LA BUTTE MONTMARTRE

Il est véritablement difficile de trouver à se loger dans Paris.

Je n'en ai jamais été si convaincu que depuis deux mois. Arrivé

d'Allemagne, après un court séjour dans une ville de la banlieue, je

me suis cherché un domicile plus assuré que les précédents, dont l'un

se trouvait sur la place du Louvre et l'autre dans la rue du Mail. Je

ne remonte qu'à six années. Évincé du premier avec vingt francs de

dédommagement, que j'ai négligé, je ne sais pourquoi, d'aller toucher

à la Ville, j'avais trouvé dans le second ce qu'on ne trouve plus

guère au centre de Paris: une vue sur deux ou trois arbres occupant

un certain espace, qui permet à la fois de respirer et de se délasser

l'esprit en regardant autre chose qu'un échiquier de fenêtres noires,

où de jolies figures n'apparaissent que par exception. Je respecte la

vie intime de mes voisins, et ne suis pas de ceux qui examinent avec

des longues-vues le galbe d'une femme qui se couche, ou surprennent à

l'œil nu les silhouettes particulières aux incidents et accidents de

la vie conjugale. J'aime mieux tel horizon «à souhait pour le plaisir

des yeux,» comme dirait Fénelon, où l'on peut jouir, soit d'un lever,

soit d'un coucher de soleil, mais plus particulièrement du lever. Le

coucher ne m'embarrasse guère: je suis sûr de le rencontrer partout

ailleurs que chez moi. Pour le lever, c'est différent: j'aime à voir

le soleil découper des angles sur les murs, à entendre au dehors des

gazouillements d'oiseaux, fût-ce de simples moineaux francs... Grétry

offrait un louis à entendre une chanterelle, je donnerais vingt francs

pour un merle; les vingt francs que la ville de Paris me doit encore!

J'ai longtemps habité Montmartre; on y jouit d'un air très-pur, de

perspectives variées, et l'on y découvre des horizons magnifiques,

soit «qu'ayant été vertueux, l'on aime à voir lever l'aurore,» qui est

très-belle du côté de Paris, soit qu'avec des goûts moins simples, on

préfère ces teintes pourprées du couchant, où les nuages déchiquetés

et flottants peignent des tableaux de bataille et de transfiguration

au-dessous du grand cimetière, entre l'arc de l'Étoile et les coteaux

bleuâtres qui vont d'Argenteuil à Pontoise. Les maisons nouvelles

s'avancent toujours, comme la mer diluvienne qui a baigné les flancs

de l'antique montagne, gagnant peu à peu les retraites où s'étaient

réfugiés les monstres informes reconstruits depuis par Cuvier. Attaqué

d'un côté par la rue de l'Empereur, de l'autre par la mairie, qui sape

les âpres montées et abaisse les hauteurs du versant de Paris, le vieux

mont de Mars aura bientôt le sort de la butte des Moulins, qui, au

siècle dernier, ne montrait guère un front moins superbe. Cependant, il

nous reste encore un certain nombre de coteaux ceints d'épaisses haies

vertes, que l'épine-vinette décore tour à tour de ses fleurs violettes

et de ses baies pourprées.

Il y a des moulins, des cabarets et des tonnelles, des élysées

champêtres et des ruelles silencieuses, bordées de chaumières,

de granges et de jardins touffus, des plaines vertes coupées de

précipices, où les sources filtrent dans la glaise, détachant peu à

peu certains flots de verdure où s'ébattent des chèvres, qui broutent

l'acanthe suspendue aux rochers; des petites filles à l'œil fier, au

pied montagnard, les surveillent en jouant entre elles. On rencontre

même une vigne, la dernière du cru célèbre de Montmartre, qui luttait,

du temps des Romains, avec Argenteuil et Suresnes. Chaque année, cet

humble coteau perd une rangée de ses ceps rabougris, qui tombent dans

une carrière. Il y a dix ans, j'aurais pu l'acquérir au prix de trois

mille francs... On en demande aujourd'hui trente mille. C'est le plus

beau point de vue des environs de Paris.

Ce qui me séduisait dans ce petit espace abrité par les grands arbres

du château des Brouillards, c'était d'abord ce reste de vignoble lié au

souvenir de saint Denis, qui, au point de vue des philosophes, était

peut être le second Bacchus, Διονύσιος, et qui a eu trois corps, dont

l'un a été enterré à Montmartre, le second à Ratisbonne et le troisième

à Corinthe. C'était ensuite le voisinage de l'abreuvoir, qui, le soir,

s'anime du spectacle de chevaux et de chiens que l'on y baigne, et

d'une fontaine construite dans le goût antique, où les laveuses causent

et chantent comme dans un des premiers chapitres de _Werther._ Avec

un bas-relief consacré à Diane et peut-être deux figures de naïades

sculptées en demi-bosse, on obtiendrait, à l'ombre des vieux tilleuls

qui se penchent sur le monument, un admirable lieu de retraite,

silencieux à ses heures, et qui rappellerait certains points d'étude

de la campagne romaine. Au-dessus se dessine et serpente la rue des

Brouillards, qui descend vers le chemin des Bœufs, puis le jardin du

restaurant Gaucher, avec ses kiosques, ses lanternes et ses statues

peintes ... La plaine Saint-Denis a des lignes admirables, bornées

par les coteaux de Saint-Ouen et de Montmorency, avec des reflets de

soleil ou des nuages qui varient à chaque heure du jour. A droite est

une rangée de maisons, la plupart fermées pour cause de craquements

dans les murs. C'est ce qui assure la solitude relative de ce site; car

les chevaux et les bœufs qui passent, les laveuses, ne troublent pas

les méditations d'un sage, et même s'y associent. La vie bourgeoise,

ses intérêts et ses relations vulgaires, lui donnent seuls l'idée de

s'éloigner le plus possible des grands centres d'activité.

Il y a à gauche de vastes terrains, recouvrant l'emplacement d'une

carrière éboulée, que la commune a concédés à des hommes industrieux

qui en ont transformé l'aspect. Ils ont planté des arbres, créé des

champs où verdissent la pomme de terre et la betterave, où l'asperge

montée étalait naguère ses panaches verts décorés de perles rouges.

On descend le chemin et l'on tourne à gauche. Là sont encore deux ou

trois collines vertes, entaillées par une route qui plus loin comble

des ravins profonds, et qui tend à joindre un jour la rue de l'Empereur

entre les buttes et le cimetière. On rencontre là un hameau qui sent

fortement la campagne, et qui a renoncé depuis trois ans aux travaux

malsains d'un atelier de _poudrette.--_Aujourd'hui, l'on y travaille

les résidus des fabriques de bougies stéariques.--Que d'artistes

repoussés du prix de Rome sont venus sur ce point étudier la campagne

romaine et l'aspect des marais Pontins! Il y reste un marais animé par

des canards, des oisons et des poules.

Il n'est pas rare aussi d'y trouver des haillons pittoresques sur les

épaules des travailleurs. Les collines, fendues çà et là, accusent

le tassement du terrain sur d'anciennes carrières; mais rien n'est

plus beau que l'aspect de la grande butte, quand le soleil éclaire

ses terrains d'ocre rouge veinés de plâtre et de glaise, ses roches

dénudées et quelques bouquets d'arbres encore assez touffus, où

serpentent des ravins et des sentiers.

La plupart des terrains et des maisons éparses de cette petite vallée

appartiennent à de vieux propriétaires, qui ont calculé sur l'embarras

des Parisiens à se créer de nouvelles demeures et sur la tendance

qu'ont les maisons du quartier Montmartre à envahir, dans un temps

donné, la plaine Saint-Denis. C'est une écluse qui arrête le torrent;

quand elle s'ouvrira, le terrain vaudra cher.--Je regrette d'autant

plus d'avoir hésité, il y a dix ans, à donner trois mille francs du

dernier vignoble de Montmartre.

Il ne faut plus y penser. Je ne serai jamais propriétaire: et pourtant

que de fois, au 8 ou au 15 de chaque trimestre (près Paris, du moins),

j'ai chanté le refrain de M. Vautour:

Quand on n'a pas de quoi payer son terme ...

J'aurais fait faire dans cette vigne une construction si légère!... Une

petite villa dans le goût de Pompéi avec un impluvium et une cella,

quelque chose comme la maison du poëte tragique. Le pauvre Laviron,

mort depuis sous les murs de Rome, m'en avait dessiné le plan.--A dire

le vrai pourtant, il n'y a pas de propriétaires aux buttes Montmartre.

On ne peut asseoir légalement sur des terrains minés par des cavités

peuplées dans leurs parois de mammouths et de mastodontes. La commune

concède un droit de possession qui s'éteint au bout de cent ans... On

est campé comme les Turcs; et les doctrines les plus avancées auraient

peine à contester un droit si fugitif où l'hérédité ne peut longuement

s'établir.[1]

[1] Certains propriétaires nient ce détail, qui m'a été affirmé par

d'autres. N'y aurait-il pas eu, là aussi, des usurpations pareilles à

celles qui ont rendu les fiefs héréditaires sous Hugues Capet?

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 212 / 254 题