Je n'ai pas encore expliqué au lecteur le motif véritable de mon voyage
à Meaux... Il convient d'avouer que je n'ai rien à faire dans ce pays;
mais, comme le public français veut toujours savoir les raisons de
tout, il est temps d'indiquer ce point.
Un de mes amis,--un limonadier de Creil,--ancien _hercule_ retiré, et
se livrant à la chasse dans ses moments perdus, m'avait invité, ces
jours derniers, à une chasse à la loutre sur les bords de l'Oise:
Il était très-simple de me rendre à Creil par le Nord; mais le chemin
du Nord est un chemin tortu, bossu, qui fait un coude considérable
avant de parvenir à Creil, où se trouve le confluent du railway de
Lille et de celui de Saint-Quentin. De sorte que je m'étais dit:
-En prenant par Meaux, je rencontrerai l'omnibus de Dammartin; je
traverserai à pied les bois d'Ermenonville, et, suivant les bords de la
Nonette, je parviendrai, après trois heures de marche, à Senlis, où je
rencontrerai l'omnibus de Creil. De là, j'aurai le plaisir de revenir à
Paris par _le plus long,_ c'est-à-dire par le chemin de fer du Nord.
En conséquence, ayant manqué la voiture de Dammartin, il s'agissait
de trouver une autre correspondance.--Le système des chemins de
fer a dérangé toutes les voitures des pays intermédiaires. Le pâté
immense des contrées situées au nord de Paris se trouve privé de
communications directes; il faut faire dix lieues à droite ou
dix-huit lieues à gauche, en chemin de fer, pour y parvenir, au moyen
des correspondances, qui mettent encore deux ou trois heures à vous
transporter dans des pays où l'on arrivait autrefois en quatre heures.
La spirale célèbre que traça en l'air le bâton du caporal Trûn n'était
pas plus capricieuse que le chemin qu'il faut faire, soit d'un côté,
soit de l'autre.
On m'a dit à Meaux:
--La voiture de Nanteuil-le-Haudouin vous mettra à une lieue
d'Ermenonville, et, dès lors, vous n'avez plus qu'à marcher.
A mesure que je m'éloignais de Meaux, le souvenir de la femme mérinos
et de l'Espagnole s'évanouissait dans les brumes de l'horizon. Enlever
l'une au basson, ou l'autre au ténor chorégraphe, eût été un procédé
plein de petitesse, en cas de réussite, attendu qu'ils avaient été
polis et charmants;--une tentative vaine m'aurait couvert de confusion.
N'y pensons plus.
Nous arrivons à Nanteuil par un temps abominable; il devient impossible
de traverser les bois. Quant à prendre des voitures à volonté, je
connais trop les chemins vicinaux du pays pour m'y risquer.
Nanteuil est un bourg montueux qui n'a jamais eu de remarquable que son
château désormais disparu. Je m'informe à l'hôtel des moyens de sortir
d'un pareil lieu; et l'on me répond:
--Prenez la voiture de Crespy en Valois, qui passe à deux heures;
cela vous fera faire un détour, mais vous trouverez ce soir une autre
voiture qui vous conduira sur les bords de l'Oise.
Dix lieues encore pour voir une pêche à la loutre. Il était si simple
de rester à Meaux, dans l'aimable compagnie du saltimbanque, de la
Vénitienne et de l'Espagnole!...