FABIO, MAZETTO.

FABIO. Si tu me trompes, Mazetto, c'est un triste métier que tu fais

là...

MAZETTO. Le métier n'en est pas meilleur; mais je vous sers fidèlement.

Elle viendra ce soir, vous dis-je; elle a reçu vos lettres et vos

bouquets.

FABIO. Et la chaîne d'or, et l'agrafe de pierres fines?

MAZETTO. Vous ne devez pas douter qu'elles ne lui soient parvenues

aussi, et vous les reconnaîtrez peut-être à son cou et à sa ceinture;

seulement, la façon de ces bijoux est si moderne, qu'elle n'a trouvé

encore aucun rôle où elle pût les porter comme faisant partie de son

costume.

FABIO. Mais, m'a-t-elle vu seulement? m'a-t-elle remarqué à la place où

je suis assis tous les soirs pour l'admirer et l'applaudir, et puis-je

penser que mes présents ne seront pas la seule cause de sa démarche?

MAZETTO. Fi, monsieur! ce que vous avez donné n'est rien pour une

personne de cette volée; et, dès vous vous connaîtrez mieux, elle vous

répondra par quelque portrait entouré de perles qui vaudra le double.

Il en est de même des dix ducats que vous m'avez remis déjà, et des

vingt autres que vous m'avez promis dès que vous aurez l'assurance de

votre premier rendez-vous; ce n'est qu'argent prêté, je vous l'ai dit,

et ils vous reviendront un jour avec de gros intérêts.

FABIO. Va, je n'en attends rien.

MAZETTO. Non, monsieur, il faut que vous sachiez à quels gens vous avez

affaire, et que, loin de vous ruiner, vous êtes ici sur le vrai chemin

de votre fortune; veuillez donc me compter la somme convenue, car je

suis forcé de me rendre au théâtre pour y remplir mes fonctions de

chaque soir.

FABIO. Mais pourquoi n'a-t-elle pas fait de réponse, et n'a-t-elle pas

marqué de rendez-vous?

MAZETTO. Parce que, ne vous ayant encore vu que de loin, c'est-à-dire

de la scène aux loges, comme vous ne l'avez vue vous-même que des loges

à la scène, elle veut connaître avant tout votre tenue et vos manières,

entendez-vous? votre son de voix, que sais-je! Voudriez-vous que la

première cantatrice de San-Carlo acceptât les hommages du premier venu

sans plus d'information?

FABIO. Mais l'oserai-je aborder seulement? et dois-je m'exposer, sur ta

parole, à l'affront d'être rebuté, ou d'avoir, à ses yeux, la mine d'un

galant de carrefour?

MAZETTO. Je vous répète que vous n'avez rien à faire qu'à vous promener

le long de ce quai, presque désert à cette heure; elle passera, cachant

son visage baissé sous la frange de sa mantille; elle vous adressera la

parole elle-même, et vous indiquera un rendez-vous pour ce soir, car

l'endroit est peu propre à une conversation suivie. Serez-vous content?

FABIO. O Mazello! si tu dis vrai, tu me sauves la vie!

MAZETTO. Et, par reconnaissance, vous me prêtez les vingt louis

convenus.

FABIO. Tu les recevras quand je lui aurai parlé.

MAZETTO. Vous êtes méfiant; mais votre amour m'intéresse, et je

l'aurais servi par pure amitié, si je n'avais à nourrir ma famille.

Tenez-vous là comme rêvant en vous-même et composant quelque sonnet; je

vais rôder aux environs pour prévenir toute surprise. (_Il sort._)

FABIO, seul.

Je vais la voir! la voir pour la première fois à la lumière du ciel,

entendre, pour la première fois, des paroles qu'elle aura pensées! Un

mot d'elle va réaliser mon rêve ou le faire envoler pour toujours! Ah!

j'ai peur de risquer ici plus que je ne puis gagner; ma passion était

grande et pure, et rasait le monde sans le toucher, elle n'habitait que

des palais radieux et des rives enchantées; la voici ramenée à la terre

et contrainte à cheminer comme toutes les autres. Ainsi que Pygmalion,

j'adorais la forme extérieure d'une femme; seulement la statue se

mouvait tous les soirs sous mes yeux avec une grâce divine, et, de

sa bouche, il ne tombait que des perles de mélodies. Et maintenant

voici qu'elle descend à moi. Mais l'amour qui a fait ce miracle est un

honteux valet de comédie, et le rayon qui fait vivre pour moi cette

idole adorée est de ceux que Jupiter versait au sein de Danaé!... Elle

vient, c'est bien elle; oh! le cœur me manque, et je serais tenté de

m'enfuir si elle ne m'avait aperçu déjà!

FABIO, UNE DAME en mantille.

LA DAME, _passant près de lui._ Seigneur cavalier, donnez-moi le bras,

je vous prie, de peur qu'on ne nous observe, et marchons naturellement.

Vous m'avez écrit...

FABIO. Et je n'ai reçu de vous aucune réponse...

LA DAME. Tiendriez-vous plus à mon écriture qu'à mes paroles?

FABIO. Votre bouche ou votre main m'en voudrait si j'osais choisir.

LA DAME. Que l'une soit le garant de l'autre: vos lettres m'ont

touchée, et je consens à l'entrevue que vous me demandez. Vous savez

pourquoi je ne puis vous recevoir chez moi?

FABIO. On me l'a dit.

LA DAME. Je suis très-entourée, très-gênée dans toutes mes démarches.

Ce soir, à cinq heures de la nuit, attendez-moi au rond-point de la

Villa-Realo, j'y viendrai sous un déguisement, et nous pourrons avoir

quelques instants d'entretien.

FABIO. J'y serai.

LA DAME. Maintenant, quittez mon bras et ne me suivez pas, je me rends

au théâtre. Ne paraissez pas dans la salle ce soir... Soyez discret et

confiant.

(_Elle sort._)

FABIO, _seul._ C'était bien elle!... En me quittant, elle s'est tonte

révélée dans un mouvement, comme la Vénus de Virgile. J'avais à peine

reconnu son visage, et pourtant l'éclair de ses yeux me traversait

le cœur, de même qu'au théâtre, lorsque son regard vient croiser le

mien dans la foule. Sa voix ne perd pas de son charme en prononçant

de simples paroles; et, cependant, je croyais jusqu'ici qu'elle ne

devait avoir que le chant, comme les oiseaux! Mais ce qu'elle m'a dit

vaut tous les vers de Métastase, et ce timbre si pur, et cet accent si

doux, n'empruntent rien pour séduire aux mélodies de Paesiello ou de

Gimarosa. Ah! toutes ces héroïnes que j'adorais en elle, Sophonisbe,

Alcime, Herminie, et même cette blonde Molinara, qu'elle joue à ravir

avec des habits moins splendides, je les voyais toutes enfermées à la

fois sous cette mantille coquette, sous cette coiffe de satin... Encore

Mazetto!

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 240 / 254 题