LES CHARNIERS

Sous les colonnes du marché aux pommes de terre, des femmes matinales,

ou bien tardives, épluchaient leurs denrées à la lueur des lanternes.

Il y en avait de jolies qui travaillaient sous l'œil des mères en

chantant de vieilles chansons. Ces dames sont souvent plus riches qu'il

ne semble, et la fortune même n'interrompt pas leur rude labeur. Mon

compagnon prit plaisir à s'entretenir très-longtemps avec une jolie

blonde, lui parlant du dernier bal de la Halle, dont elle avait dû

faire l'un des plus beaux ornements... Elle répondit fort élégamment et

comme une personne du monde, quand je ne sais par quelle fantaisie il

s'adressa à la mère en lui disant:

--Mais votre demoiselle est charmante... _A-t-elle le sac?_ Cela veut

dire en langage des halles: «A-t-elle de l'argent?»

--Non, mon fy, dit la mère, c'est moi qui l'ai, le sac!

--Eh! mais, madame, si vous étiez veuve, on pourrait ... Nous

recauserons de cela!

--Va-t'en donc, vieux _mufle!_ cria la jeune fille avec un accent

entièrement local qui tranchait sur ses phrases précédentes.

Elle me fit l'effet de la blonde sorcière de _Faust,_ qui, causant

tendrement avec son valseur, laisse échapper de sa bouche une souris

rouge.

Nous tournâmes les talons, poursuivis d'imprécations railleuses, qui

rappelaient d'une façon assez classique les colloques de Vadé.

--Il s'agit décidément de souper, dit mon compagnon. Voici Bordier,

mais la salle est étroite. C'est le rendez-vous des fruitiers-orangers

et des orangères. Il y a un autre Bordier qui fait le coin de la

rue aux Ours, et qui est passable; puis le restaurant des Halles,

fraîchement sculpté et doré, près de la rue de la Reynie... Mais

autant vaudrait la _Maison d'or._

--En voilà d'autres, dis-je en tournant les yeux vers cette longue

ligne de maisons régulières qui bordent la partie du marché consacré

aux choux.

--Y penses-tu? Ce sont les _charniers._ C'est là que des poètes en

habit de soie, épée et manchettes, venaient souper, au siècle dernier,

les jours où leur manquaient les invitations du grand monde. Puis,

après avoir consommé l'ordinaire de six sous, ils lisaient leurs vers

par habitude aux rouliers, aux maraîchers et aux forts: «Jamais je n'ai

eu tant de succès, disait Robbé, qu'auprès de ce public formé aux arts

par les mains de la nature!»

Les hôtes poétiques de ces caves voûtées s'étendaient, après

souper,.sur les bancs ou sur les tables, et il fallait, le lendemain

matin, qu'ils se fissent poudrer à deux sous par quelque _merlan_ en

plein air, et repriser par les ravaudeuses, pour aller ensuite briller

aux petits levers de madame de Luxembourg, de mademoiselle Hus ou de la

comtesse de Beauharnais.

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 176 / 254 题