Que le vent enlève ces pages écrites dans des instants de fièvre ou de
mélancolie, peu importe: il en a déjà dispersé quelques-unes, et je
n'ai pas le courage de les récrire. En fait de mémoires, on ne sait
jamais si le public s'en soucie, et cependant je suis du nombre des
écrivains dont la vie tient intimement aux ouvrages qui les ont fait
connaître. N'est-on pas aussi, sans le vouloir, le sujet de biographies
directes ou déguisées? Est-il plus modeste de se peindre dans un
roman sous le nom de Lélio, d'Octave ou d'Arthur, ou de trahir ses
plus intimes émotions dans un volume de poésies? Qu'on nous pardonne
ces élans de personnalité, à nous qui vivons sous le regard de tous,
et qui, glorieux ou perdus, ne pouvons plus atteindre au bénéfice de
l'obscurité!
Si je pouvais faire un peu de bien en passant, j'essayerais d'appeler
quelque attention sur ces pauvres villes délaissées dont les chemins
de fer ont détourné la circulation et la vie. Elles s'asseyent
tristement sur les débris de leur fortune passée, et se concentrent
en elles-mêmes, jetant un regard désenchanté sur les merveilles d'une
civilisation qui les condamne ou les oublie. Saint-Germain m'a fait
penser à Senlis, et, comme c'était un mardi, j'ai pris l'omnibus
de Pontoise, qui ne circule plus que les jours de marché. J'aime à
contrarier les chemins de fer, et Alexandre Dumas, que j'accuse d'avoir
un peu brodé dernièrement sur mes folies de jeunesse, a dit avec vérité
que j'avais dépensé deux cents francs et mis huit jours pour l'aller
voir à Bruxelles, par l'ancienne route de Flandre, et en dépit du
chemin de fer du Nord.
Non, je n'admettrai jamais, quelles que soient les difficultés des
terrains, que l'on fasse huit lieues, ou, si vous voulez, trente-deux
kilomètres, pour aller à Poissy en évitant Saint-Germain, et trente
lieues pour aller à Compiègne en évitant Senlis. Ce n'est qu'en France
que l'on peut rencontrer des chemins si contrefaits. Quand le chemin
belge perçait douze montagnes pour arriver à Spa, nous étions en
admiration devant ces faciles contours de notre principale artère, qui
suivent tour à tour les lits capricieux de la Seine et de l'Oise, pour
éviter une ou deux pentes de l'ancienne route du Nord.
Pontoise est encore une de ces villes, situées sur des hauteurs, qui
me plaisent par leur aspect patriarcal, leurs promenades, leurs points
de vue, et la conservation de certaines mœurs, qu'on ne rencontre
plus ailleurs. On y joue encore dans les rues, on cause, on chante le
soir sur le devant des portes; les restaurateurs sont des pâtissiers;
on trouve chez eux quelque chose de la vie de famille; les rues, en
escaliers, sont amusantes à parcourir; la promenade tracée sur les
anciennes tours domine la magnifique vallée où coule l'Oise. De jolies
femmes et de beaux enfants s'y promènent. On surprend en passant, on
envie tout ce petit monde paisible qui vit à part dans ses vieilles
maisons, sous ses beaux arbres, au milieu de ces beaux aspects et de
cet air pur. L'église est belle et d'une conservation parfaite. Un
magasin de nouveautés parisiennes s'éclaire auprès, et ses demoiselles
sont vives et rieuses comme dans _la Fiancée de M._ Scribe... Ce qui
fait le charme, pour moi, des petites villes un peu abandonnées, c'est
que j'y retrouve quelque chose du Paris de ma jeunesse. L'aspect des
maisons, la forme des boutiques, certains usages, quelques costumes ...
A ce point de vue, si Saint-Germain rappelle 1830, Pontoise rappelle
1820;--je vais plus loin encore retrouver mon enfance et le souvenir de
mes parents.
Cette fois, je bénis le chemin de fer,--une heure au plus me sépare
de Saint-Leu:--le cours de l'Oise, si calme et si verte, découpant au
clair de lune ses îlots de peupliers, l'horizon festonné de collines
et de forêts, les villages aux noms connus qu'on appelle à chaque
station, l'accent déjà sensible des paysans qui montent d'une distance
à l'autre, les jeunes filles coiffées de madras, selon l'usage de
cette province, tout cela m'attendrit et me charme: il me semble que
je respire un autre air; et, mettant le pied sur le sol, j'éprouve un
sentiment plus vif encore que celui qui m'animait naguère en repassant
le Rhin: la terre paternelle, c'est deux fois la patrie.
J'aime beaucoup Paris, où le hasard m'a fait naître, mais j'aurais pu
naître aussi bien sur un vaisseau, et Paris, qui porte dans ses armes
la _bari_ ou nef mystique des Égyptiens, n'a pas dans ses murs cent
mille Parisiens véritables. Un homme du Midi, s'unissant là par hasard
à une femme du Nord, ne peut produire un enfant de nature lutécienne.
On dira à cela: «Qu'importe!» Mais demandez un peu aux gens de province
s'il importe d'être de tel ou tel pays.
Je ne sais si ces observations ne semblent pas bizarres; cherchant
à étudier les autres dans moi-même, je me dis qu'il y a dans
l'attachement à la terre beaucoup de l'amour de la famille. Cette
piété qui s'attache aux lieux est aussi une portion du noble sentiment
qui nous unit à la patrie. En revanche, les cités et les villages se
parent avec fierté des illustrations qui proviennent de leur sol. Il
n'y a plus là division ou jalousie locale, tout se rapporte au centre
national, et Paris est le foyer de toutes ces gloires. Me direz-vous
pourquoi j'aime tout le monde dans ce pays, où je retrouve des
intonations connues autrefois, où les vieilles ont les traits de celles
qui m'ont bercé, où les jeunes gens et les jeunes filles me rappellent
les compagnons de ma première jeunesse? Un vieillard passe: il m'a
semblé voir mon grand-père; il parle, c'est presque sa voix;--cette
jeune personne a les traits de ma tante, morte à vingt-cinq ans; une
plus jeune me rappelle une petite paysanne qui m'a aimé, qui m'appelait
son petit mari,--qui dansait et chantait toujours, et qui, le dimanche
au printemps, se faisait des couronnes de marguerites. Qu'est-elle
devenue, la pauvre Célénie, avec qui je courais dans la forêt de
Chantilly, et qui avait si peur des gardes-chasse et des loups!