Ces souvenirs ne réussiront jamais à faire de moi un Silvio Pellico,
pas même un Magallon... Peut-être ai-je moins pourri dans les cachots
que bien des gardes nationaux litéraires de mes amis; cependant,
j'ai eu le privilège d'émotions plus variées; j'ai secoué plus de
chaînes, j'ai vu filtrer le jour à travers plus de grilles; j'ai été
un prisonnier plus sérieux plus considérable; en un mot, si à cause de
_mes prisons_ je ne me suis point posé sur un piédestal héroïque, je
puis dire que ce fut pure modestie de ma part.
L'aventure remonte à quelques années; les _Mémoires de M. Gisquet_
viennent de préciser l'époque dans mon souvenir; cela se rattache,
d'ailleurs, à des circonstances fort connues; c'était dans un certain
hiver où quelques artistes et poëtes s'étaient mis à parodier les
soupers et les nuits de la Régence. On avait la prétention de s'enivrer
au cabaret; on était raffiné, truand et talon rouge tout à la fois. Et
ce qu'il y avait de plus réel dans cette réaction vers les vieilles
mœurs de la jeunesse française, c'était, non le talon rouge, mais le
cabaret et l'orgie; c'était le vin de la barrière bu dans des crânes
et chantant la ronde de _Lucrèce Borgia;_ au total, peu de filles
enlevées, moins encore de bourgeois battus; et, quant au guet, formulé
par des gardes municipaux et des sergents de ville, loin de se laisser
_charger_ de coups de bâton et de coups d'épée, il comprenait assez mal
la couleur d'une époque illustre, pour mettre parfois les soupeurs au
violon, en qualité de simples tapageurs nocturnes.
C'est ce qui arriva à quelques amis et à moi, un certain soir où la
ville était en rumeur par des motifs politiques que nous ignorions
profondément; nous traversions l'émeute en chantant et en raillant,
comme les épicuriens d'Alexandrie (du moins, nous nous en flattions).
Un instant après, les rues voisines étaient cernées, et, du sein
d'une foule immense, composée, comme toujours, en majorité de simples
curieux, on extrayait les plus barbus et les plus chevelus, d'après
un renseignement fallacieux qui, à cette époque, amenait souvent de
pareilles erreurs.
Je ne peindrai pas les douleurs d'une nuit passée _au violon;_ à l'âge
que j'avais alors, on dort parfaitement sur la planche inclinée de ces
sortes de lieux; le réveil est plus pénible. On nous avait divisés;
nous étions trois sous la même clef au corps de garde de la place du
Palais-Royal. Le violon de ce poste est un véritable cachot, et je
ne conseille à personne de se faire arrêter de ce côté. Après avoir
probablement dormi plusieurs heures, nous nous réveillâmes au bruit qui
se faisait dans le corps de garde; du reste, nous ne savions s'il était
jour ou nuit.
Nous commençâmes par appeler; on nous enjoignit de nous tenir
tranquilles. Nous demandions d'abord à sortir, puis à déjeuner, puis à
fumer quelques cigares: refus sur tous ces points; ensuite personne ne
songea plus à nous; alors, nous agitons la porte, nous frappons sur les
planches, nous faisons rendre au violon toute l'harmonie qui lui est
propre; ce fut de quoi nous fatiguer une heure; le jour ne venait pas
encore; enfin, quelques heures après,-vers midi probablement, l'ombre
à peine perceptible d'une certaine lueur se projeta sur le plafond et
s'y promena dès lors comme une aiguille de pendule. Nous regrettâmes
le sort des prisonniers célèbres, qui avaient pu du moins élever une
fleur ou apprivoiser une araignée; le donjon de Fouquet, les plombs
de Casanova, nous revinrent longuement en mémoire; puis, comme nous
étions privés de toute nourriture, il fallut nous arrêter au supplice
d'Ugolin... Vers quatre heures, nous entendîmes un bruit actif de
verres et de fourchettes: c'étaient les municipaux qui dînaient.
Je regretterais de prolonger ce journal d'impressions fort vulgaires
partagées par tant d'ivrognes, de tapageurs ou de cochers en
contravention; après dix-huit heures de violon, nous sommes conduits
devant un commissaire, qui nous envoie à la Préfecture, toujours sous
le poids des mêmes préventions Dès lors, notre position prenait du
moins de l'intérêt. Nous pouvions écrire aux journaux, faire appel à
l'opinion, nous plaindre amèrement d'être traités en criminels; mais
nous préférâmes prendre bien les choses et profiter gaiement de cette
occasion d'étudier des détails nouveaux pour nous. Malheureusement,
nous eûmes la faiblesse de nous faire mettre à la _pistole,_ au lieu
de partager la salle commune, ce qui ôte beaucoup à la valeur de nos
observations.
La pistole se compose de petites chambres fort propres à un ou deux
lits, où le concierge fournit tout ce qu'on demande comme à la prison
de la garde nationale; le plancher est en dalles, les murs sont
couverts de dessins et d'inscriptions; on boit, on lit et on fume; la
situation est donc fort supportable.
Vers midi, le concierge nous demanda si nous voulions _passer avec la
société,_ pendant qu'on faisait le service. Cette proposition n'était
que dans le but de nous distraire, car nous pouvions simplement
attendre dans une autre chambre. La _société,_ c'étaient les voleurs.
Nous entrâmes dans une vaste salle garnie de bancs et de tables; cela
ressemblait simplement à un cabaret de bas étage. On nous fit voir près
du poêle un homme en redingote verte qu'on nous dit être le célèbre
Fossard, arrêté pour le vol des médailles de la Bibliothèque.
C'était une figure assez farouche et refrognée, des cheveux
grisonnants, un œil hypocrite. Un de mes compagnons se mit à causer
avec lui. Il crut pouvoir le plaindre d'être une _haute intelligence_
mal dirigée peut-être; il émit une foule d'idées sociales et de
paradoxes de l'époque, lui trouva au front du génie et lui demanda
la permission de lui tâter la tête, pour examiner les bosses
phrénologiques.
Là-dessus, M. Fossard se fâcha très-vertement, s'écriant qu'il n'était
nullement un homme d'intelligence, mais un bijoutier fort honorable et
fort connu dans son quartier, arrêté par erreur; qu'il n'y avait que
des mouchards qui pussent l'interroger comme on le faisait.
--Apprenez, monsieur, dit un voisin à notre camarade, qu'il ne se
trouve que d'honnêtes gens ici.
Nous nous hâtâmes d'excuser et d'expliquer la sollicitude d'artiste
de notre ami, qui, pour dissiper la malveillance naissante, se mit à
dessiner un superbe Napoléon sur le mur; on le reconnut aussitôt pour
un peintre fort distingué.
En rentrant dans nos cellules, nous apprîmes du concierge que le
Fossard auquel nous avions parlé n'était pas le forçat célébré par
Vidocq, mais son frère, arrêté en même temps que lui.
Quelques heures après, nous comparûmes devant un juge d'instruction,
qui envoya deux d'entre nous à Sainte-Pélagie sous la prévention de
complot contre l'État. Il s'agissait alors, autant que je puis m'en
souvenir, du célèbre complot de la rue des Prouvaires, auquel on avait
rattaché notre pauvre souper par je ne sais quels fils très-embrouillés.
A cette époque, Sainte-Pélagie offrait trois grandes divisions
complètement séparées. Les détenus politiques occupaient la plus belle
partie de la prison. Une cour très-vaste, entourée de grilles et de
galeries couvertes, servait toute la journée à la promenade et à la
circulation. Il y avait le quartier des carlistes et le quartier des
républicains. Beaucoup d'illustrations des deux partis se trouvaient
alors sous les verrous. Les gérants de journaux, destinés à rester
longtemps prisonniers, avaient tous obtenu de fort jolies chambres.
Ceux du _National,_ de _la Tribune_ et de _la Révolution_ étaient
les mieux logés dans le pavillon de droite. _La Gazette_ et _la
Quotidienne_ habitaient le pavillon de gauche, au dessus du _chauffoir_
public.
Je viens de citer l'aristocratie de la prison; les détenus non
journalistes, mais payant la pistole, étaient répartis en plusieurs
chambrées de sept à huit personnes; on avait égard dans ces divisions
non-seulement aux opinions prononcées, mais même aux nuances. Il
y avait plusieurs chambrées de républicains, parmi lesquels on
distinguait rigoureusement les unitaires, les fédéralistes, et
même les socialistes, peu nombreux encore. Les bonapartistes, qui
avaient pour journal _la Révolution de_ 1830, éteinte depuis, étaient
aussi représentés; les combattants carlistes de la Vendée et les
conspirateurs de la rue des Prouvaires ne le cédaient guère en nombre
aux républicains; de plus, il y avait tout un vaste dortoir rempli des
malheureux Suisses arrêtés en Vendée et constituant la _plèbe_ du parti
légitimiste. Celle des divers partis populaires, le résidu de tant
d'émeutes et de tant de complots d'alors, composait encore la partie
la plus nombreuse et la plus turbulente de la prison; toutefois, il
était merveilleux de voir l'ordre parfait et même l'union qui régnaient
entre tous ces prisonniers de diverses origines; jamais une dispute,
jamais une parole hostile ou railleuse; les légitimistes chantaient _O
Richard_ ou _Vive Henri IV_ d'un côté, les républicains répondaient
avec _la Marseillaise_ ou _le Chant du départ_; mais cela sans trouble,
sans affectation, sans inimitié, et comme les apôtres de deux religions
opprimées qui protestent chacun devant leur autel.
J'étais arrivé fort tard à Sainte-Pélagie, et l'on ne pouvait me donner
place à la pistole que le lendemain. Il me fallut donc coucher dans
l'un des dortoirs communs. C'était une vaste galerie qui contenait une
quarantaine de lits. J'étais fatigué, ennuyé du bruit qui se faisait
dans le chauffoir, où l'on m'avait introduit d'abord, et où j'avais le
droit de rester jusqu'à l'heure du couvre-feu; je préférai gagner le
lit de sangle qu'on m'avait assigné, et où je m'endormis profondément.
L'arrivée de mes camarades de chambre ne tarda pas à me réveiller. Ces
messieurs montaient l'escalier en chantant _la Marseillaise_ à gorge
déployée; on appelait cela la _prière du soir._ Après _la Marseillaise_
arrivait naturellement _le Chant du départ,_ puis le _Ça ira,_ à la
suite duquel j'espérais pouvoir me rendormir en paix; mais j'étais
bien loin de compte. Ces braves gens eurent l'idée de compléter
la cérémonie par une représentation de la révolution de Juillet.
C'était une sorte de pièce de leur composition, une _charade_ à grand
spectacle, qu'ils exécutaient fort souvent, à ce qu'on m'apprit. On
commençait par réunir deux ou trois tables; quelques-uns se dévouaient
et représentaient Charles X et ses ministres tenant conseil sur
cette scène improvisée; on peut penser avec quel déguisement et quel
dialogue. Ensuite venait la prise de l'hôtel de ville; puis _une soirée
de la cour_ à Saint-Cloud, le gouvernement provisoire, la Fayette,
Laffitte, etc.: chacun avait son rôle et parlait en conséquence. Le
bouquet de la représentation était un vaste combat des barricades, pour
lequel on avait dû renverser lits et matelas; les traversins de crin,
durs comme des bûches, servaient de projectiles. Pour moi qui m'étais
obstiné à garder mon lit, je ne peux point cacher que je reçus quelques
éclaboussures de la bataille. Enfin, quand le triomphe fut regardé
comme suffisamment décidé, vainqueurs et vaincus se réunirent pour
chanter de nouveau _la Marseillaise,_ ce qui dura jusqu'à une heure du
matin.
En me réveillant, le lendemain, d'un sommeil si interrompu, j'entendis
une voix partir du lit de sangle situé à ma gauche. Cette voix
s'adressait à l'habitant du lit de sangle situé à ma droite; personne
encore n'était levé.
--Pierre!
--Qu'est-ce que c'est?
--C'est-il toi qui es de corvée ce matin?
--Non, ce n'est pas moi; j'ai fait la chambre hier.
--Eh bien, qui donc?
--C'est le nouveau; c'est un qui est là, qui dort.
Il devenait clair que le nouveau, c'était moi-même; je feignis de
continuer à dormir; mais déjà ce n'était plus possible; tout le monde
se levait aux coups d'une cloche, et je fus forcé d'en faire autant.
Je songeais tristement à la _corvée_ et à l'ennui de travailler pour
les représentants du peuple libre; les inconvénients de l'égalité
m'apparaissaient cette fois bien positivement; mais je ne tardai pas à
apprendre que, là aussi, l'argent était une aristocratie. Mon voisin de
droite vint me dire à l'oreille:
--Monsieur, si vous voulez, je ferai votre corvée; cela coûte cinq sous.
On comprend avec quel plaisir je me rachetai de la charge que
m'imposait l'égalité républicaine, et je me disais, en y songeant,
qu'il eût été peut-être moins pénible, en fait de corvée, de faire
la chambre d'un roi que celle d'un peuple. Les gens qui ont fait la
Jacquerie n'avaient peut-être pas prévu ma position.
Une demi-heure après, un second coup de cloche nous avertit que toute
la prison était rendue à sa liberté intérieure; c'était en même temps
le signal de la distribution des vivres. Chacun prit une sébile de
terre et une cruche, ce qui nous faisait un peu ressembler à l'armée
de Gédéon. Dans une galerie inférieure, la distribution était déjà
commencée; elle se faisait à tous les prisonniers sans exception, et se
composait d'un pain de munition et d'une cruche d'eau; après quoi, on
remplissait les sébiles d'une sorte de bouillon sur lequel flottait un
très-léger morceau de bœuf; au fond de ce bouillon limpide on trouvait
encore de gros pois ou des haricots que les prisonniers appelaient des
_vestiges,_ en raison sans doute de leur rareté.
Du reste, la cantine était ouverte au fond de la cour et desservait
les trois divisions de Sainte-Pélagie. Seulement, les prisonniers
politiques avaient seuls l'avantage de pouvoir y entrer et s'y mettre
à table. Deux petites lucarnes suffisaient au service des prisonniers
de la dette (qui n'étaient pas encore à Clichy) et des voleurs, situés
dans une aile différente. La communication n'était même pas tout à
fait interdite entre ces prisonniers si divers. Quelques lucarnes
percées dans le mur servaient à faire passer d'une prison à l'autre
de l'eau-de-vie, du vin ou des livres. Ainsi, les voleurs manquaient
d'eau-de-vie, mais l'un d'eux tenait une sorte de cabinet de lecture;
on échangeait, à l'aide de ficelles, des bouteilles et des romans; les
dettiers envoyaient des journaux; on leur rendait leurs politesses en
provisions de bouche, dont la section politique était mieux fournie que
toute autre.
En effet, le parti légitimiste nourrissait libéralement ses défenseurs.
Tous les matins, des montagnes de pâtés, de volailles et de bouteilles
s'amoncelaient au parloir de la prison. Les Suisses-Vendéens étaient
surtout l'objet de ces attentions et tenaient table ouverte. Je fus
invité à prendre part à l'un de ces repas, ou plutôt à ce repas, qui
dura tout le temps de mon séjour; car la plupart des convives restaient
à table toute la journée, et sous la table toute la nuit, et l'on
pouvait appliquer là ce vers de Victor Hugo:
Toujours, par quelque bout, le festin recommence.
D'ailleurs, les liaisons étaient rapides, et toutes les opinions
prenaient part à cette hospitalité, chacun apportant, en outre, ce
qu'il pouvait, en comestibles et en vins; il n'y avait qu'un fort
petit nombre de républicains farouches qui se tinssent à part de ces
réunions; encore cherchaient-ils à n'y point mettre d'affectation.
Vers le milieu du jour, la grande cour, le _promenoir,_ présentait
un spectacle fort animé; quelques bonnets phrygiens indiquaient
seuls la nuance la plus prononcée; du reste, il y avait parfaite
liberté de costumes, de paroles et de chants. Cette prison était
l'idéal de l'indépendance absolue rêvée par un grand nombre de ces
messieurs, et, hormis la faculté de franchir la porte extérieure,
ils s'applaudissaient d'y jouir de toutes les libertés et de tous les
droits de l'homme et du citoyen.
Cependant, si la liberté régnait avec évidence dans ce petit coin
du monde, il n'en était pas de même de l'égalité. Ainsi que je l'ai
remarqué déjà, la question d'argent mettait une grande différence
dans les positions, comme celle de costume et d'éducation dans les
relations et dans les amitiés. Mes anciens camarades de dortoir y
étaient si accoutumés, qu'à partir du moment où je fus logé à la
pistole, aucun d'entre eux n'osa plus m'adresser la parole; de même,
on ne voyait presque jamais un républicain en redingote se promener ou
causer familièrement avec un républicain en veste. J'eus lieu souvent
de remarquer que ces derniers s'en apercevaient fort bien, et l'on
s'en convaincra par une aventure assez amusante qui arriva pendant
mon séjour. L'un des garçons de l'établissement portait un poulet à
l'un des gros bonnets du parti, logé dans le pavillon de droite. Il
avait en même temps à remettre une bouteille de vin à des ouvriers qui
jouaient aux cartes dans le chauffoir. Il entre là, tenant d'une main
la bouteille, et de l'autre le plat dans une serviette:
--A qui portes-tu cela? lui dit un gamin de Juillet familier.
--C'est un poulet pour M. M***.
--Tiens! tiens! mais cela doit être bon ...
--C'est meilleur que ton bouilli et tes _vestiges,_ observe un autre.
--Il n'y a pas une patte pour moi? dit l'enfant de Paris ...
Et il tire un peu une patte qui sortait de la serviette. Par malheur,
la patte se détache. On comprend dès lors ce qui dut arriver. Le poulet
disparut en un clin d'oeil. Le garçon de la cantine se désolait, ne
sachant à qui s'en prendre.
--Porte-lui cela, dit un plaisant de la chambrée.
Il réunit tous les os dans l'assiette et écrivit sur un morceau de
papier: «Les républicains ne doivent pas manger de poulet.» De temps
en temps, une grande voiture, dite _panier à salade,_ venait chercher
quelques-uns des prisonniers qui n'étaient que _prévenus,_ et les
transportait au Palais de Justice, devant le juge d'instruction.
Je dus moi-même y comparaître deux fois. C'était alors une journée
entière perdue; car, arrivé à la Préfecture, il fallait attendre son
tour dans une grande salle remplie de monde, qu'on appelait, je crois,
la _souricière._ Je ne puis m'empêcher de protester ici contre la
confusion qui se faisait alors des diverses sortes de détenus. Je pense
que cela ne provenait, d'ailleurs, que d'un encombrement momentané.
Après ma dernière entrevue avec le juge, ma liberté ne dépendait plus
que d'une décision de la chambre du conseil. Il fut déclaré qu'il n'y
avait lieu à suivre, et dès lors je n'avais plus même à défendre mon
innocence. Je dînais fort gaiement avec plusieurs de mes nouveaux amis,
lorsque j'entendis crier mon nom du bas de l'escalier, avec ces mots:
_Armes et bagages!_ qui signifient: «En liberté.» La prison m'était
devenue si agréable, que je demandai à rester jusqu'au lendemain.
Mais il fallait partir. Je voulus du moins finir le dîner; cela ne se
pouvait pas. Je faillis donner le spectacle d'un prisonnier mis de
force à la porte de la prison. Il était cinq heures. L'un des convives
me reconduisit jusqu'à la porte, et m'embrassa, me promettant de venir
me voir en sortant de prison. Il avait, lui, deux ou trois mois à faire
encore. C'était le malheureux Gallois, que je ne revis plus, car il fut
tué en duel le lendemain de sa mise en liberté.