dans les allées mal tenues, sauvages et charmantes avec

leurs herbes folles et leur ombre fraîche où le soleil d’après midi, à

travers les arbres, jetait des taches vivantes.

Brusquement, Pierre s’arrêta. Il voyait là-bas celle qu’il cherchait. Il

avait tressailli et restait immobile. Elle se trouvait à l’endroit même

où ils venaient ensemble, à l’automne dernier: elle était assise sur le

banc où tant de fois ils s’étaient assis côte à côte; mais elle n’était

pas seule, un blessé était auprès d’elle... comme auparavant il y était,

lui.

Avec précaution, en étouffant ses pas et en se glissant entre les

buissons, il s’approcha et, caché dans le massif contre lequel

s’adossait le banc, il les observa et les écouta, et il était si

bouleversé qu’il craignait que le battement de son cœur ne décelât sa

présence.

Bientôt la jeune femme se leva et reconduisit le blessé jusqu’à la

maison où elle le confia à une infirmière. Pierre, par une autre allée,

la rejoignit, et, quand elle fut seule, il s’approcha d’elle.

--Madame... commença-t-il, d’une voix que l’émotion étranglait.

Elle tourna la tête vers lui. Il pensa qu’elle était plus jolie que

jamais, mais, dans les grands yeux sérieux et doux qui le regardaient,

il ne vit que de l’indifférence.

--Monsieur?... répondit-elle d’un ton interrogateur.

Pâlissant, il eut un cri désespéré.

--Vous ne me reconnaissez pas?

Surprise, elle hésita quelques secondes, puis son visage s’éclaira:

--Ah! mais oui, oui!... Pierre Marsier... Je me souviens très bien...

Vous avez été soigné ici, il y a six mois... Votre bras va-t-il mieux?

Vous avez été gravement blessé à la poitrine et au bras, n’est-ce pas?

--Oui, mon bras va mieux. Il est encore très faible et ne se rétablira

jamais complètement, mais je n’en souffre plus...

Il s’arrêta court. Ce n’était pas pour lui parler de ses blessures qu’il

était venu. Après un instant, le visage crispé, il répéta:

--Vous ne m’avez pas reconnu!...

--Je ne m’attendais pas du tout à vous voir... et, dans vos vêtements

civils... Alors, maintenant que vous n’êtes plus soldat, vous avez

repris vos occupations?... Vous étiez dans une banque, je crois?

demanda-t-elle avec un ton d’intérêt cordial.

--Non. Je m’occupe d’industrie, murmura-t-il.

Côte à côte, ils firent quelques pas dans une allée, et la jeune femme

reprit, aimablement.

--Et vous avez pensé à revenir voir votre maison de santé... C’est

gentil, cela!

Pierre s’arrêta et la regarda en face.

--Je suis revenu vous voir, vous...

Elle eut un petit mouvement; il continua:

--Oui. Et je pensais presque que vous m’attendiez... Vous avez été si

dévouée, si douce, si bonne, si tendre pour moi... Vous ne vous souvenez

donc pas?... Et les heures que nous passions ensemble... et nos

conversations... Alors, je croyais... Quand je suis parti d’ici, je n’ai

pas pu vous parler parce que vous étiez souffrante et que vous n’êtes

pas venue pendant quelque temps... J’ai été dans le Midi et je ne

pouvais pas écrire... Du reste, je préférais revenir... Et vous ne

m’avez pas reconnu... Et, en arrivant, je vous ai vue assise sur le

banc, sur _notre_ banc, avec un blessé...

--Eh bien? fit-elle, étonnée.

Il hésita, mais ne put se contenir.

--Je me suis approché, je me suis caché pour vous voir et vous entendre.

Vous lui avez dit les mêmes mots que vous me disiez à moi. Vous avez eu

les mêmes manières affectueuses et douces, les mêmes sourires que pour

moi... Il vous tenait la main comme je vous la tenais...

--Eh bien? dit-elle encore, très calme.

--Eh bien... eh bien... Vous ne comprenez donc pas? Je m’étais figuré...

J’avais espéré... Je ne pensais pas être pour vous un indifférent... Je

savais que vous étiez libre, seule... comme moi-même... Et je revenais

pour vous demander... Et je vous trouve avec les autres comme vous étiez

avec moi...

La jeune femme avait légèrement rougi et ses yeux étaient devenus

sévères.

--Monsieur Marsier, dit-elle, je m’efforce de consoler un peu ceux qui

n’ont personne et qui ont besoin de douceur et d’affection en revenant à

la vie...

Il ne répondit rien. Il comprenait toute l’injustice de ses reproches

égoïstes. Il comprenait qu’il s’était leurré lui-même en se figurant

qu’elle l’aimait parce qu’il l’aimait, et en prenant sa pitié pour de la

tendresse. Mais il comprenait surtout qu’il souffrait âprement.

«Voyons, reprit-elle plus doucement, vous savez bien que jamais rien, ni

dans mes paroles ni dans mes actes, n’a pu vous laisser croire... Je

vous ai soigné de mon mieux, avec sympathie... Vous étiez un blessé...

--Oui, un blessé... comme les autres, dit-il avec amertume.

--Mais maintenant vous n’avez plus besoin de moi... Vous êtes guéri...

Elle lui tendit la main gentiment et rentra dans la maison.

Il s’en alla à travers le parc, regrettant la souffrance ancienne...

Douze aventures sentimentales, suivies d'autres histoires d'à présent · 第 9 / 63 题