Ce que le concierge m'a fait voir avec le plus d'amour, c'est une série
de petites loges qu'on appelle les _cellules,_ où couchent quelques
militaires du pénitencier. Ce sont de véritables boudoirs ornés de
peintures à fresque représentant des paysages. Le lit se compose d'un
matelas de crin soutenu par des élastiques; le tout très-propre et
très-coquet, comme une cabine d'officier de vaisseau.
Seulement, le jour y manque, comme dans la chambre qu'on m'offrait à
Paris, et l'on ne pourrait pas y demeurer _ayant un état_ pour lequel
il faudrait du jour.
--J'aimerais, dis-je au sergent, une chambre moins bien, décorée et
plus près des fenêtres.
--Quand on se lève avant le jour, c'est bien indifférent! me
répondit-il.
Je trouvai cette observation de la plus grande justesse.
En repassant par le corps de garde, je n'eus qu'à remercier le
commandant de sa politesse, et le sergent ne voulut accepter aucune
_buona mano._
Mon idée de souscription anglaise me trottait dans la tête, et
j'étais bien aise d'en essayer l'effet sur les habitants de la
ville; de sorte qu'allant dîner au pavillon de Henri IV, d'où l'on
jouit de la plus admirable vue qui soit en France, dans un kiosque
ouvert sur un panorama de dix lieues, j'en fis part à trois Anglais
et à une Anglaise, qui en furent émerveillés, et trouvèrent ce plan
très-conforme à leurs idées nationales.--Saint-Germain a cela de
particulier, que tout le monde s'y connaît, qu'on y parle haut dans les
établissements publics, et que l'on peut même s'y entretenir avec des
dames anglaises sans leur être présenté. On s'ennuierait tellement sans
cela! Puis c'est une population à part, classée, il est vrai, selon
les conditions, mais entièrement locale.
Il est très-rare qu'un habitant de Saint-Germain vienne à Paris;
certains d'entre eux ne font pas ce voyage une fois en dix ans. Les
familles étrangères vivent aussi là entre elles avec la familiarité qui
existe dans les villes d'eaux. Et ce n'est pas l'eau, c'est l'air pur
que l'on vient chercher à Saint-Germain. Il y a des maisons de santé
charmantes, habitées par des gens très-bien portants, mais fatigués du
bourdonnement et du mouvement insensés de la capitale. La garnison,
qui était autrefois de gardes du corps, et qui est aujourd'hui de
cuirassiers de la garde, n'est pas étrangère peut-être à la résidence
de quelques jeunes beautés, filles ou veuves, qu'on rencontre à cheval
ou à âne sur la route des Loges ou du château du Val.--Le soir, les
boutiques s'éclairent rue de Paris et rue au Pain; on cause d'abord
sur la porte, on rit, on chante même.--L'accent des voix est fort
distinct de celui de Paris; les jeunes filles ont la voix pure et bien
timbrée, comme dans les pays de montagnes. En passant dans la rue de
l'Église, j'entendis chanter au fond d'un petit café. J'y voyais entrer
beaucoup de monde et surtout des femmes. En traversant la boutique,
je me trouvai dans une grande salle toute pavoisée de drapeaux et
de guirlandes avec les insignes maçonniques et les inscriptions
d'usage.--J'ai fait partie autrefois des _Joyeux_ et des _Bergers de
Syracuse;_ je n'étais donc pas embarrassé de me présenter.
Le bureau était majestueusement établi sous un dais orné de draperies
tricolores, et le président me fit le salut cordial qui se doit à un
_visiteur.--_Je me rappelai qu'aux _Bergers de Syracuse,_ on ouvrait
généralement la séance par ce toast: «Aux Polonais!... et à ces
dames!» Aujourd'hui, les Polonais sont un peu oubliés.--Du reste, j'ai
entendu de fort jolies chansons dans cette réunion, mais surtout des
voix de femmes ravissantes. Le Conservatoire n'a pas terni l'éclat
de ces intonations pures et naturelles, de ces trilles empruntés au
chant du rossignol ou du merle; on n'a pas faussé avec les leçons
du solfège ces gosiers si frais et si riches en mélodie. Comment se
fait-il que ces femmes chantent si juste? Et pourtant tout musicien
de profession pourrait dire à chacune d'elles: «Vous ne savez pas
chanter.» Rien n'est amusant comme les chansons que les jeunes filles
composent elles-mêmes, et qui font, en général, allusion aux trahisons
des amoureux ou aux caprices de l'autre sexe. Quelquefois, il y a des
traits de raillerie locale qui échappent au visiteur étranger. Souvent
un jeune homme et une jeune fille se répondent comme Daphnis et Chloé,
comme Myrtil et Sylvie. En m'attachant à cette pensée, je me suis
trouvé tout ému, tout attendri comme à un souvenir de la jeunesse...
C'est qu'il y a un Age--âge critique, comme on le dit, pour les femmes,
--où les souvenirs renaissent si vivement, que certains dessins oubliés
reparaissent sous la trame froissée de la vie! On n'est pas assez vieux
pour ne plus songer à l'amour, on n'est plus assez jeune pour penser
toujours à plaire.--Cette phrase, je l'avoue, est un peu Directoire.
Ce qui l'amène sous ma plume, c'est que j'ai entendu un ancien jeune
homme qui, ayant décroché du mur une guitare, exécuta admirablement la
vieille romance de Carat:
Plaisir d'amour ne dure qu'un moment ...
Chagrin d'amour dure toute la vie!
Il avait les cheveux frisés à l'incroyable, une cravate blanche, une
épingle de diamant sur son jabot, et des bagues à lacs d'amour. Ses
mains étaient blanches et fines comme celles d'une jolie femme. Et, si
j'avais été femme, je l'aurais aimé, malgré son âge; car sa voix allait
au coeur.
Ce brave homme m'a rappelé mon père, qui, jeune encore, chantait avec
goût des airs italiens, à son retour de Pologne. Il y avait perdu sa
femme, et ne pouvait s'empêcher de pleurer, en s'accompagnant de la
guitare, aux paroles d'une romance qu'elle avait aimée, et dont j'ai
toujours retenu ce passage:
Mamma mia, medicate
Questa piaga, per pietà!
Melicerto fu l'arciero
Perché pace in cor non ho!...[1]
Malheureusement, la guitare est aujourd'hui vaincue par le piano, ainsi
que la harpe; ce sont là des galanteries et des grâces d'un autre
temps. Il faut aller à Saint-Germain pour retrouver, dans le petit
monde paisible encore, les charmes effacés de la société d'autrefois.
Je suis sorti par un beau clair de lune, m'imaginant vivre en 1827,
époque où j'ai quelque temps habité Saint-Germain. Parmi les jeunes
filles présentes à cette petite fête, j'avais reconnu des yeux
accentués, des traits réguliers, et, pour ainsi dire, classiques,
des intonations particulières au pays, qui me faisaient rêver à des
cousines, à des amies de cette époque, comme si dans un autre monde
j'avais retrouvé mes premières amours. Je parcourais au clair de lune
ces rues et ces promenades endormies. J'admirais les profils majestueux
du château, j'allais respirer l'odeur des arbres effeuillés à la
lisière de la forêt, je goûtais mieux à cette heure l'architecture de
l'église, où repose l'épouse de Jacques II, et qui semble un temple
romain[2].
Vers minuit, j'allai frapper à la porte d'un hôtel où je couchais
souvent, il y a quelques années. Impossible d'éveiller personne. Des
bœufs défilaient silencieusement, et leurs conducteurs ne purent me
renseigner sur les moyens de passer la nuit. En revenant sur la place
du Marché, je demandai au factionnaire s'il connaissait un hôtel où
l'on pût recevoir un Parisien relativement attardé.
--Entrez au poste, on vous dira cela, me répondit-il.
Dans le poste, je rencontrai de jeunes militaires qui me dirent:
--C'est bien difficile! On se couche ici à dix heures; mais
chauffez-vous un instant.
On jeta du bois dans le poêle; je me mis à causer de l'Afrique et
de l'Asie. Cela les intéressa tellement, que l'on réveillait pour
m'écouter ceux qui s'étaient endormis. Je me vis conduit à chanter des
chansons arabes et grecques; car la société chantante m'avait mis dans
cette disposition. Vers deux heures, un des soldats me dit:
--Vous avez bien couché sous la tente... Si vous voulez, prenez place
sur le lit de camp.
On me fit un traversin avec un sac de munition, je m'enveloppai de mon
manteau, et je m'apprêtais à dormir quand le sergent rentra et dit:
--Où est-ce qu'ils ont encore ramassé cet homme-là?
--C'est un homme qui parle assez bien, dit un des fusiliers; il a été
en Afrique.
--S'il a été en Afrique, c'est différent, dit le sergent; mais on admet
quelquefois ici des individus, qu'on ne connaît pas; c'est imprudent...
Ils pourraient enlever quelque chose!
--Ce ne serait pas un matelas, m'écriai-je.
--Ne faites pas attention, me dit l'un des soldats: c'est son
caractère; et puis il vient de recevoir une _politesse ..._ ça le rend
grognon.
J'ai dormi fort bien jusqu'au point du jour; et, remerciant ces braves
soldats ainsi que le sergent, tout à fait radouci, je m'en allai faire
un tour vers les coteaux de Mareil pour admirer les splendeurs du
soleil levant.
Je le disais tout à l'heure, «mes jeunes années me reviennent,» et
l'aspect des lieux aimés rappelle en moi le sentiment des choses
passées. Saint-Germain, Senlis et Dammartin, sont les trois villes
qui, non loin de Paris, correspondent à mes souvenirs les plus chers.
La mémoire de vieux parents morts se rattache mélancoliquement à la
pensée de plusieurs jeunes filles dont l'amour m'a fait poëte, ou dont
les dédains m'ont fait parfois ironique et songeur.
J'ai appris le style en écrivant des lettres de tendresse ou
d'amitié, et, quand je relis celles qui ont été conservées, j'y
retrouve fortement tracée l'empreinte de mes lectures d'alors,
surtout de Diderot, de Rousseau et de Sénancourt. Ce que je viens de
dire expliquera le sentiment dans lequel ont été écrites les pages
suivantes. Je m'étais repris à aimer Saint-Germain par ces derniers
beaux jours d'automne. Je m'établis à l'_Ange Gardien,_ et, dans les
intervalles de mes promenades, j'ai tracé quelques souvenirs que je
n'ose intituler _Mémoires,_ et qui seraient plutôt conçus selon le plan
des promenades solitaires de Jean-Jacques. Je les terminerai dans le
pays même où j'ai été élevé, et où il est mort.
[1] «O ma mère! guérissez-moi cette blessure, par pitié! Mélicerte fut
l'archer par qui j'ai perdu la paix de mon cœur.»
[2] L'intérieur est aujourd'hui restauré dans le style byzantin, et
l'on commence à y découvrir des fresques remarquables commencées depuis
plusieurs années.