L'ILLUSION

Ce fut au printemps de l'année 1835 qu'un vif désir me prit de voir

l'Italie. Tous les jours, en m'éveillant, j'aspirais d'avance l'âpre

senteur des marronniers alpins; le soir, la cascade de Terni, la source

écumante du Téverone jaillissaient pour moi seul entre les portants

éraillés des coulisses d'un petit théâtre... Une voix délicieuse, comme

celle des sirènes, bruissait à mes oreilles, comme si les roseaux

de Trasimène eussent tout à coup pris une voix... Il fallut partir,

laissant à Paris un amour contrarié, auquel je voulais échapper par la

distraction.

C'est à Marseille que je m'arrêtai d'abord. Tous les matins, j'allais

prendre les bains de mer au château Vert, et j'apercevais de loin

en nageant les îles riantes du golfe. Tous les jours aussi, je me

rencontrais dans la baie azurée avec une jeune fille anglaise, dont le

corps délié fendait l'eau verte auprès de moi. Cette fille des eaux,

qui se nommait Octavie, vint un jour â moi, toute glorieuse d'une pêche

étrange qu'elle avait faite. Elle tenait dans ses blanches mains un

poisson qu'elle me donna.

Je ne pus m'empêcher de sourire d'un tel présent. Cependant, le choléra

régnait alors dans la ville, et, pour éviter les quarantaines, je me

résolus à prendre la route de terre. Je vis Nice, Gênes et Florence;

j'admirai le Dôme et le Baptistère, les chefs-d'œuvre de Michel-Ange,

la tour penchée et le Campo-Santo de Pise. Puis, prenant la route de

Spolette, je m'arrêtai dix jours à Rome. Le dôme de Saint-Pierre,

le Vatican, le Colisée m'apparurent ainsi qu'un rêve. Je me hâtai

de prendre la poste pour Civita-Vecchia, où je devais m'embarquer.

--Pendant trois jours, la mer furieuse retarda l'arrivée du bateau à

vapeur. Sur cette plage désolée où je me promenais pensif, je faillis

un jour être dévoré par les chiens.--La veille du jour où je partis,

on donnait au théâtre un vaudeville français. Une tête blonde et

sémillante attira mes regards. C'était la jeune Anglaise, qui avait

pris place dans une loge d'avant-scène. Elle accompagnait son père, qui

paraissait infirme, et à qui les médecins avaient recommandé le climat

de Naples.

Le lendemain matin, je prenais tout joyeux mon billet de passage. La

jeune Anglaise était sur le pont, qu'elle parcourait à grands pas, et,

impatiente de la lenteur du navire, elle imprimait ses dents d'ivoire

dans l'écorce d'un citron.

--Pauvre fille, lui dis-je, vous souffrez de la poitrine, j'en suis

sûr, et ce n'est pas ce qu'il faudrait.

Elle me regarda fixement et me dit:

--Qui l'a appris à vous?

--La sibylle de Tibur, lui dis-je sans me déconcerter.

--Allez! me dit-elle, je ne crois pas un mot de vous.

Ce disant, elle me regardait tendrement et je ne pus m'empêcher de lui

baiser la main.

--Si j'étais plus forte, dit-elle, je vous apprendrais à mentir!...

Et elle me menaçait, en riant, d'une badine à tête d'or qu'elle tenait

à la main.

Notre vaisseau touchait au port de Naples et nous traversions le golfe,

entre Ischia et Nisida, inondées des feux de l'Orient.

--Si vous m'aimez, reprit-elle, vous irez m'attendre demain à Portici.

Je ne donne pas à tout le monde de tels rendez-vous. Elle descendit

sur la place du Môle et accompagna son père à l'hôtel de _Rome,_

nouvellement construit sur la jetée. Pour moi, j'allai prendre mon

logement derrière le théâtre des Florentins. Ma journée se passa à

parcourir la rue de Tolède, la place du Môle, à visiter le Musée des

études; puis j'allai le soir voir le ballet à San-Carlo. J'y fis

rencontre du marquis Gargallo, que j'avais connu à Paris et qui me

mena, après le spectacle, prendre le thé chez ses sœurs.

Jamais je n'oublierai la délicieuse soirée qui suivit. La marquise

faisait les honneurs d'un vaste salon rempli d'étrangers. La

conversation était un peu celle des Précieuses; je me croyais dans la

chambre bleue de l'hôtel de Rambouillet. Les sœurs de la marquise,

belles comme les Grâces, renouvelaient pour moi les prestiges de

l'ancienne Grèce. On discuta longtemps sur la forme de la pierre

d'Eleusis, se demandant si sa forme était triangulaire ou carrée.

La marquise aurait pu prononcer en toute assurance, car elle était

belle et fière comme Vesta. Je sortis du palais la tète étourdie de

cette discussion philosophique, et je ne pus parvenir à retrouver mon

domicile. A force d'errer dans la ville, je devais y être enfin le

héros de quelque aventure. La rencontre que je fis cette nuit-là est

le sujet de la lettre suivante, que j'adressai plus tard à celle dont

j'avais cru fuir l'amour fatal en m'éloignant de Paris:

«Je suis dans une inquiétude extrême. Depuis quatre jours, je ne vous

vois pas ou je ne vous vois qu'avec tout le monde; j'ai comme un fatal

pressentiment. Que vous ayez été sincère avec moi, je le crois; que

vous soyez changée depuis quelques jours, je l'ignore, mais je le

crains. Mon Dieu! prenez pitié de mes incertitudes, ou vous attirerez

sur nous quelque malheur. Voyez, ce serait moi-même que j'accuserais

pourtant. J'ai été timide et dévoué plus qu'un homme ne le devrait

montrer. J'ai entouré mon amour de tant de réserve, j'ai craint si

fort de vous offenser, vous qui m'en aviez tant puni une fois déjà,

que j'ai peut-être été trop loin dans ma délicatesse, et que vous avez

pu me croire refroidi. Eh bien, j'ai respecté un jour important pour

vous, j'ai contenu des émotions à briser l'âme, et je me suis couvert

d'un masque souriant, moi dont le cœur haletait et brûlait. D'autres

n'auront pas eu tant de ménagement, mais aussi nul ne vous a peut-être

prouvé tant d'affection vraie, et n'a si bien senti tout ce que vous

valez.

»Parlons franchement: je sais qu'il est des liens qu'une femme ne

peut briser qu'avec peine, des relations incommodes qu'on ne peut

rompre que lentement. Vous ai-je demandé de trop pénibles sacrifices?

Dites-moi vos chagrins, je les comprendrai. Vos craintes, votre

fantaisie, les nécessités de votre position, rien de tout cela ne peut

ébranler l'immense affection que je vous porte, ni troubler même la

pureté de mon amour. Mais nous verrons ensemble ce qu'on peut admettre

ou combattre, et, s'il était des nœuds qu'il fallût trancher et non

dénouer, reposez-vous sur moi de ce soin. Manquer de franchise en ce

moment serait de l'inhumanité peut-être; car, je vous l'ai dit, ma vie

ne tient à rien qu'à votre volonté, et vous savez bien que ma plus

grande envie ne peut être que de mourir pour vous!

»Mourir, grand Dieu! pourquoi cette idée me revient-elle à tout propos,

comme s'il n'y avait que ma mort qui fût l'équivalent du bonheur que

vous promettez? La mort! ce mot ne répand cependant rien de sombre

dans ma pensée. Elle m'apparaît couronnée de roses pâles, comme à la

fin d'un festin; j'ai rêvé quelquefois qu'elle m'attendait en souriant

au chevet d'une femme adorée, après le bonheur, après l'ivresse, et

qu'elle me disait:

--Allons, jeune homme! tu as eu toute ta part de joie en ce monde. A

présent, viens dormir, viens te reposer dans mes bras. Je ne suis pas

belle, moi, mais je suis bonne et secourable, et je ne donne pas le

plaisir, mais le calme éternel.

»Mais où donc cette image s'est-elle déjà offerte à moi? Ah! je vous

l'ai dit, c'était à Naples, il y a trois ans. J'avais fait rencontre

dans la nuit, près de la Villa-Reale, d'une jeune femme qui vous

ressemblait, une très-bonne créature dont l'état était de faire des

broderies d'or pour les ornements d'église; elle semblait égarée

d'esprit; je la reconduisis chez elle, bien qu'elle me parlât d'un

amant qu'elle avait dans les gardes suisses, et qu'elle tremblait de

voir arriver. Pourtant, elle ne fit pas de difficulté de m'avouer que

je lui plaisais davantage ... Que vous dirai-je? Il me prit fantaisie

de m'étourdir pour tout un soir, et de m'imaginer que cette femme,

dont je comprenais à peine le langage, était vous-même, descendue à

moi par enchantement. Pourquoi vous tairais-je toute cette aventure

et la bizarre illusion que mon âme accepta sans peine, surtout après

quelques verres de lacrima-cristi mousseux qui me furent versés au

souper? La chambre où j'étais entré avait quelque chose de mystique par

le hasard ou par le choix singulier des objets qu'elle renfermait. Une

madone noire couverte d'oripeaux, et dont mon hôtesse était chargée

de rajeunir l'antique parure, figurait sur une commode près d'un lit

aux rideaux de serge verte; une figure de sainte Rosalie, couronnée de

roses violettes, semblait plus loin protéger le berceau d'un enfant

endormi: les murs, blanchis à la chaux, étaient décorés de vieux

tableaux des quatre éléments représentant des divinités mythologiques.

Ajoutez à cela un beau désordre d'étoffes brillantes, de fleurs

artificielles, de vases étrusques; des miroirs entourés de clinquant

qui reflétaient vivement la lueur de l'unique lampe de cuivre, et, sur

une table, un Traité de la divination et des songes qui me fit penser

que ma compagne était un peu sorcière ou bohémienne pour le moins.

»Une bonne vieille aux grands traits solennels allait, venait, nous

servant; je crois que ce devait être sa mère! Et moi, tout pensif,

je ne cessais de regarder sans dire un mot celle qui me rappelait si

exactement votre souvenir.

»Cette femme me répétait à tout moment:

--Vous êtes triste?

»Et je lui dis:

--Ne parlez pas, je puis à peine vous comprendre; l'italien me fatigue

à écouter et à prononcer.

--Oh! dit-elle, je sais encore parler autrement.

»Et elle parla tout à coup dans une langue que je n'avais pas

encore entendue. C'étaient des syllabes sonores, gutturales, des

gazouillements pleins de charme, une langue primitive sans doute; de

l'hébreu, du syriaque, je ne sais. Elle sourit de mon étonnement,

et s'en alla à sa commode, d'où elle tira des ornements de fausses

pierres, colliers, bracelets, couronne; s'étant parée ainsi, elle

revint à table, puis resta sérieuse fort longtemps. La vieille, en

rentrant, poussa de grands éclats de rire et me dit, je crois, que

c'était ainsi qu'on la voyait aux fêtes. En ce moment, l'enfant se

réveilla et se prit à crier. Les deux femmes coururent à son berceau,

et bientôt la jeune revint près de moi tenant fièrement dans ses bras

le _bambino_ soudainement apaisé.

»Elle lui parlait dans cette langue que j'avais admirée, elle

l'occupait avec des agaceries pleines de grâce; et moi, peu accoutumé

à l'effet des vins brûlés du Vésuve, je sentais tourner les objets

devant mes yeux; cette femme, aux manières étranges, royalement parée,

fière et capricieuse, m'apparaissait comme une de ces magiciennes de

Thessalie à qui l'on donnait son âme pour un rêve. Oh! pourquoi n'ai-je

pas craint de vous faire ce récit? C'est que vous savez bien que ce

n'était aussi qu'un rêve, où seule vous avez régné!

»Je m'arrachai à ce fantôme qui me séduisait et m'effrayait à la fois;

j'errai dans la ville déserte jusqu'au son des premières cloches; puis,

sentant le matin, je pris par les petites rues derrière Chiaïa, et je

me mis à gravir le Pausilippe au-dessus de la grotte. Arrivé tout en

haut, je me promenais en regardant la mer déjà bleue, la ville où l'on

n'entendait encore que les bruits du matin, et les lies de la baie,

où le soleil commençait à dorer le haut des villas. Je n'étais pas

attristé le moins du monde; je marchais à grands pas, je me roulais

dans l'herbe humide; mais dans mon cœur il y avait l'idée de la mort.

»O dieux! je ne sais quelle profonde tristesse habitait mon âme, mais

ce n'était autre chose que la pensée cruelle que je n'étais pas aimé.

J'avais vu comme le fantôme du bonheur, j'avais usé de tous les dons

de Dieu, j'étais sous le plus beau ciel du monde, en présence de la

nature la plus parfaite, du spectacle le plus immense qu'il soit donné

aux hommes de voir, mais à quatre cents lieues de la seule femme qui

existât pour moi, et qui ignorait jusqu'à mon existence. N'être pas

aimé et n'avoir pas l'espoir de l'être jamais! C'est alors que je fus

tenté d'aller demander compte à Dieu de ma singulière existence. Il

n'y avait qu'un pas à faire: à l'endroit où j'étais, la montagne était

coupée comme une falaise, la mer grondait au bas, bleue et pure; ce

n'était plus qu'un moment à souffrir. Oh! l'étourdissement de cette

pensée fut terrible. Deux fois je me suis élancé, et je ne sais quel

pouvoir me rejeta vivant sur la terre, que j'embrassai. Non, mon Dieu!

vous ne m'avez pas créé pour mon éternelle souffrance. Je ne veux pas

vous outrager par ma mort; mais donnez-moi surtout la résolution, qui

fait que les uns arrivent au trône, les autres à la gloire, les autres

à l'amour!»

<tb>

Pendant cette nuit étrange, un phénomène assez rare s'était accompli.

Vers la fin de la nuit, toutes les ouvertures de la maison où je

me trouvais s'étaient éclairées, une poussière chaude et soufrée

m'empêchait de respirer; et, laissant ma facile conquête endormie sur

la terrasse, je m'engageai dans les ruelles qui conduisent au château

Saint-Elme; à mesure que je gravissais la montagne, l'air pur du matin

venait gonfler mes poumons; je me reposais délicieusement sous les

treilles des villas, et je contemplais sans terreur le Vésuve couvert

encore d'une coupole de fumée.

C'est en ce moment que je fus saisi de l'étourdissement dont j'ai

parlé; la pensée du rendez-vous qui m'avait été donné par la jeune

Anglaise m'arracha aux fatales idées que j'avais conçues. Après avoir

rafraîchi ma bouche avec une de ces énormes grappes de raisin que

vendent les femmes du marché, je me dirigeai vers Portici et j'allai

visiter les ruines d'Herculanum. Les rues étaient toutes saupoudrées

d'une cendre métallique. Arrivé près des ruines, je descendis dans la

ville souterraine et je me promenai longtemps d'édifice en édifice,

demandant à ces monuments le secret de leur passé. Le temple de Vénus,

celui de Mercure, parlaient en vain à mon imagination. Il fallait

que cela fût peuplé de figures vivantes.--Je remontai à Portici et

m'arrêtai pensif sous une treille en attendant mon inconnue.

Elle ne tarda pas à paraître, guidant la marche pénible de son père, et

me serra la main avec force en me disant:--C'est bien.

Nous choisîmes un voiturin et nous allâmes visiter Pompéi. Avec quel

bonheur je la guidai dans les rues silencieuses de l'antique colonie

romaine. J'en avais d'avance étudié les plus secrets passages.

Quand nous arrivâmes au petit temple d'Isis, j'eus le bonheur de

lui expliquer fidèlement les détails du culte et des cérémonies que

j'avais lues dans Apulée. Elle voulut jouer elle-même le personnage de

la Déesse, et je me vis chargé du rôle d'Osiris dont j'expliquai les

divins mystères.

En revenant, frappé de la grandeur des idées que nous venions de

soulever, je n'osai lui parler d'amour... Elle me vit si froid, qu'elle

m'en fit reproche. Alors, je lui avouai que je ne me sentais plus

digne d'elle. Je lui contai le mystère de cette apparition qui avait

réveillé un ancien amour dans mon cœur, et toute la tristesse qui avait

succédé à cette nuit fatale où le fantôme du bonheur n'avait été que le

reproche d'un parjure.

Hélas! que tout cela est loin de nous! Il y a dix ans, je repassais

à Naples, venant d'Orient. J'allai descendre à l'hôtel de _Rome,_ et

j'y retrouvai la jeune Anglaise. Elle avait épousé un peintre célèbre

qui, peu de temps après son mariage, avait été pris d'une paralysie

complète; couché sur un lit de repos, il n'avait rien de mobile dans

le visage que deux grands yeux noirs, et, jeune encore, il ne pouvait

même espérer la guérison sous d'autres climats. La pauvre fille avait

dévoué son existence à vivre tristement entre son époux et son père,

et sa douceur, sa candeur de vierge ne pouvaient réussir à calmer

l'atroce jalousie qui couvait dans l'âme du premier. Rien ne put

jamais l'engager à laisser sa femme libre dans ses promenades, et il

me rappelait ce géant noir qui veille éternellement dans la caverne

des génies, et que sa femme est forcée de battre pour l'empêcher de se

livrer au sommeil. O mystère de l'âme humaine! Faut-il voir dans un tel

tableau les marques cruelles de la vengeance des dieux!

Je ne pus donner qu'un jour au spectacle de cette douleur. Le bateau

qui me ramenait à Marseille emporta comme un rêve le souvenir de cette

apparition chérie, et je me dis que peut-être j'avais laissé là le

bonheur. Octavie en a gardé près d'elle le secret.

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 73 / 254 题