LE MESSAGER

La devanture étroite était peinte en vert, l’intérieur tout rempli de

plantes en pots et de fleurs tassées sans apprêt dans les vases. Comme

le soleil, qui était clair ce jour-là, donnait de ce côté, la petite

boutique semblait un coin de printemps prématuré et charmant.

Un soldat qui venait de la direction de Montparnasse s’était arrêté et

contemplait une grosse touffe d’anémones.

--Eh bien, militaire, il faut un bouquet?

Le soldat leva les yeux. C’était la fleuriste; une jeune femme aux

cheveux bruns, aux yeux gris, francs et assurés.

--Un bouquet, non, répondit-il d’une voix posée et un peu traînante.

Mais, de mon métier, je suis horticulteur. Alors les fleurs, j’aime

ça... Est-ce que c’est vous qui êtes madame Francine Maret? ajouta-t-il

en regardant le nom écrit en travers de la porte vitrée.

--Oui, c’est moi, mais pourquoi?...

--Moi je m’appelle Antoine Lavaud, et faut vous dire que j’ai eu,

l’année dernière, un camarade de section qui s’appelait Maret.

--Ah!... Voulez-vous entrer un peu? dit la jeune femme qui avait

tressailli.

Il la suivit dans la petite boutique sombre et fraîche, qui sentait la

terre et les fleurs. Il ôta son képi et resta debout. Il était court de

taille, trapu, avec une tête ronde sur ses épaules rondes et un visage

extraordinairement grêlé. Ses petits yeux envoyaient de travers un

regard avisé, paisible et bon.

--Quel était le prénom de votre camarade? demanda brusquement la jeune

femme.

--Adrien, je crois bien... Oui, c’est ça: Adrien Maret; un grand brun,

beau garçon... Est-ce que vous connaissez?

--Il y a longtemps que vous l’avez vu? fit-elle sans répondre à sa

question.

--Oh! des mois. J’ai été blessé...

Après un silence elle déclara:

--Je ne connais pas du tout celui dont vous parlez. Si c’est ça que vous

voulez savoir vous le savez...

Elle se détourna pour arranger du mimosa; ses doigts tremblaient un peu

sur les tiges fragiles. Le soldat s’en alla.

Elle le revit quelques jours plus tard. Paisible, il entra dans la

petite boutique.

--Excusez si je vous dérange, dit-il à la jeune femme, mais l’autre

jour, quand je vous ai parlé d’Adrien Maret, je crois que je vous ai

fâchée. C’était pas mon intention. Faut pas m’en vouloir.

Elle leva sur lui ses yeux gris. Il avait vraiment l’air d’un très brave

garçon, et puis elle ne pouvait pas s’empêcher, malgré tout, de désirer

des renseignements.

--C’est moi qui ai été vive, dit-elle. Mais, voyez-vous, Adrien Maret...

eh bien! il a été mon mari... et, pendant cinq ans, il m’a rendue très

malheureuse... J’ai tout enduré... tout, entendez-vous!... Quand il m’a

quittée, il y a maintenant quatre ans et demi, j’ai eu l’impression que

j’étais une vieille femme tant j’avais souffert. Il était parti trois

fois, et trois fois je lui avais pardonné... Nous avions une belle

installation et un commerce qui allait bien... Il a mangé tout ce que

j’avais et il m’a laissée à la rue avec trois enfants, et le dernier

avait deux mois... Depuis, rien, plus un mot... L’argent, ça m’était

égal, mais c’était le reste... Je crois que ça l’amusait de me

tourmenter... Il faisait exprès que je sache tout à mesure. Alors, quand

j’ai été délivrée de lui pour de bon, j’ai réussi à l’oublier, et

maintenant ça y est, c’est fini... C’est pour ça que je vous ai dit,

l’autre jour, que je ne le connaissais pas...

--Ah! oui, je comprends, dit Antoine Lavaud, toujours placide. Quand

nous étions ensemble, il m’avait dit, sans s’expliquer plus, qu’il avait

eu des torts dans son ménage. Probable qu’il avait des regrets. Là-bas,

on réfléchit... on change, voyez-vous...

--Allons donc! (Elle haussait les épaules). Pourquoi aurait-il changé?

Oui, quand ça a commencé, la guerre, je croyais qu’il viendrait me voir

avant de partir, qu’il m’écrirait un mot au moins. Rien. Et quand il est

venu en permission, il a été retrouver celle pour qui il m’a quittée la

dernière fois... Ça, je le sais... Mais ça m’est égal. C’est fini. J’ai

mes enfants à élever et mon métier est dur. Il y a des moments, comme

quand c’est le muguet, où, avec les Halles, je reste des trois, quatre

nuits sans me coucher...

Elle alla servir un client et revint.

--Dites-moi un peu, demanda-t-elle brusquement, auriez-vous fait ça,

vous, de lâcher votre femme et vos enfants?

--Pour sûr que non... Mais, voyez-vous, moi, j’ai personne... dit-il

doucement.

A dater de ce jour, il reparut avec régularité. Ses séjours dans la

boutique semblaient lui plaire extrêmement. Il insistait pour balayer le

carreau; il renouvelait l’eau des fleurs; le plus souvent, il s’asseyait

pour causer avec la jeune femme. Ils parlaient horticulture, ou bien

échangeaient des considérations d’ordre général, et ils s’entendaient

parfaitement. De temps à autre, Lavaud proférait des phrases

manifestement étudiées d’avance sur le repentir et le pardon, et il y

mêlait le nom d’Adrien Maret.

Un jour, il arriva au commencement de l’après-midi, s’assit en face de

la jeune femme qui préparait une gerbe, et dit avec le plus grand calme:

--Je suis un menteur...

Ahurie, elle leva les yeux. Il continua:

«Écoutez bien: Maret a été blessé le même jour que moi, et amené ici au

même hôpital. Seulement, lui, il a été bien plus blessé, et il est...

--Mort! Il est mort! Et je ne l’ai pas revu! Et je ne l’ai pas

soigné!...

Elle s’était dressée, très pâle.

--Non, non, il n’est pas mort, il va bien... On voit que vous l’aimez,

dit Antoine Lavaud en l’observant. Ce que j’ai dit, c’était d’accord

avec lui. On est amis intimes et il m’a tout raconté. Il pensait que

vous ne lui pardonneriez jamais et il m’a envoyé pour essayer d’arranger

les choses petit à petit. Il se repent et il a été très abîmé, vous

savez...

--Où est-il? cria-t-elle. Conduisez-moi...

--Il est à la porte, qui attend. C’est la première fois qu’il peut

sortir...

Elle n’écoutait plus; elle s’était précipitée vers la porte et,

maintenant, elle sanglotait en étreignant un homme qui venait d’entrer

et qu’elle était heureuse, au fond d’elle-même, sans pouvoir s’en

empêcher de trouver si vieilli et si changé, en pensant qu’ainsi il

serait peut-être tout à elle.

Antoine Lavaud, sans qu’on y prît garde, s’en alla.

«J’ai réussi, je suis content», se dit-il dans la rue. Mais, soudain, il

éprouva une âpre détresse et il comprit que dans cette petite boutique

fraîche et sombre, sentant la terre et les fleurs, il avait passé des

heures plus douces qu’aucune autre de sa vie, auprès de cette femme aux

yeux gris qu’il ne pourrait jamais oublier et qui en aimait un autre

qu’il lui avait ramené.

Douze aventures sentimentales, suivies d'autres histoires d'à présent · 第 7 / 63 题