Nuit profonde! où suis-je? Au cachot!
Imprudent! voilà pourtant où t'a conduit la lecture de l'article
anglais intitulé _la Clef de la rue ..._ Tâche maintenant de découvrir
la clef des champs!
La serrure a grincé, les barres ont résonné. Le geôlier m'a demandé si
j'avais bien dormi:
--Très-bien! très-bien!
Il faut être poli.
--Comment sort-on d'ici?
--On écrira à Paris, et, si les renseignements sont favorables, au bout
de trois ou quatre jours ...
--Est-ce que je pourrais causer avec un gendarme?
--Le vôtre viendra tout à l'heure.
Le gendarme, quand il entra, me parut un dieu. Il me dit:
--Vous avez de la chance.
--En quoi?
--C'est aujourd'hui jour de _correspondance_ avec Senlis, vous pourrez
paraître devant le substitut. Allons, levez-vous.
--Et comment va-t-on à Senlis?
--A pied; cinq lieues, ce n'est rien.
--Oui, mais s'il pleut ..., entre deux gendarmes, sur des routes
détrempées.
--Vous pouvez prendre une voiture.
Il m'a bien fallu prendre une voiture. Une petite affaire de onze
francs; deux francs à la pistole;--en tout, treize.--O fatalité!
Du reste, les deux gendarmes étaient très-aimables, et je me suis mis
fort bien avec eux sur la route en leur racontant les combats qui
avaient eu lieu dans ce pays du temps de la Ligue. En arrivant en vue
de la tour de Montépilloy, mon récit devint pathétique, je peignis la
bataille, j'énumerai les escadrons de gens d'armes qui reposaient sous
les sillons;--ils s'arrêtèrent cinq minutes à contempler la tour, et je
leur expliquai ce que c'était qu'un château fort de ce temps-là.
Histoire! archéologie! philosophie! Vous êtes donc bonnes à quelque
chose.
Il fallut monter à pied au village de Montépilloy, situé dans un
bouquet de bois. Là, mes deux braves gendarmes de Crespy m'ont remis
aux mains de ceux de Senlis, et leur ont dit:
--Il a pour _deux jours de pain_ dans le coffre de la voiture.
--Si vous voulez déjeuner? m'a-t-on dit avec bienveillance.
--Pardon, je suis comme les Anglais, je mange très-peu de pain.
--Oh! l'on s'y fait.
Les nouveaux gendarmes semblaient moins aimables que les autres. L'un
d'eux me dit:
--Nous avons encore une petite formalité à remplir.
Il m'attacha des chaînes comme à un héros de l'Ambigu, et ferma les
fers avec deux cadenas.
--Tiens, dis-je, pourquoi ne m'a-t-on mis des fers qu'ici?
--Parce que les gendarmes étaient avec vous dans la voiture, et que
nous, nous sommes à cheval.
Arrivés à Senlis, nous allâmes chez le substitut, et, étant connu dans
la ville, je fus relâché tout de suite. L'un des gendarmes m'a dit:
--Cela vous apprrendra à oublier votrre passe-porrt une autrre fois
quand vous sorrtirrez de votrre déparrtement.
Avis au lecteur.--J'étais dans mon tort... Le substitut a été fort
poli, ainsi que tout le monde. Je ne trouve de trop que le cachot et
les fers. Ceci n'est pas une critique de ce qui se passe aujourd'hui.
Cela s'est toujours fait ainsi. Je ne raconte cette aventure que pour
demander que, comme pour d'autres choses, on tente un progrès sur ce
point.--Si je n'avais pas parcouru la moitié du monde, et vécu avec les
Arabes, les Grecs, les Persans, dans les khans des caravansérails et
sous les tentes, j'aurais eu peut-être un sommeil plus troublé encore,
et un réveil plus triste, pendant ce simple épisode d'un voyage de
Meaux à Oeil.
Il est inutile de dire que je suis arrivé trop tard pour la chasse à
la loutre. Mon ami le limonadier, après sa chasse, était parti pour
Clermont afin d'assister à un enterrement. Sa femme m'a montré la
loutre empaillée, et complétant une collection de bêtes et d'oiseaux du
Valois, qu'il espère vendre à quelque Anglais.
Voilà l'histoire fidèle de trois nuits d'octobre, qui m'ont corrigé des
excès d'un réalisme trop absolu;--j'ai du moins tout lieu de l'espérer.