Ces temps sont passés. Les caves des charniers sont aujourd'hui
restaurées, éclairées au gaz; la consommation y est propre, et il est
défendu d'y dormir, soit sur les tables, soit dessous; mais que de
choux dans cette rue!... La rue parallèle de la Ferronnerie en est
également remplie, et le cloître voisin de Sainte-Opportune en présente
de véritables montagnes. La carotte et le navet appartiennent au même
département.
--Voulez-vous des _frisés,_ des _milans,_ des _cabus,_ mes petits
amours? nous crie une marchande.
En traversant la place, nous admirons des potirons monstrueux. On nous
offre des saucisses et des boudins, du café à un sou la tasse, et,
au pied même de la fontaine de Pierre Lescot et de Jean Goujon sont
installés, en plein vent, d'autres soupeurs plus modestes encore que
ceux des charniers.
Nous fermons l'oreille aux provocations, et nous nous dirigeons
vers Baratte, en fendant la presse des marchandes de fruits et de
fleurs.--L'une crie:
--Mes petits choux! Feurissez vos dames!
Et, comme on ne vend à cette heure-là qu'en gros, il faudrait avoir
beaucoup de dames _à fleurir_ pour acheter de telles bottes de
bouquets.--Une autre chante la chanson de son état.
«Pommes de reinette et pommes d'api!--Calville, calville, calville
rouge!--Calville rouge et calville gris!
ȃtant en crique,--dans ma boutique,--j' vis des inconnus qui m'
dirent: «Mon p'tit cœur! venez me voir, vous aurez grand débit!
»Nenni, messieurs!--je n' puis, d'ailleurs,--car il n' m' reste qu'un
artichaut et trois petits choux-fleurs!»
Insensibles aux voix de ces sirènes, nous entrons enfin chez Baratte.
Un individu en blouse, qui semblait avoir _son petit jeune homme_ (être
gris), roulait au même instant sur les bottes de fleurs, expulsé avec
force, parce qu'il avait fait du bruit. Il s'apprête à dormir sur un
amas de roses rouges, imaginant sans doute être le vieux Silène, et
que les bacchantes lui ont préparé ce lit odorant. Les fleuristes se
jettent sur lui, et le voilà bien plutôt exposé au sort d'Orphée ...Un
sergent de ville s'entremet et le conduit au poste de la halle aux
cuirs, signalé de loin par une campanille et un cadran éclairé.
La grande salle est un peu tumultueuse chez Baratte; mais il y a des
salles particulières et des cabinets. Il ne faut pas se dissimuler
que c'est là le restaurant des aristos. L'usage est d'y demander des
huîtres d'Ostende avec un petit ragoût d'échalotes découpées dans du
vinaigre et poivrées, dont on arrose légèrement lesdites huîtres.
Ensuite, c'est la soupe à l'oignon, qui s'exécute admirablement à la
Halle, et dans laquelle les raffinés sèment du parmesan râpé.--Ajoutez
à cela un perdreau ou quelque poisson qu'on obtient naturellement de
première main, du bordeaux, un dessert de fruit premier choix, et vous
conviendrez qu'on soupe fort bien à la Halle.--C'est une affaire de
sept francs par personne environ.
On ne comprend guère que tous ces hommes en blouse, mélangés du plus
beau sexe de la banlieue en cornettes et en marmottes, se nourrissent
si convenablement; mais, je l'ai dit, ce sont de faux paysans et des
millionnaires méconnaissables. Les facteurs de la Halle, les gros
marchands de légumes, de viande, de beurre et de marée sont des gens
qui savent se traiter comme il faut, et les forts eux-mêmes ressemblent
un peu à ces braves portefaix de Marseille qui soutiennent de leurs
capitaux les maisons qui les font travailler.