M. Montaldo--car c'était lui--a dit avec modestie:

--Signori, ze vais vi faire entendre le grand aria di _Figaro._ Il

commence.

--_Tra de ra la, de ra la, de ra la, ah!_...

Sa voix, un peu usée, mais encore agréable, était accompagnée d'un

basson.

Quand il arriva au vers: _Largo al fattotum délia cita!_ je crus devoir

me permettre une observation. Il prononçait _cita._ Je dis tout haut:

_Tchita!_ ce qui étonna un peu les cuirassiers et le peuple de Meaux.

Le chanteur me fit un signe d'assentiment, et, quand il arriva à cet

autre vers: «Figaro-_ci_, Figaro-là ...» il eut soin de prononcer

_tchi._--J'étais flatté de cette attention.

Mais, en faisant sa quête, il vint à moi et me dit (je ne donne pas ici

la phrase patoisée):

--On est heureux de rencontrer des amateurs instruits ... Ma ze souis

de Tourino, et, à Tourino, nous prononçons _ci._ Vous aurez entendu le

_tchi_ à Rome ou à Naples?

--Effectivement!... Et votre Vénitienne?

--Elle va paraître à neuf heures. En attendant, je vais danser une

cachucha avec cette jeune personne que j'ai l'honneur de vous présenter.

La cachucha n'était pas mal, mais exécutée dans un goût un peu

classique... Enfin, la femme aux cheveux de mérinos parut dans toute

sa splendeur. C'étaient effectivement des cheveux de mérinos. Deux

touffes, placées sur le front, se dressaient en cornes.--Elle aurait

pu se faire faire un châle de cette abondante chevelure. Que de maris

seraient heureux de trouver dans les cheveux de leurs femmes cette

_matière première_ qui réduirait le prix de leurs vêtements à la simple

main-d'oeuvre!

La figure était pâle et régulière. Elle rappelait le type des vierges

de Carlo Dolci. Je dis à la jeune femme:

--_Sete voi Veneziana?_

Elle me répondit:

--_Signor, si._

Si elle avait dit: _Si, signor,_ je l'aurais soupçonnée Piémontaise

ou Savoyarde; mais, évidemment, c'est une Vénitienne des montagnes

qui confinent au Tyrol. Les doigts sont effilés, les pieds petits,

les attaches fines; elle a les yeux presque rouges et la douceur

d'un mouton; sa voix même semble un bêlement accentué. Les cheveux,

si l'on peut appeler cela des cheveux, résisteraient à tous les

efforts du peigne. C'est un amas de cordelettes comme celles que se

font les Nubiennes en les imprégnant de beurre. Toutefois, sa peau

étant d'un blanc mat irrécusable et sa chevelure d'un _marron_ assez

clair (voir l'affiche), je pense qu'il y a eu croisement; un nègre,

Othello peut-être, se sera allié au type vénitien, et, après plusieurs

générations, ce produit local se sera révélé.

Quant à l'Espagnole, elle est évidemment originaire de Savoie ou

d'Auvergne, ainsi que M. Montaldo.

Mon récit est terminé. «Le vrai est ce qu'il peut,» comme disait M.

Dufougeray. J'aurais pu raconter l'histoire de la Vénitienne, de M.

Montaldo, de l'Espagnole, et même du basson. Je pourrais supposer que

je me suis épris de l'une ou de l'autre de ces deux femmes, et que

la rivalité du saltimbanque ou du basson m'a conduit aux aventures

les plus extraordinaires.--Mais la vérité, c'est qu'il n'en est rien.

L'Espagnole avait, comme je l'ai dit, les jambes maigres; la femme

mérinos ne m'intéressait qu'à travers une atmosphère de fumée de tabac

et une consommation de bière qui me rappelait l'Allemagne.--Laissons

ce phénomène à ses habitudes et à ses attachements probables.

Je soupçonne le basson, jeune homme assez fluet, noir de chevelure, de

ne pas lui être indifférent.

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 200 / 254 题