PAUL NIQUET

Le souper fait, nous allâmes prendre le café et le pousse-café à

l'établissement célèbre de Paul Niquet.--Il y a là évidemment moins de

millionnaires que chez Baratte... Les murs, très-élevés et surmontés

d'un vitrage, sont entièrement nus. Les pieds posent sur des dalles

humides. Un comptoir immense partage en deux la salle, et sept ou huit

chiffonnières, habituées de l'endroit, font tapisserie sur un banc

opposé au comptoir. Le fond est occupé par une foule assez mêlée, où

les disputes ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment

aller chercher la garde, le vieux Niquet, si célèbre sous l'Empire

par ses cerises à l'eau-de-vie, avait fait établir des conduits d'eau

très-utiles dans le cas d'une rixe violente.

On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants,

et, si cela ne les calme pas, on lève un certain appareil qui bouche

hermétiquement l'issue. Alors, l'eau monte, et les plus furieux

demandent grâce;--c'est du moins ce qui se passait autrefois.

Mon compagnon m'avertit qu'il fallait payer une tournée aux

chiffonnières pour se faire un parti dans l'établissement en cas de

dispute. C'est, du reste, l'usage pour les gens mis en bourgeois.

Ensuite vous pouvez vous livrer sans crainte aux charmes de la société.

Vous avez conquis la faveur des dames.

Une des chiffonnières demanda de l'eau-de-vie.

--Tu sais bien que ça t'est défendu! répondit le garçon limonadier.

--Eh bien, alors, un petit _verjus!_ mon amour de Polyte! Tu es si

gentil avec tes beaux yeux noirs... Ah! si j'étais encore ... ce que

j'ai été!

Sa main tremblante laissa échapper le petit verre plein de grains

de verjus à l'eau-de-vie, que l'on ramassa aussitôt; les petits

verres chez Paul Niquet sont épais comme des bouchons de carafe: ils

rebondissent, et la liqueur seule est perdue.

--Un autre verjus! dit mon ami.

--Toi, t'es bien zentil aussi, mon p'tit fy, lui dit la chiffonnière;

tu me _happelles_ le p'tit _Ba'as_ (Barras) qu'était si zentil, si

zentil, avec ses cadenettes et son _zabot_ d'Angueleterre ... Ah!

c'était z'un homme _aux oiseaux,_ mon p'tit fy, aux oiseaux!... vrai!

z'un bel homme comme toi!

Après le second verjus, elle nous dit:

--Vous ne savez pas, mes enfants, que j'ai été une des _merveilleuses_

de ce temps-là... J'ai eu des bagues à mes doigts de pieds... Il y a

des _mirlifiores_ et des généraux qui se sont battus pour moi!

--Tout ça, c'est la punition du bon Dieu! dit un voisin. Où est-ce

qu'il est à présent, ton _phaéton_?

--Le bon Dieu! dit la chiffonnière exaspérée, le bon Dieu, c'est le

diable!

Un homme maigre, en habit noir râpé, qui donnait sur un banc, se leva

en trébuchant:

--Si le bon Dieu, c'est le diable, alors c'est le diable qui est le bon

Dieu, cela revient toujours au même. Cette brave femme fait un affreux

paralogisme, dit-il en se tournant vers nous... Comme ce peuple

est ignorant! Ah! l'éducation, je m'y suis livré bien longtemps. Ma

philosophie me console de tout ce que j'ai perdu.

--Et un petit verre! dit mon compagnon.

--J'accepte! si vous me permettez de définir la loi divine et la loi

humaine ...

La tête commençait à me tourner au milieu de ce public étrange; mon

ami cependant prenait plaisir à la conversation du philosophe, et

redoublait les petits verres pour l'entendre raisonner et déraisonner

plus longtemps.

Si tous ces détails n'étaient exacts, et si je ne cherchais ici à

daguerréotyper la vérité, que de ressources romanesques me fourniraient

ces deux types du malheur et de l'abrutissement! Les hommes riches

manquent trop du courage qui consiste à pénétrer dans de semblables

lieux, dans ce vestibule du purgatoire, d'où il serait peut-être facile

de sauver quelques âmes... Un simple écrivain ne peut que mettre les

doigts sur ces plaies, sans prétendre à les fermer.

Les prêtres eux-mêmes qui songent à sauver des âmes chinoises,

indiennes ou thibétaines, n'accompliraient-ils pas dans de pareils

lieux de dangereuses et sublimes missions?--Pourquoi le Seigneur

vivait-il avec les païens et les publicains?

Le soleil commence à percer le vitrage supérieur de la salle, la porte

s'éclaire. Je m'élance de cet enfer au moment d'une arrestation, et je

respire avec bonheur le parfum de fleurs entassées sur le trottoir de

la rue aux Fers.

La grande enceinte du marché présente deux longues rangées de femmes

dont l'aube éclaire les visages pâles. Ce sont les revendeuses des

divers marchés, auxquelles on a distribué des numéros, et qui attendent

leur tour pour recevoir leurs denrées d'après la mercuriale fixée.

Je crois qu'il est temps de me diriger vers l'embarcadère de

Strasbourg, emportant dans ma pensée le vain fantôme de cette nuit.

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 180 / 254 题