MUSIQUE

Ces poésies déjà vieilles ont-elles encore conservé quelque

parfum?--J'en ai écrit de tous les rhythmes, imitant plus ou moins,

comme on fait quand on commence. Il y en a que je ne puis plus

retrouver: une notamment sur les papillons, dont je ne me rappelle que

cette strophe:[1]

Le papillon, fleur sans tige

Qui voltige,

Que l'on cueille en un réseau;

Dans la nature infinie,

Harmonie

Entre la fleur et l'oiseau.

C'est encore une coupe à la Ronsard, et cela peut se chanter sur l'air

du cantique de Joseph. Remarquez une chose, c'est que les odelettes se

chantaient et devenaient même populaires, témoin cette phrase du _Roman

comique_: «Nous entendîmes la servante, qui, d'une bouche imprégnée

d'ail, chantait l'ode du vieux Ronsard:

Allons de nos voix

Et de nos luts d'ivoire

Ravir les esprits!»

Ce n'était, du reste, que renouvelé des odes antiques, lesquelles se

chantaient aussi. J'avais écrit les premières sans songer à cela, de

sorte qu'elles ne sont nullement lyriques. Celle qui est intitulée _les

Cydalises_ est venue malgré moi sous forme de chant; j'en avais trouvé

en même temps les vers et la mélodie, que j'ai été obligé de faire

noter, et qui a été trouvée très-concordante aux paroles.--_Ni bonjour

ni bonsoir,_ est calqué sur un air grec.

Je suis persuadé que tout poëte ferait facilement la musique de ses

vers s'il avait quelque connaissance de la notation.

Rousseau est cependant presque le seul qui, avant Pierre Dupont, ait

réussi.

Je discutais dernièrement là-dessus avec S***, à propos des tentatives

de Richard Wagner. Sans approuver le système musical actuel, qui fait

du poëte un _parolier,_ S*** paraissait craindre que l'innovation de

l'auteur de _Lohengrin,_ qui soumet entièrement la musique au rhythme

poétique, ne la fît remonter à l'enfance de l'art. Mais n'arrive-t-il

pas tous les jours qu'un art quelconque se rajeunit en se retrempant

à ses sources? S'il y a décadence, pourquoi le craindre? s'il y a

progrès, où est le danger?

Il est très-vrai que les Grecs avaient quatorze modes lyriques fondés

sur les rhythmes poétiques de quatorze chants ou chansons. Les Arabes

en ont le même nombre, à leur imitation. De ces timbres primitifs

résultent des combinaisons infinies, soit pour l'orchestre, soit pour

l'opéra. Les tragédies antiques étaient des opéras, moins avancés

sans doute que les nôtres; les mystères du moyen âge étaient aussi des

opéras complets avec récitatifs, airs et chœurs; on y voit poindre même

le duo, le trio, etc. On me dira que les chœurs n'étaient chantés qu'à

l'unisson,--soit. Mais n'aurions-nous réalisé qu'un de ces progrès

matériels qui perfectionnent la forme aux dépens de la grandeur et du

sentiment? Qu'un faiseur italien vole un air populaire qui court les

rues de Naples ou de Venise, et qu'il en fasse le motif principal d'un

duo, d'un trio ou d'un chœur, qu'il le dessine dans l'orchestre, le

complète et le fasse suivre d'un autre motif également pillé, sera-t-il

pour cela inventeur? Pas plus que poëte. Il aura seulement le mérite de

la composition, c'est-à-dire de l'arrangement selon les règles et selon

son style ou son goût particulier.

Mais cette esthétique nous entraînerait trop loin, et je suis incapable

de la soutenir avec les termes acceptés, n'ayant jamais pu mordre au

solfège. Seules, mes strophes intitulées _Chœur souterrain,_ ont une

couleur ancienne qui aurait réjoui le vieux Gluck.

Il est difficile de devenir un bon prosateur si l'on n'a pas de

été poëte; ce qui ne signifie pas que tout poëte puisse devenir un

prosateur. Mais comment s'expliquer la séparation qui s'établit presque

toujours entre ces deux talents? Il est rare qu'on les accorde tous

les deux au même écrivain: du moins l'un prédomine l'autre. Pourquoi

aussi notre poésie n'est-elle pas populaire comme celle des Allemands?

C'est, je crois, qu'il faut distinguer toujours ces deux styles et

ces deux genres--chevaleresque et gaulois, dans l'origine,--qui, en

perdant leurs noms, ont conservé leur division générale. On parle en ce

moment d'une collection de chants nationaux recueillis et publiés

à grands frais. Là, sans doute, nous pourrons étudier les rhythmes

anciens conformes au génie primitif de la langue, et peut-être

en sortira-t-il quelque moyen d'assouplir et de varier ces coupes

belles mais monotones que nous devons à la réforme classique. La rime

riche est une grâce, sans douter, mais elle ramène trop souvent les

mêmes formules. Elle rend le récit poétique ennuyeux et lourd le plus

souvent, et est un grand obstacle à la popularité des poëmes.

Je renvoie ici le lecteur aux _Filles du feu,_ dans lesquelles j'ai

cité quelques chants d'une province où j'ai été élevé et qu'on appelle

spécialement «la France». C'était, en effet, l'ancien domaine des

empereurs et des rois, aujourd'hui découpé en mille possessions

diverses.

[1] Cette pièce, et toutes celles dont parle ici Gérard de Nerval, se

retrouveront dans ses _Poésies complètes._

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 148 / 254 题