SOUVENIRS DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

Personne n'a bien su l'histoire du lieutenant Desroches, qui se fit

tuer l'an passé au combat de Hambergen, deux mois après ses noces. Si

ce fut là un véritable suicide, que Dieu veuille lui pardonner! Mais,

certes, celui qui meurt en défendant sa patrie ne mérite pas que son

action soit nommée ainsi, quelle qu'ait été sa pensée d'ailleurs.

--Nous voilà retombés, dit le docteur, dans le chapitre des

capitulations de conscience. Desroches était un philosophe décidé à

quitter la vie: il n'a pas voulu que sa mort fût inutile; il s'est

élancé bravement dans la mêlée; il a tué le plus d'Allemands qu'il a

pu, en disant: «Je ne puis mieux faire à présent; je meurs content.»

Et il a crié: _Vive l'empereur!_ en recevant le coup de sabre qui l'a

abattu. Dix soldats de sa compagnie vous le diront.

--Et ce n'en fut pas moins un suicide, répliqua Arthur. Toutefois, je

pense qu'on aurait eu tort de lui fermer l'église ...

--A ce compte, vous flétririez le dévouement de Curtius. Ce jeune

chevalier romain était peut-être ruiné par le jeu, malheureux dans

ses amours, las de la vie, qui sait? Mais, assurément, il est beau,

en songeant à quitter le monde, de rendre sa mort utile aux autres;

et voilà pourquoi cela ne peut s'appeler un suicide, car le suicide

n'est autre chose que l'acte suprême de l'égoïsme, et c'est pour cela

seulement qu'il est flétri parmi les hommes... A quoi pensez-vous,

Arthur?

--Je pense à ce que vous disiez tout à l'heure, que Desroches, avant de

mourir, avait tué le plus d'Allemands possible...

--Eh bien?

--Eh bien, ces braves gens sont allés rendre devant Dieu un triste

témoignage de la belle mort du lieutenant, vous me permettrez de dire

que c'est là un _suicide_ bien _homicide._

--Eh! qui va songer à cela? Des Allemands, ce sont des ennemis.

--Mais y en a-t-il pour l'homme résolu à _mourir?_ A ce moment-là,

tout instinct de nationalité s'efface, et je doute que l'on songe à un

autre pays que l'autre monde, et à un autre empereur que Dieu. Mais

l'abbé nous écoute sans rien dire, et cependant j'espère que je parle

ici selon ses idées. --Allons, l'abbé, dites-nous votre opinion, et

tâchez de nous mettre d'accord; c'est là une mine de controverse assez

abondante, et l'histoire de Desroches, ou plutôt ce que nous en croyons

savoir, le docteur et moi, ne paraît pas moins ténébreuse que les

profonds raisonnements qu'elle a soulevés parmi nous.

--Oui, dit le docteur, Desroches, à ce qu'on prétend, était

très-affligé de sa dernière blessure, celle qui l'avait si fort

défiguré; et peut-être a-t-il surpris quelque grimace ou quelque

raillerie de sa nouvelle épouse; les philosophes sont susceptibles. En

tout cas, il est mort, et volontairement.

--Volontairement, puisque vous y persistez; mais n'appelez pas suicide

la mort qu'on trouve dans une bataille; vous ajouteriez un contre-sens

de mots à celui que peut-être vous faites en pensée; on meurt dans une

mêlée parce qu'on y rencontre quelque chose qui tue; ne meurt pas qui

veut;

--Eh bien, voulez-vous que ce soit la fatalité?

--A mon tour, interrompit l'abbé, qui s'était recueilli pendant cette

discussion: il vous semblera singulier peut-être que je combatte vos

paradoxes ou vos suppositions ...

--Eh bien, parlez, parlez; vous en savez plus que nous, assurément.

Vous habitez Bitche depuis longtemps; on dit que Desroches vous

connaissait, et peut-être même s'est-il confessé à vous ...

--En ce cas, je devrais me taire; mais il n'en fut rien

malheureusement, et, toutefois, la mort de Desroches fut chrétienne,

croyez-moi; et je vais vous en raconter les causes et les

circonstances, afin que vous emportiez cette idée que ce fut là encore

un honnête homme, ainsi qu'un bon soldat, mort à temps pour l'humanité,

pour lui-même, et selon les desseins de Dieu.

»Desroches était entré dans un régiment à quatorze ans, à l'époque

où, la plupart des hommes s'étant fait tuer sur la frontière, notre

armée républicaine se recrutait parmi les enfants. Faible de corps,

mince comme une jeune fille, et pâle, ses camarades souffraient de lui

voir porter un fusil sous lequel ployait son épaule. Vous devez avoir

entendu dire qu'on obtint du capitaine l'autorisation de le lui rogner

de six pouces. Ainsi accommodée à ses forces, l'arme de l'enfant fit

merveilles dans les guerres de Flandre; plus tard, Desroches fut dirigé

sur Haguenau, dans ce pays où nous faisions, c'est-à-dire où vous

faisiez la guerre depuis si longtemps.

»A l'époque dont je vais vous parler, Desroches était dans la force

de l'âge et servait d'enseigne au régiment bien plus que le numéro

d'ordre et le drapeau, car il avait à peu près seul survécu à deux

renouvellements, et il venait enfin d'être nommé lieutenant quand,

à Bergheim, il y a vingt-sept mois, en commandant une charge à la

baïonnette, il reçut un coup de sabre prussien tout au travers de la

figure. La blessure était affreuse; les chirurgiens de l'ambulance,

qui l'avaient souvent plaisanté, lui vierge encore d'une égratignure,

après trente combats, froncèrent le sourcil quand on l'apporta devant

eux. S'il guérit, dirent-ils, le malheureux deviendra imbécile ou fou.

»C'est à Metz que le lieutenant fut envoyé pour se guérir. La civière

avait fait plusieurs lieues sans qu'il s'en aperçût; installé dans

un bon lit et entouré de soins, il lui fallut cinq ou six mois pour

arriver à se mettre sur son séant, et cent jours encore pour ouvrir un

œil et distinguer les objets. On lui ordonna bientôt les fortifiants,

le soleil, puis le mouvement, enfin la promenade, et, un matin, soutenu

par deux camarades, il s'achemina tout vacillant, tout étourdi, vers

le quai Saint-Vincent, qui touche presque à l'hôpital militaire, et,

là, on le fit asseoir sur l'esplanade, au soleil de midi, sous les

tilleuls du jardin public: le pauvre blessé croyait voir le jour pour

la première fois.

»A force d'aller ainsi, il put bientôt marcher seul, et, chaque

matin, il s'asseyait sur un banc, au même endroit de l'esplanade, la

tête ensevelie dans un amas de taffetas noir, sous lequel à peine on

découvrait un coin de visage humain, et sur son passage, lorsqu'il se

croisait avec des promeneurs, il était assuré d'un grand salut des

hommes, et d'un geste de profonde commisération des femmes, ce qui le

consolait peu.

»Mais, une fois assis à sa place, il oubliait son infortune pour ne

plus songer qu'au bonheur de vivre après un tel ébranlement, et au

plaisir de voir en quel séjour il vivait. Devant lui, la vieille

citadelle, ruinée sous Louis XVI, étalait ses remparts dégradés; sur

sa tête, les tilleuls en fleur projetaient leur ombre épaisse; à

ses pieds, dans la vallée qui se déploie au-dessous de l'esplanade,

les prés Saint-Symphorien que vivifie, en les noyant, la Moselle

débordée, et qui verdissent entre ses deux bras; puis le petit Ilot,

l'oasis de la poudrière, cette île du Saulcy, semée d'ombrages, de

chaumières; enfin, la chute de la Moselle et ses blanches écumes, ses

détours étincelant au soleil, puis tout au bout, bornant le regard, la

chaîne des Vosges, bleuâtre et comme vaporeuse au grand jour, voilà

le spectacle qu'il admirait toujours davantage, en pensant que là

était son pays, non pas la terre conquise, mais la province vraiment

française, tandis que ces riches départements nouveaux, où il avait

fait la guerre, n'étaient que des beautés fugitives, incertaines, comme

celles de la femme gagnée hier, qui ne nous appartiendra plus demain.

»Vers le mois de juin, aux premiers jours, la chaleur était grande, et

le banc favori de Desroches se trouvant bien à l'ombre, deux femmes

vinrent s'asseoir près du blessé. Il salua tranquillement et continua

de contempler l'horizon; mais sa position inspirait tant d'intérêt,

que les deux femmes ne purent s'empêcher de le questionner et de le

plaindre.

»L'une des deux, fort âgée, était la tante de l'autre qui se nommait

Émilie, et qui avait pour occupation de broder des ornements d'or sur

de la soie ou du velours. Desroches questionna comme on lui en avait

donné l'exemple, et la tante lui apprit que la jeune fille avait quitté

Haguenau pour lui faire compagnie, qu'elle brodait pour les églises, et

qu'elle était depuis longtemps privée de tous ses autres parents.

»Le lendemain, le banc fut occupé comme la veille; au bout d'une

semaine, il y avait traité d'alliance entre les trois propriétaires

de ce banc favori, et Desroches, tout faible qu'il était, tout

humilié par les attentions que la jeune fille lui prodiguait comme

au plus inoffensif vieillard, Desroches se sentit léger, en fonds de

plaisanteries, et plus près de se réjouir que de s'affliger de cette

bonne fortune inattendue.

»Alors, de retour à l'hôpital, il se rappela sa hideuse blessure, cet

épouvantail dont il avait souvent gémi en lui-même, et que l'habitude

et la convalescence lui avaient rendu depuis longtemps moins déplorable.

»Il est certain que Desroches n'avait pu encore ni soulever l'appareil

inutile de sa blessure, ni se regarder dans un miroir. De ce jour-là,

cette idée le fit frémir plus que jamais. Cependant, il se hasarda

à écarter un coin du taffetas protecteur, et il trouva dessous

une cicatrice un peu rose encore, mais qui n'avait rien de trop

repoussant. En poursuivant cette observation, il reconnut que les

différentes parties de son visage s'étaient recousues convenablement

entre elles, et que l'œil demeurait fort limpide et fort sain. Il

manquait bien quelques brins de sourcils, mais c'était si peu de chose!

cette raie oblique qui descendait du front à l'oreille en traversant la

joue, c'était ... eh bien, c'était un coup de sabre reçu à l'attaque

des lignes de Bergheim, et rien n'est plus beau, les chansons l'on

assez dit.

»Donc, Desroches fut étonné de se retrouver si présentable après

la longue absence qu'il avait faite de lui-même. Il ramena fort

adroitement ses cheveux, qui grisonnaient du côté blessé, sous les

cheveux noirs abondants du côté gauche, étendit sa moustache sur la

ligne de la cicatrice, le plus loin possible, et, ayant endossé son

uniforme neuf, il se rendit le lendemain à l'esplanade d'un air assez

triomphant.

»Dans le fait, il s'était si bien redressé, si bien tourné, son épée

avait si bonne grâce à battre sa cuisse, et il portait le schako

si martialement incliné en avant, que personne ne le reconnut dans

le trajet de l'hôpital au jardin; il arriva le premier au banc des

tilleuls, et s'assit comme à l'ordinaire, en apparence, mais au fond

bien plus troublé et bien plus pâle, malgré l'approbation du miroir.

»Les deux dames ne tardèrent pas à arriver; mais elles s'éloignèrent

tout à coup en voyant un bel officier occuper leur place habituelle.

Desroches fut tout ému.

--Eh quoi! leur cria-t-il, vous ne me reconnaissez pas?...

»Ne pensez pas que ces préliminaires nous conduisent à une de ces

histoires où la pitié devient de l'amour, comme dans les opéras du

temps. Le lieutenant avait désormais des idées plus sérieuses. Content

d'être encore jugé comme un cavalier passable, il se hâta de rassurer

les deux dames, qui paraissaient disposées, d'après sa transformation,

à revenir sur l'intimité commencée entre eux trois. Leur réserve ne

put tenir devant ces franches déclarations. L'union était sortable de

tous points, d'ailleurs: Desroches avait un petit bien de famille près

d'Épinal; Émilie possédait, comme héritage de ses parents, une petite

maison à Haguenau, louée au café de la ville, et qui rapportait encore

cinq à six cents francs de rente. Il est vrai qu'il en revenait la

moitié à son frère Wilhelm, principal clerc du notaire Schennberg.

»Quand les dispositions furent bien arrêtées, on résolut de se rendre

pour la noce à cette petite ville, car là était le domicile réel de

la jeune fille, qui n'habitait Metz depuis quelque temps que pour ne

point quitter sa tante. Toutefois, on convint de revenir à Metz après

le mariage. Émilie se faisait un grand plaisir de revoir son frère.

Desroches s'étonna à plusieurs reprises que ce jeune homme ne fût pas

aux armées comme tous ceux de notre temps; on lui répondit qu'il avait

été réformé pour cause de santé. Desroches le plaignit vivement.

»Voici donc les deux fiancés et la tante en route pour Haguenau; ils

ont pris des places dans la voiture publique qui relaye à Bitche,

laquelle était alors une simple patache composée de cuir et d'osier.

La route est belle, comme vous savez. Desroches, qui ne l'avait jamais

faite qu'en uniforme, un sabre à la main, en compagnie de trois à

quatre mille hommes, admirait les solitudes, les roches bizarres, les

horizons bornés par cette dentelure, des monts revêtus d'une sombre

verdure, que de longues vallées interrompent seulement de loin en loin.

Les riches plateaux de Saint-Avold, les manufactures de Sarreguemines,

les petits taillis compactes de Limblingue, où les frênes, les

peupliers et les sapins étalent leur triple couche de verdure nuancée

du gris au vert sombre; vous savez combien tout cela est d'un aspect

magnifique et charmant.

»A peine arrivés à Bitche, les voyageurs descendirent à la petite

auberge du _Dragon,_ et Desroches me fit demander au fort. J'arrivai

avec empressement; je vis sa nouvelle famille, et je complimentai la

jeune demoiselle, qui était d'une rare beauté, d'un maintient doux,

et qui paraissait fort éprise de son futur époux. Ils déjeunèrent

tous trois avec moi, à la place où nous sommes assis dans ce moment.

Plusieurs officiers, camarades de Desroches, attirés par le bruit de

son arrivée, le vinrent chercher à l'auberge et le retinrent à dîner

chez l'hôtelier de la redoute, où l'état-major payait pension. Il fut

convenu que les deux dames se retireraient de bonne heure, et que le

lieutenant donnerait à ses camarades sa dernière soirée de garçon.

»Le repas fut gai; tout le monde savourait sa part du bonheur et de

la gaieté que Desroches ramenait avec lui. On lui parla de l'Egypte,

de l'Italie, avec transport, en faisant des plaintes amères sur

cette mauvaise fortune qui confinait tant de bons soldats dans des

forteresses de frontière.

--Oui, murmuraient quelques officiers, nous étouffons ici, la vie est

fatigante et monotone; autant vaudrait être sur un vaisseau, que de

vivre ainsi sans combats, sans distractions, sans avancement possible.

«Le fort est imprenable,» a dit Bonaparte quand il a passé ici en

rejoignant l'armée d'Allemagne; nous n'avons donc rien que la chance de

mourir d'ennui.

--Hélas! mes amis, répondit Desroches, ce n'était guère plus amusant

de mon temps; car j'ai été ici comme vous, et je me suis plaint comme

vous, aussi. Moi, soldat parvenu jusqu'à l'épaulette à force d'user

les souliers du gouvernement dans tous les chemins du monde, je ne

savais guère alors que trois choses: l'exercice, la direction du vent

et la grammaire, comme on l'apprend chez le magister. Aussi, lorsque

je fus nommé sous-lieutenant et envoyé à Bitche avec le 2e

bataillon du Cher, je regardais ce séjour comme une excellente occasion

d'études sérieuses et suivies. Dans cette pensée, je m'étais procuré

une collection de livres, de cartes et de plans. J'ai étudié la théorie

et appris l'allemand sans étude, car, dans ce pays français et bon

français, on ne parle que cette langue. De sorte que ce temps, si long

pour vous qui n'avez plus tant à apprendre, je le trouvais court et

insuffisant, et, quand la nuit venait, je me réfugiais dans un petit

cabinet de pierre sous la vis du grand escalier; j'allumais ma lampe en

calfeutrant hermétiquement les meurtrières, et je travaillais. Une de

ces nuits-là ...

»Ici, Desroches s'arrêta un instant, passa la main sur ses yeux, vida

son verre, et reprit son récit sans terminer sa phrase.

--Vous connaissez tous, dit-il, ce petit sentier qui monte de la plaine

ici, et que l'on a rendu tout à fait impraticable, en faisant sauter

un gros rocher, à la place duquel à présent s'ouvre un abîme. Eh bien,

ce passage a toujours été meurtrier pour les ennemis toutes les fois

qu'ils ont tenté d'assaillir le fort; à peine engagés dans ce sentier,

les malheureux essuyaient le feu de quatre pièces de vingt-quatre,

qu'on n'a pas dérangées sans doute, et qui rasaient le sol dans toute

la longueur de cette pente ...

--Vous avez dû vous distinguer, dit un colonel à Desroches; est-ce là

que vous avez gagné la lieutenance?

--Oui, colonel, et c'est là que j'ai tué le premier, le seul homme que

j'aie frappé en face et de ma propre main. C'est pourquoi la vue de ce

fort me sera toujours pénible.

--Que nous dites-vous là? s'écria-t-on: quoi! vous avez fait vingt ans

la guerre, vous avez assisté à quinze batailles rangées, à cinquante

combats peut-être, et vous prétendez n'avoir jamais tué qu'un seul

ennemi?

--Je n'ai pas dit cela, messieurs: des dix mille cartouches que j'ai

bourrées dans mon fusil, qui sait si la moitié n'a pas lancé une balle

au but que le soldat cherche? Mais j'affirme qu'à Bitche, pour la

première fois, ma main s'est rougie du sang d'un ennemi, et que j'ai

fait le cruel essai d'une pointe de sabre que le bras pousse jusqu'à ce

qu'elle crève une poitrine humaine et s'y cache en frémissant.

--C'est vrai, interrompit l'un des officiers, le soldat tue beaucoup

et ne le sent presque jamais. Une fusillade n'est pas, à vrai dire,

une exécution, mais une intention mortelle. Quant à la baïonnette, elle

fonctionne peu dans les charges les plus désastreuses; c'est un conflit

dans lequel l'un des deux ennemis tient ou cède sans porter de coups,

les fusils s'entre-choquent, puis se relèvent quand la résistance

cesse; le cavalier, par exemple, frappe réellement ...

--Aussi, reprit Desroches, de même que l'on n'oublie pas le dernier

regard d'un adversaire tué en duel, son dernier râle, le bruit de

sa lourde chute, de même, je porte en moi presque comme un remords,

riez-en si vous pouvez, l'image pâle et funèbre du sergent prussien que

j'ai tué dans la petite poudrière du fort.

»Tout le monde fit silence, et Desroches commença son récit.

--C'était la nuit, je travaillais, comme je l'ai expliqué tout à

l'heure. A deux heures, tout doit dormir, excepté les sentinelles.

Les patrouilles sont fort silencieuses, et tout bruit fait esclandre.

Pourtant, je crus entendre comme un mouvement prolongé dans la galerie

qui s'étendait sous ma chambre; on heurtait à une porte, et cette

porte craquait. Je courus, je prêtai l'oreille au fond du corridor,

et j'appelai à demi-voix la sentinelle; pas de réponse. J'eus bientôt

réveillé les canonniers, endossé l'uniforme, et, prenant mon sabre sans

fourreau, je courus du côté du bruit. Nous arrivâmes trente, à peu

près, dans le rond-point que forme la galerie vers son centre, et, à

la lueur de quelques lanternes, nous reconnûmes les Prussiens, qu'un

traître avait introduits par la poterne fermée. Ils se pressaient avec

désordre, et, en nous apercevant, ils tirèrent quelques coups de fusil,

dont l'éclat fut effroyable dans cette pénombre et sous ces voûtes

écrasées. Alors, on se trouva face à face; les assaillants continuaient

d'arriver; les défenseurs descendirent précipitamment dans la galerie;

on en vint à pouvoir à peine se remuer; mais il y avait entre les

deux partis un espace de six à huit pieds, un champ clos que personne

ne songeait à occuper, tant il y avait de stupeur chez les Français

surpris, et de défiance chez les Prussiens désappointés. Pourtant,

l'hésitation dura peu. La scène se trouvait éclairée par des flambeaux

et des lanternes; quelques canonniers avaient suspendu les leurs aux

parois; une sorte de combat antique s'engagea; j'étais au premier rang,

je me trouvais en face d'un sergent prussien de haute taille, tout

couvert de chevrons et de décorations. Il était armé d'un fusil, mais

il pouvait à peine le remuer, tant la presse était compacte; tous ces

détails me sont encore présents, hélas! Je ne sais s'il songeait même à

me résister; je m'élançai vers lui, j'enfonçai mon sabre dans ce noble

cœur; la victime ouvrit horriblement les yeux, crispa ses mains avec

effort, et tomba dans les bras des autres soldats... Je ne me rappelle

pas ce qui suivit; je me retrouvai dans la première cour, tout mouillé

de sang; les Prussiens, refoulés par la poterne, avaient été reconduits

à coups de canon jusqu'à leurs campements.

»Après cette histoire, il se fit un long silence, et puis l'on parla

d'autre chose. C'était un triste et curieux spectacle pour le penseur,

que toutes ces physionomies de soldats assombries par le récit d'une

infortune si vulgaire en apparence ... et l'on pouvait savoir au

juste ce que vaut la vie d'un homme, même d'un Allemand, docteur, en

interrogeant les regards intimidés de ces tueurs de profession.

--Il est certain, répondit le docteur un peu étourdi, que le sang de

l'homme crie bien haut, de quelque façon, qu'il soit versé; cependant,

Desroches n'a point fait de mal; il se défendait.

--Qui le sait? murmura Arthur.

--Vous qui parliez de capitulation de conscience, docteur, dites-nous

si cette mort du sergent ne ressemble pas un peu à un assassinat.

Est-il sûr que le Prussien eût tué Desroches?

--Mais c'est la guerre, que voulez-vous!

--A la bonne heure, oui, c'est la guerre. On tue à trois cents pas dans

les ténèbres un homme qui ne vous connaît pas et ne vous voit pas; on

égorge en face, et avec la fureur dans le regard, des gens contre

lesquels on n'a pas de haine, et c'est avec cette réflexion qu'on s'en

console et qu'on s'en glorifie! Et cela se fait honorablement entre des

peuples chrétiens!...

»L'aventure de Desroches sema donc différentes impressions dans

l'esprit des assistants. Et puis l'on alla se mettre au lit. Notre

officier oublia le premier sa lugubre histoire, parce que, de la petite

chambre qui lui était donnée, on apercevait parmi les massifs d'arbres

une certaine fenêtre de l'hôtel du _Dragon_ éclairée de l'intérieur par

une veilleuse. Là dormait tout son avenir. Lorsqu'au milieu de la nuit,

les rondes et le qui-vive venaient le réveiller, il se disait qu'en

cas d'alarme son courage ne pourrait plus comme autrefois galvaniser

tout l'homme, et qu'il s'y mêlerait un peu de regret et de crainte.

Avant l'heure de la diane, le lendemain, le capitaine de garde lui

ouvrit là une porte, et il trouva ses deux amies qui se promenaient en

l'attendant le long des fossés extérieurs. Je les accompagnai jusqu'à

Neunhoffen, car ils devaient se marier à l'état civil d'Haguenau, et

revenir à Metz pour la bénédiction nuptiale.

»Wilhelm, le frère d'Émilie, fit à Desroches un accueil assez cordial.

Les deux beaux-frères se regardaient parfois avec une attention

opiniâtre. Wilhelm était d'une taille moyenne, mais bien prise.

Ses cheveux blonds étaient rares déjà, comme s'il eût été miné par

l'étude ou par les chagrins; il portait des lunettes bleues à cause

de sa vue, si faible, disait-il, que la moindre lumière le faisait

souffrir. Desroches apportait une liasse de papiers que le jeune

praticien examina curieusement, puis il produisit lui-même tous les

titres de sa famille, en forçant Desroches à s'en rendre compte; mais

il avait affaire à un homme confiant, amoureux et désintéressé, les

enquêtes ne furent donc pas longues. Cette manière de procéder parut

flatter quelque peu Wilhelm; aussi commença-t-il à prendre le bras de

Desroches, à lui offrir une de ses meilleures pipes, et à le conduire

chez tous ses amis d'Haguenau.

»Partout on fumait et l'on buvait force bière. Après dix présentations,

Desroches demanda grâce, et on lui permit de ne plus passer ses soirées

qu'auprès de sa fiancée.

»Peu de jours après, les deux amoureux du banc de l'esplanade étaient

deux époux unis par M. le maire d'Haguenau, vénérable fonctionnaire qui

avait dû être bourgmestre avant la révolution française, et qui avait

tenu dans ses bras bien souvent la petite Émilie, que peut-être il

avait enregistrée lui-même à sa naissance; aussi lui dit-il bien bas,

la veille de son mariage:

--Pourquoi n'épousez-vous donc pas un bon Allemand?

»Émilie paraissait peu tenir à ces distinctions. Wilhelm lui-même

s'était réconcilié avec la moustache du lieutenant, car, il faut le

dire, au premier abord, il y avait eu réserve de la part de ces deux

hommes; mais, Desroches y mettant beaucoup du sien, Wilhelm faisant un

peu pour sa sœur, et la bonne tante pacifiant et adoucissant toutes les

entrevues, on réussit à fonder un parfait accord. Wilhelm embrassa de

fort bonne grâce son beau-frère après la signature du contrat. Le jour

même, car tout s'était conclu vers neuf heures, les quatre voyageurs

partirent pour Metz. Il était six heures du soir quand la voiture

s'arrêta à Bitche, au grand hôtel du _Dragon._

»On voyage difficilement dans ce pays entrecoupé de ruisseaux et de

bouquets de bois; il y a dix côtes par lieue, et la voiture du messager

secoue rudement ses voyageurs. Ce fut là peut-être la meilleure raison

de malaise qu'éprouva la jeune épouse en arrivant à l'auberge. Sa tante

et Desroches s'installèrent auprès d'elle, et Wilhelm, qui souffrait

d'une faim dévorante, descendit dans la petite salle où l'on servait à

huit heures le souper des officiers.

»Cette fois, personne ne savait le retour de Desroches. La journée

avait été employée par la garnison à des excursions dans les taillis de

Huspoletden. Desroches, pour n'être pas enlevé au poste qu'il occupait

près de sa femme, défendit à l'hôtesse de prononcer son nom. Réunis

tous trois près de la petite fenêtre de la chambre, ils virent rentrer

les troupes au fort, et, la nuit s'approchant, les glacis se bordèrent

de soldats en négligé qui savouraient le pain de munition et le fromage

de chèvre fourni par la cantine.

»Cependant, Wilhelm, en homme qui veut tromper l'heure et la faim,

avait allumé sa pipe, et sur le seuil de la porte il se reposait entre

la fumée du tabac et celle du repas, double volupté pour l'oisif et

pour l'affamé. Les officiers, à l'aspect de ce voyageur bourgeois dont

la casquette était enfoncée jusqu'aux oreilles et les lunettes bleues

braquées vers la cuisine, comprirent qu'ils ne seraient pas seuls à

table et voulurent lier connaissance avec l'étranger; car il pouvait

venir de loin, avoir de l'esprit, raconter des nouvelles, et, dans ce

cas, c'était une bonne fortune; ou arriver des environs, garder un

silence stupide, et alors c'était un niais dont on pouvait rire.

»Un sous-lieutenant des écoles s'approcha de Wilhelm avec une politesse

qui frisait l'exagération.

--Bonsoir, monsieur; savez--vous des nouvelles de Paris?

--Non, monsieur; et vous? dit tranquillement Wilhelm.

--Ma foi, monsieur, nous ne sortons pas de Bitche, comment

saurions-nous quelque chose?

--Et moi, monsieur, je ne sors jamais de mon cabinet.

--Seriez-vous dans le génie?

»Cette raillerie dirigée contre les lunettes de Wilhelm égaya beaucoup

l'assemblée.

--Je suis clerc de notaire, monsieur.

--En vérité? A votre âge, c'est surprenant.

--Monsieur, dit Wilhelm, est-ce que vous voudriez voir mon passe-port?

--Non, certainement.

--Eh bien, dites-moi que vous ne vous moquez pas de ma personne, et je

vais vous satisfaire sur tous les points.

»L'assemblée reprit son sérieux.

--Je vous ai demandé, sans intention maligne, si vous faisiez partie du

génie, parce que vous portez des lunettes. Ne savez-vous pas que les

officiers de cette arme ont seuls le droit de se mettre des verres sur

les yeux?

--Et cela prouve-t-il que je sois soldat ou officier, comme vous

voudrez?

--Mais tout le monde est soldat aujourd'hui. Vous n'avez pas vingt-cinq

ans, vous devez appartenir à l'armée; ou bien vous êtes riche, vous

avez quinze ou vingt mille francs de rente, vos parents ont fait des

sacrifices ... et, dans ce cas-là, on ne dîne pas à une table d'hôte

d'auberge.

--Monsieur, dit Wilhelm en secouant sa pipe, peut-être avez-vous le

droit de me soumettre à cette inquisition; alors, je dois vous répondre

catégoriquement. Je n'ai pas de rentes, puisque je suis un simple clerc

de notaire, comme je vous l'ai dit. J'ai été réformé pour cause de

mauvaise vue. Je suis myope, en un mot.

»Un éclat de rire général et intempéré accueillit cette déclaration.

--Ah! jeune homme! jeune homme! s'écria le capitaine Vallier en

lui frappant sur l'épaule, vous avez bien raison, vous profitez du

proverbe: «Il vaut mieux être poltron et vivre plus longtemps!

»Wilhelm rougit jusqu'aux yeux.

--Je ne suis pas un poltron, monsieur le capitaine! et je vous le

prouverai quand il vous plaira. D'ailleurs, mes papiers sont en règle,

et, si vous êtes officier de recrutement, je puis vous les montrer.

--Assez, assez, crièrent quelques officiers; laisse ce bourgeois

tranquille, Vallier. Monsieur est un particulier paisible, il a le

droit de souper ici.

--Oui, dit le capitaine; ainsi mettons-nous à table, et sans rancune,

jeune homme. Rassurez-vous, je ne suis pas chirurgien examinateur, et

cette salle à manger n'est pas une salle de révision. Pour vous prouver

ma bonne volonté, je m'offre à vous découper une aile de ce vieux dur

à cuire qu'on nous donne pour un poulet.

--Je vous remercie, dit Wilhelm, à qui la faim avait passé, je mangerai

seulement de ces truites qui sont au bout de la table.

Et il fit signe à la servante de lui apporter le plat.

--Sont-ce des truites, vraiment? dit le capitaine à Wilhelm, qui avait

ôté ses lunettes en se mettant à table. Ma foi, monsieur, vous avez

meilleure vue que moi-même; tenez, franchement, vous ajusteriez votre

fusil tout aussi bien qu'un autre... Mais vous avez eu des protections,

vous en profitez, très-bien. Vous aimez la paix, c'est un goût tout

comme un autre. Moi, à votre place, je ne pourrais pas lire un bulletin

de la grande armée, et songer que les jeunes gens de mon âge se font

tuer en Allemagne, sans me sentir bouillir le sang dans les veines.

Vous n'êtes donc pas Français?

--Non, dit Wilhelm, avec effort et satisfaction à la fois, je suis né à

Haguenau; je ne suis pas Français, je suis Allemand.

--Allemand? Haguenau est situé en deçà de la frontière rhénane, c'est

un bon et beau village de l'Empire français, département du Bas-Rhin.

Voyez la carte.

--Je suis de Haguenau, vous dis je, village d'Allemagne il y a dix ans,

aujourd'hui village de France; et, moi, je suis Allemand toujours,

comme vous seriez Français jusqu'à la mort, si votre pays appartenait

jamais aux Allemands.

--Vous dites là des choses dangereuses, jeune homme, songez-y.

--J'ai tort peut-être, dit impétueusement Wilhelm; mon sentiment à

moi est de ceux qu'il importe, sans doute, de garder dans son cœur,

si l'on ne peut les changer. Mais c'est vous-même qui avez poussé si

loin les choses, qu'il faut, à tout prix, que je me justifie ou que je

passe pour un lâche. Oui, tel est le motif qui, dans ma conscience,

légitime le soin que j'ai mis à profiter d'une infirmité réelle, sans

doute, mais qui peut-être n'eût pas dû arrêter un homme de cœur. Oui,

je l'avouerai, je ne me sens point de haine contre les peuples que

vous combattez aujourd'hui. Je songe que, si le malheur eût voulu que

je fusse obligé de marcher contre eux, j'aurais dû, moi aussi, ravager

des campagnes allemandes, brûler des villes, égorger des compatriotes

ou d'anciens compatriotes, si vous aimez mieux, et frapper, au milieu

d'un groupe de prétendus ennemis, oui, frapper, qui sait? des parents,

d'anciens amis de mon père... Allons, allons, vous voyez bien qu'il

vaut mieux pour moi écrire des rôles chez le notaire d'Haguenau...

D'ailleurs, il y a assez de sang versé dans ma famille; mon père a

répandu le sien jusqu'à la dernière goutte, voyez-vous, et moi ...

--Votre père était soldat? interrompit le capitaine Vallier.

--Mon père était sergent dans l'armée prussienne, et il a défendu

longtemps ce territoire que vous occupez aujourd'hui. Enfin, il fut tué

à la dernière attaque du fort de Bitche.

»Tout le monde était fort attentif à ces dernières paroles de Wilhelm,

qui arrêtèrent l'envie qu'on avait, quelques minutes auparavant, de

rétorquer ses paradoxes touchant le cas particulier de sa nationalité.

--C'était donc en 93?

--En 93, le 17 novembre, mon père était parti la veille de Sirmasen

pour rejoindre sa compagnie. Je sais qu'il dit à ma mère qu'au moyen

d'un plan hardi, cette citadelle serait emportée sans coup férir. On

nous le rapporta mourant vingt-quatre heures après; il expira sur le

seuil de la porte, après m'avoir fait jurer de rester auprès de ma

mère, qui lui survécut quinze jours. J'ai su que, dans l'attaque qui

eut lieu cette nuit-là, il reçut dans la poitrine le coup de sabre

d'un jeune soldat, qui abattit ainsi l'un des plus beaux grenadiers de

l'armée du prince de Hohenlöhe.

--Mais on nous a raconté cette histoire, dit le major.

--Eh bien, dit le capitaine Vallier, c'est toute l'aventure du sergent

prussien tué par Desroches.

--Desroches! s'écria Wilhelm; est-ce du lieutenant Desroches que vous

parlez?

--Oh! non, non, se hâta de dire un officier, qui s'aperçut qu'il allait

y avoir là quelque révélation terrible; ce Desroches dont nous parlons

était un chasseur de la garnison, mort il y a quatre ans, car son

premier exploit ne lui a pas porté bonheur.

--Ah! il est mort, dit Wilhelm en essuyant son front d'où tombaient de

larges gouttes de sueur.

»Quelques minutes après, les officiers le saluèrent et le laissèrent

seul. Desroches, ayant vu par la fenêtre qu'ils s'étaient tous

éloignés, descendit dans la salle à manger, où il trouva son beau-frère

accoudé sur la longue table et la tête dans ses mains.

--Eh bien, eh bien, nous dormons déjà?... Mais je veux souper, moi; ma

femme s'est endormie enfin, et j'ai une faim terrible... Allons, un

verre de vin, cela nous réveillera et vous me tiendrez compagnie.

--Non, j'ai mal à la tète, dit Wilhelm, je monte à ma chambre. A

propos, ces messieurs m'ont beaucoup parlé des curiosités du fort. Ne

pourriez-vous pas m'y conduire demain?

--Mais sans doute, mon ami.

--Alors, demain matin, je vous éveillerai.

»Desroches soupira, puis il alla prendre possession du second lit qu'on

avait préparé dans la chambre où son beau-frère venait de monter (car

Desroches couchait seul, n'étant mari qu'au civil). Wilhelm ne put

dormir de la nuit, et tantôt il pleurait en silence, tantôt il dévorait

de regards furieux le dormeur, qui souriait dans ses songes.

»Ce qu'on appelle le pressentiment ressemble fort au poisson précurseur

qui avertit les cétacés immenses et presque aveugles que là pointille

une roche tranchante, ou qu'ici est un fond de sable. Nous marchons

dans la vie si machinalement, que certains caractères, dont l'habitude

est insouciante, iraient se heurter ou se briser sans avoir pu se

souvenir de Dieu, s'il ne paraissait un peu de limon à la surface de

leur bonheur. Les uns s'assombrissent au vol du corbeau, les autres

sans motifs; d'autres, en s'éveillant, restent soucieux sur leur séant,

parce qu'ils ont fait un rêve sinistre. Tout cela est pressentiment.

«Vous allez courir un danger, dit le rêve.--Prenez garde, crie le

corbeau.--Soyez triste,» murmure le cerveau qui s'alourdit.

»Desroches, vers la fin de la nuit, eut un songe étrange. Il se

trouvait au fond d'un souterrain, derrière lui marchait une ombre

blanche dont les vêtements frôlaient ses talons; quand il se

retournait, l'ombre reculait; elle finit par s'éloigner à une telle

distance, que Desroches ne distinguait plus qu'un point blanc; ce point

grandit, devint lumineux, emplit toute la grotte et s'éteignit. Un

léger bruit se faisait entendre, c'était Wilhelm qui rentrait dans la

chambre, le chapeau sur la tète et enveloppé d'un long manteau bleu.

»Desroches se réveilla en sursaut.

--Diable! s'écria-t-il, vous étiez déjà sorti ce matin?

--Il faut vous lever, répondit Wilhelm.

--Mais nous ouvrira-t-on au fort?

--Sans doute, tout le monde est à l'exercice; il n'y a plus que le

poste de garde.

--Déjà? Eh bien, je suis à vous... Le temps seulement de dire bonjour à

ma femme.

--Elle va bien, je l'ai vue; ne vous occupez pas d'elle.

»Desroches fut surpris à cette réponse; mais il la mit sur le compte de

l'impatience, et plia encore une fois devant cette autorité fraternelle

qu'il allait bientôt pouvoir secouer.

»Comme ils passaient sur la place pour aller au fort, Desroches jeta

les yeux sur les fenêtres de l'auberge.

--Émilie dort sans doute, pensa-t-il.

»Cependant, le rideau trembla, se ferma; et le lieutenant crut

remarquer qu'on s'était éloigné du carreau pour n'être pas aperçu de

lui.

»Les guichets s'ouvrirent sans difficulté. Un capitaine invalide, qui

n'avait pas assisté au souper de la veille, commandait l'avant-poste.

Desroches prit une lanterne et se mit à guider de salle en salle son

compagnon silencieux.

»Après une visite de quelques minutes sur différents points où

l'attention de Wilhelm ne trouva guère à se fixer:

--Montrez-moi donc les souterrains, dit-il à son beau-frère.

--Avec plaisir, mais ce sera, je vous jure, une promenade peu agréable;

il règne là-dessous une grande humidité. Nous avons les poudres sous

l'aile gauche, et, là, on ne saurait pénétrer sans ordre supérieur.

A droite sont les conduits d'eau réservés et les salpêtres bruts; au

milieu, les contre-mines et les galeries... Vous savez ce que c'est

qu'une voûte?

--N'importe, je suis curieux de visiter des lieux où se sont passés

tant d'événements sinistres ... où même vous avez couru des dangers, à

ce qu'on m'a dit.

--Il ne me fera pas grâce d'un caveau, pensa Desroches.

--Suivez-moi, frère, dans cette galerie qui mène à la poterne ferrée.

»La lanterne jetait une triste lueur aux murailles moisies, et

tremblait en se reflétant sur quelques lames de sabre et quelques

canons de fusil rongés par la rouille.

--Qu'est-ce que ces armes? demanda Wilhelm.

--Les dépouilles des Prussiens tués à la dernière attaque du fort, et

dont mes camarades ont réuni les armes en trophée.

--Il est donc mort plusieurs Prussiens ici?

--Il en est mort beaucoup dans ce rond-point.

--N'y tuâtes-vous pas un sergent, vieillard de haute taille, à

moustaches rousses?

--Sans doute; ne vous en ai-je pas conté l'histoire?

--Non, pas vous; mais, hier, à table, on m'a parlé de cet exploit ...

que votre modestie nous avait caché.

--Qu'avez-vous donc, frère? Vous palissez!

»Wilhelm répondit d'une voix forte:

-Ne m'appelez pas frère, mais ennemi!... Regardez, je suis un Prussien!

Je suis le fils de ce sergent que vous avez assassiné.

--Assassiné!

--Ou tué, qu'importe! Voyez; c'est là que votre sabre a frappé.

»Wilhelm avait rejeté son manteau et indiquait une déchirure dans

l'uniforme vert qu'il avait revêtu, et qui était l'habit même de son

père, pieusement conservé.

--Vous êtes le fils de ce sergent! Oh! mon Dieu, me raillez-vous?

--Vous railler? Joue-t-on avec de pareilles horreurs?... Ici a été tué

mon père, son noble sang a rougi ces dalles; ce sabre est peut-être le

sien... Allons, prenez-en un autre et donnez-moi la revanche de cette

partie!... Allons, ce n'est pas un duel, c'est le combat d'un Allemand

contre un Français; en garde!

--Mais vous êtes fou, cher Wilhelm! laissez donc ce sabre rouillé. Vous

voulez me tuer, suis-je coupable?

--Aussi, vous avez la chance de me frapper à mon tour, et elle est

double pour le moins de votre côté. Allons, défendez-vous.

--Wilhelm! tuez-moi sans défense; je perds la raison moi-même, la

tète me tourne... Wilhelm! j'ai fait comme tout soldat doit faire;

mais songez-y donc... D'ailleurs, je suis le mari de votre sœur; elle

m'aime! Oh! ce combat est impossible.

--Ma sœur!... et voilà justement ce qui rend impossible que nous

vivions tons deux sous le même ciel! Ma sœur! elle sait tout; elle ne

reverra jamais celui qui l'a faite orpheline. Hier, vous lui avez dit

le dernier adieu.

»Desroches poussa un cri terrible et se jeta sur Wilhelm pour le

désarmer; ce fut une lutte assez longue, car le jeune homme opposait

aux secousses de son adversaire la résistance de la rage et du

désespoir.

--Rends-moi ce sabre, malheureux, criait Desroches, rends-le-moi! Non,

tu ne me frapperas pas, misérable fou!... rêveur cruel!...

--C'est cela, criait Wilhelm d'une voix étouffée, tuez aussi le fils

dans la galerie!... Le fils est un Allemand ... un Allemand!

»En ce moment, des pas retentirent et Desroches lâcha prise. Wilhelm

abattu ne se relevait pas ...

»Ces pas étaient les miens, messieurs, ajouta l'abbé. Émilie était

venue au presbytère me raconter tout, pour se mettre sous la sauvegarde

de la religion, la pauvre enfant. J'étouffai la pitié qui parlait au

fond de mon cœur, et, lorsqu'elle me demanda si elle pouvait aimer

encore le meurtrier de son père, je ne répondis pas. Elle comprit,

me serra la main et partit en pleurant. Un pressentiment me vint; je

la suivis, et, quand j'entendis qu'on lui répondait à l'hôtel que

son frère et son mari étaient allés visiter le fort, je me doutai de

l'affreuse vérité. Heureusement, j'arrivai à temps pour empêcher une

nouvelle péripétie entre ces deux hommes égarés par la colère et par la

douleur.

»Wilhelm, bien que désarmé, résistait toujours aux prières de

Desroches; il était accablé, mais son œil gardait encore toute sa

fureur.

--Homme inflexible! lui dis-je, c'est vous qui réveillez les morts et

qui soulevez des fatalités effrayantes! N'êtes-vous pas chrétien, et

voulez-vous empiéter sur la justice de Dieu? Voulez-vous devenir ici le

seul criminel et le seul meurtrier? L'expiation sera faite, n'en doutez

point; mais ce n'est pas à nous qu'il appartient de la prévoir ni de la

forcer.

»Desroches me serra la main et me dit:

--Émilie sait tout. Je ne la reverrai pas; mais je sais ce que j'ai à

faire pour lui rendre sa liberté.

--Que dites-vous! m'écriai-je, un suicide?

»A ce mot, Wilhelm s'était levé et avait saisi la main de Desroches.

--Non! disait-il, j'avais tort. C'est moi seul qui suis coupable, et

qui devais garder mon secret et mon désespoir!

»Je ne vous peindrai pas les angoisses que nous souffrîmes dans cette

heure fatale; j'employai tous les raisonnements de ma religion et de ma

philosophie, sans faire naître d'issue satisfaisante à cette cruelle

situation; une séparation était indispensable dans tous les cas; mais

le moyen d'en déduire les motifs devant la justice? Il y avait là

non-seulement un débat pénible à subir, mais encore un danger politique

à révéler ces fatales circonstances.

»Je m'appliquai surtout à combattre les projets sinistres de Desroches

et à faire pénétrer dans son cœur les sentiments religieux qui font

un crime du suicide. Vous savez que ce malheureux avait été nourri

à l'école des matérialistes du xviiie siècle. Toutefois, depuis sa

blessure, ses idées avaient changé beaucoup. Il était devenu l'un de

ces chrétiens à demi sceptiques comme nous en avons tant, qui trouvent

qu'après tout un peu de religion ne peut nuire, et qui se résignent

même à consulter un prêtre _en cas_ qu'il y ait un Dieu! C'est en

vertu de cette religion vague qu'il acceptait mes consolations.

Quelques jours s'étaient passés. Wilhelm et sa sœur n'avaient pas

quitté l'auberge; car Émilie était fort malade après tant de secousses.

Desroches logeait au presbytère et lisait toute la journée des livres

de piété que je lui prêtais. Un jour, il alla seul au fort, y resta

quelques heures, et, en revenant, il me montra une feuille de papier

où son nom était inscrit; c'était une commission de capitaine dans un

régiment qui partait pour rejoindre la division Partouneaux.

»Nous reçûmes, au bout d'un mois, la nouvelle de sa mort glorieuse

autant que singulière. Quoi qu'on puisse dire de l'espèce de frénésie

qui le jeta dans la mêlée, on sent que son exemple fut un grand

encouragement pour tout le bataillon, qui avait perdu beaucoup de monde

à la première charge ... étrange qu'excitait une telle vie et une

telle mort. L'abbé reprit en se levant:

--Si vous voulez, messieurs, que nous changions ce soir la direction

habituelle de nos promenades, nous suivrons cette vallée de peupliers

jaunis par le soleil couchant, et je vous conduirai jusqu'à la

Butte-aux-Lierres, d'où nous pourrons apercevoir la croix du couvent où

s'est retirée madame Desroches.

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 82 / 254 题