LE RÉALISME

Avec le temps, la passion des grands voyages s'éteint, à moins qu'on

n'ait voyagé assez longtemps pour devenir étranger à sa patrie. Le

cercle se rétrécit de plus en plus, se rapprochant peu à peu du

foyer.--Ne pouvant m'éloigner beaucoup cet automne, j'avais formé le

projet d'un simple voyage à Meaux.

Il faut dire que j'ai déjà vu Pontoise.

J'aime assez ces petites villes qui s'écartent d'une dizaine de lieues

du centre rayonnant de Paris, planètes modestes. Dix lieues, c'est

assez loin pour qu'on ne soit pas tenté de revenir le soir,--pour qu'on

soit sûr que la même sonnette ne vous réveillera pas le lendemain, pour

qu'on trouve entre deux jours affairés une matinée de calme.

Je plains ceux qui, cherchant le silence et la solitude, se réveillent

candidement à Asnières.

Lorsque cette idée m'arriva, il était déjà plus de midi.

J'ignorais qu'au _1e_ du mois on avait changé l'heure des

départs au chemin de Strasbourg. Il fallait attendre jusqu'à trois

heures et demie.

Je redescends la rue d'Hauteville. Je rencontre un flâneur que je

n'aurais pas reconnu si je n'eusse été désœuvré, et qui, après les

premiers mots sur la pluie et le beau temps, se met à ouvrir une

discussion touchant un point de philosophie. Au milieu de mes arguments

en réplique, je manque l'omnibus de trois heures. C'était sur le

boulevard Montmartre que cela se passait. Le plus simple était d'aller

prendre un verre d'absinthe au café Vachette et de dîner ensuite

tranquillement chez Désiré et Baurain.

La politique des journaux fut bientôt lue, et je me mis à effeuiller

négligemment la _Revue Britannique._ L'intérêt de quelques pages,

traduites de Charles Dickens, me porta à lire tout l'article intitulé

_la Clef de la rue._

Qu'ils sont heureux, les Anglais, de pouvoir écrire et lire des

chapitres d'observation dénués de tout alliage d'invention romanesque!

A Paris, on nous demanderait que cela fût semé d'anecdotes et

d'histoires sentimentales,--se terminant soit par une mort, soit par

un mariage. L'intelligence réaliste de nos voisins se contente du vrai

absolu.

En effet, le roman rendra-t-il jamais l'effet des combinaisons bizarres

de la vie! Vous inventez l'homme, ne sachant pas l'observer. Quels sont

les romans préférables aux histoires comiques ou tragiques d'un journal

de tribunaux?

Cicéron critiquait un orateur prolixe qui, ayant à dire que son client

s'était embarqué, s'exprimait ainsi: «Il se lève,--il s'habille,--il

ouvre sa porte,--il met le pied hors du seuil,--il suit à droite la

voie Flaminia,--pour gagner la place des Thermes,» etc., etc.

On se demande si ce voyageur arrivera jamais au port; mais déjà il vous

intéresse, et, loin de trouver l'avocat prolixe, j'aurais exigé le

portrait du client, la description de sa maison et la physionomie des

rues; j'aurais voulu connaître même l'heure du jour et le temps qu'il

faisait. Mais Cicéron était l'orateur de convention, et l'autre n'était

pas assez l'orateur vrai.

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 153 / 254 题