LA PLACE DAUPHINE

Rien n'est beau comme ces maisons du xviie siècle dont la place Royale

offre une si majestueuse réunion. Quand leurs façades de briques,

entremêlées et encadrées de cordons et de coins de pierre, et quand

leurs fenêtres hautes sont enflammées des rayons splendides du

couchant, vous vous sentez, à les voir, la même vénération que devant

une cour des parlements assemblée en robes rouges à revers d'hermine;

et, si ce n'était un puéril rapprochement, on pourrait dire que la

longue table verte où ces redoutables magistrats sont rangés en carré

figure un peu ce bandeau de tilleuls qui borde les quatre faces de la

place Royale et en complète la grave harmonie.

Il est une autre place dans la ville de Paris qui ne cause pas moins

de satisfaction par sa régularité et son ordonnance, et qui est en

triangle à peu près ce que l'autre est en carré. Elle a été bâtie

sous le règne de Henri le Grand, qui la nomma _place Dauphine,_ et

l'on admira alors le peu de temps qu'il fallut à ses bâtiments pour

couvrir tout le terrain vague de l'île de la Gourdaine. Ce fut un

cruel déplaisir que l'envahissement de ce terrain pour les clercs qui

venaient s'y ébattre à grand bruit, et pour les avocats qui venaient y

méditer leurs plaidoyers: promenade si verte et si fleurie, au sortir

de l'infecte cour du Palais.

A peine ces trois rangées de maisons furent-elles dressées sur leurs

portiques lourds, chargés et sillonnés de bossages et de refends; à

peine furent-elles revêtues de leurs briques, percées de leurs croisées

à balustres, et chaperonnées de leurs combles massifs, que la nation

des gens de justice envahit la place entière, chacun suivant son grade

et ses moyens, c'est-à-dire en raison inverse de l'élévation des

étages. Cela devint une sorte de cour des miracles au grand pied, une

truanderie de larrons privilégiés, repaire de la gent _chiquanouse_,

comme les autres de la gent argotique; celui-ci en brique et en pierre,

les autres en boue et en bois.

Dans une de ces maisons composant la place Dauphine habitait, vers

les dernières années du règne de Henri le Grand, un personnage assez

remarquable, ayant pour nom Godinot-Chevassut, et pour titre lieutenant

civil du prévôt de Paris; charge bien lucrative et pénible à la fois

en ce siècle où les larrons étaient beaucoup plus nombreux qu'ils ne

sont aujourd'hui, tant la probité a diminué depuis dans notre pays de

France! et où le nombre des filles folles de leur corps était beaucoup

plus considérable, tant nos mœurs se sont dépravées!--L'humanité ne

changeant guère, on peut dire, comme un vieil auteur, que moins il y a

de fripons aux galères, plus il y en a dehors.

Il faut bien dire aussi que les larrons de ce temps-là étaient moins

ignobles que ceux du nôtre, et que ce misérable métier était alors

une sorte d'art que des jeunes gens de famille ne dédaignaient pas

d'exercer. Bien des capacités refoulées au dehors et au pied d'une

société de barrières et de privilèges se développaient fortement dans

ce sens; ennemis plus dangereux aux particuliers qu'à l'État, dont la

machine eût peut-être éclaté sans cet échappement. Aussi, sans nul

doute, la justice d'alors usait-elle de ménagements envers les larrons

distingués; et personne n'exerçait plus volontiers cette tolérance que

notre lieutenant civil de la place Dauphine, pour des raisons que vous

connaîtrez. En revanche, nul n'était plus sévère pour les maladroits:

ceux-là payaient pour les autres, et garnissaient les gibets dont Paris

alors était ombragé, suivant l'expression de d'Aubigné, à la grande

satisfaction des bourgeois, qui n'en étaient que mieux volés, et au

grand perfectionnement de l'art de la _truche_.

Godinot-Chevassut était un petit homme replet qui commençait à

grisonner et y prenait grand plaisir, contre l'ordinaire des

vieillards, parce qu'en blanchissant, ses cheveux devaient perdre

nécessairement le ton un peu chaud qu'ils avaient de naissance, ce qui

lui avait valu le nom désagréable de _Rousseau,_ que ses connaissances

substituaient au sien propre, comme plus aisé à prononcer et à retenir.

Il avait ensuite des yeux bigles très-éveillés, quoique toujours à

demi fermés sous leurs épais sourcils, avec une bouche assez fendue,

comme les gens qui aiment à rire. Et cependant, bien que ses traits

eussent un air de malice presque continuel, on ne l'entendait jamais

rire à grands éclats, et, comme disent nos pères, rire d'un pied en

carré; seulement, toutes les fois qu'il lui échappait quelque chose

de plaisant, il le ponctuait à la fin d'un _ah!_ ou d'un _oh!_ poussé

du fond des poumons, mais unique et d'un effet singulier; et cela

arrivait assez fréquemment, car notre magistrat aimait à hérisser sa

conversation de pointes, d'équivoques et de propos gaillards, qu'il ne

retenait pas même au tribunal. Du reste, c'était un usage général des

gens de robe de ce temps, qui a passé aujourd'hui presque entièrement à

ceux de la province.

Pour l'achever de peindre, il faudrait lui planter à l'endroit

ordinaire un nez long et carré du bout, et puis des oreilles assez

petites, non bordées, et d'une finesse d'organe à entendre sonner

un quart d'écu d'un quart de lieue, et une pistole de bien plus

loin. C'est à ce propos que, certain plaideur ayant demandé si M. le

lieutenant civil n'avait pas quelques amis qu'on pût solliciter et

employer auprès de lui, on lui répondit qu'en effet il y avait des

amis dont le _Rousseau_ faisait grand état; que c'était, entre autres,

monseigneur le Doublon, messire le Ducat, et même monsieur l'Écu; qu'il

fallait en faire agir plusieurs ensemble, et que l'on pouvait s'assurer

d'être chaudement servi.

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 102 / 254 题