Il faudrait une plume très-familiarisée avec les peintures
psychologiques pour décrire les symptômes des diverses passions qui se
dessinaient d'une manière énergique sur le visage de notre héroïne. Le
mépris, la fureur, la vengeance en étaient encore les plus faibles;
il sortait de ses yeux des étincelles si vives, que, pour nous servir
d'une phrase à l'usage des _Yankees,_ la chambre commençait à en être
embrasée; ses poings se fermèrent convulsivement, ses dents grincèrent,
et, semblable au chat qui voit son territoire occupé par l'ennemi
mortel de sa race, elle s'apprêta à fondre sur le sien, ce qui aurait
pu devenir d'autant plus fatal pour les jolis traits de Marie Lindhal,
que, depuis un mois entier, mistress Toffel n'avait pas rogné ses
ongles.
Toffel, qui avait suivi Jemmy, vit avec un juste effroi ces terribles
préparatifs, et se jeta de toute sa longueur entre les deux puissances
belligérantes. Mais il n'était pas sûr encore que sa médiation fût
très-efficace, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit pour donner entrée
au jeune Toffel, suivi de toute une bande d'héritiers d'un autre lit.
Cinq années s'étaient écoulées depuis que Jemmy n'avait tenu son jeune
fils dans ses bras; oubliant son ennemie, elle sauta sur lui pour
l'embrasser. Le jeune garçon s'effraya, cria très-haut, et courut à sa
belle-mère. La pauvre Jemmy resta immobile à sa place, la fureur et
le désir de la vengeance l'avaient abandonnée; une douleur indicible
pénétra son cœur; elle se dirigea en tremblant vers la porte, saisit le
loquet et fut sur le point de tomber à terre. La pauvre femme souffrait
horriblement en cet instant; elle était devenue une étrangère pour son
fils, une étrangère dans le monde entier! Elle se remit cependant. Des
âmes comme la sienne ne sont pas facilement abattues.
--Comment va mon père? demanda-t-elle brièvement.
--Mort, répondit Toffel.
--Et ma mère?
--Morte, fut encore la réponse.
--Et mes frères, mes sœurs?
--Dispersés dans le monde.
--Ainsi, je les ai tous perdus! dit-elle de manière à pouvoir à peine
être comprise.
--J'ai, reprit Toffel d'un son de voix plus doux, j'ai attendu toute
une année ton retour, en demandant de tes nouvelles dans tous les
journaux allemands et anglais, et, comme tu ne vins pas, ajouta-t-il en
hésitant, te croyant morte, je pris Marie.
--Alors, garde-la, répliqua Jemmy d'un ton ferme, en accompagnant ces
paroles d'un regard où se peignait le mépris le plus profond.
Puis elle s'élança encore une fois sur son enfant, le saisit et
l'embrassa avec exaltation, puis elle ouvrit la porte ...
--Arrête! arrête! pour l'amour de Dieu! s'écria Toffel d'une voix qui
faisait deviner ce qu'il avait souffert.
Il est vrai de dire qu'il l'aimait sincèrement, et n'avait rien négligé
pour la retrouver. On avait battu le pays à vingt lieues à la ronde,
les annonces des journaux lui avaient aussi coûté maints dollars;
malheureusement, ils circulaient plus particulièrement dans la partie
orientale du pays, tandis que Jemmy figurait comme dame d'honneur dans
la partie occidentale. Et, malheureusement encore, au bout d'une année,
le révérend pasteur Gaspard fit un sermon sur ce beau texte: _Melius
est nubere quam uri,_ qu'il rendit très-disertement en langue allemande
à Toffel. Celui-ci crut agir en bon protestant, prit une femme bonne
et jolie, mais à laquelle manquait cet esprit de contradiction,
d'agacerie, ces boutades, ces propos piquants qui réveillaient jadis si
à propos son caractère nonchalant.
Telle était la position de notre Toffel, le mari à deux femmes, entre
lesquelles il semblait fortement balancer. Les garder toutes deux,
comme le patriarche Lamech, quelle apparence? Enfin, il s'écria;
Allons chez les _squire_ et chez le docteur Gaspard; allons entendre ce
que disent la loi humaine et la loi de Dieu.
En disant cela, Toffel agit en bon et loyal Allemand qui pensait qu'il
valait mieux ne pas prendre un parti de son propre chef, et mettre
toute la responsabilité de sa position sur l'autorité divine et humaine.
Jemmy tressaillit; le mot de loi, ou, ce qui en est la conséquence, un
procès, résonnait désagréablement à ses oreilles, et elle hésitait,
quand sa rivale, qui s'était retirée dans la chambre voisine, reparut
tenant dans ses bras les deux lourds bas remplis de dollars de la
communauté.
--Prends-les, dit-elle d'une voix douce à Jemmy, prends-les, et
Jeremias Hawthorn est encore garçon; sois heureuse, bonne Jemmy!
Il y avait quelque chose de touchant dans sa voix et dans sa
proposition sincère. Tout autre cœur que celui de la femme irlandaise
se serait ému; mais la vue de la femme heureuse sembla ranimer les
transports de Jemmy. Jetant sur Marie un regard du plus profond mépris,
elle s'approcha de Toffel, lui serra la main en lui disant adieu, et
sortit précipitamment de la chambre.
--Cours, cours, cher Toffel, de toutes tes forces, s'écria Marie;
cours, pour l'amour de Dieu! elle pourrait attenter à elle-même.
Toffel était resté immobile, privé, pour ainsi dire, de sentiment;
on aurait pu croire que tout lui paraissait un songe: la voix de sa
femme le rappela à la réalité. Il se mit à courir de toutes ses forces
après la pauvre fugitive; mais celle-ci avait déjà gagné beaucoup
d'espace sur lui. Redoublant ses longs pas, il était sur le point de
l'atteindre, lorsqu'elle se retourna et lui ordonna de regagner sa
maison. Elle proféra cet ordre d'un ton si ferme, que Toffel, encore
habitué à obéir à ses volontés, s'y conforma en reprenant lentement
le chemin de chez lui. Après avoir fait quelques pas, il s'arrêta
néanmoins, suivit d'un œil fixe la marche rapide de Jemmy jusqu'à ce
qu'elle eût disparu dans les profondeurs du coteau; alors, il secoua la
tète, et pensa ... quoi? C'est ce que nous ne saurions dire.
Jemmy poursuivait maintenant, comme un chevreuil qu'on a effrayé,
sa course vers le haut de la montagne; la voilà arrivée encore à
cette fatale saillie où son bonheur d'ici-bas avait, il faut bien
le dire, par sa propre faute, reçu une si terrible atteinte. Là
était la maison qui renfermait les deux Toffel; là paissaient ses
vaches et ses génisses et une demi-douzaine des plus grands chevaux
qu'elle eût jamais vus. Maintenant, elle en eût eu à choisir! Et il
fallait renoncer à tout cela! Cette pensée lui fit verser des larmes
amères. Et, à cette heure, plus de famille, plus d'amis peut-être;
que dirait-on de cette Jemmy si longtemps perdue, Jemmy la Squaw
indienne?... Insensiblement, ses sens se calmèrent; une nouvelle
pensée sembla germer en elle, et, à chaque seconde, cette résolution
semblait se raffermir. Enfin, comme pour échapper à la possibilité d'un
changement d'idées, elle se redressa tout à coup avec force, courut à
toutes jambes vers la forêt, et pénétra toujours plus avant dans ses
profondeurs.
V
OÙ L'ON DÉMONTRE COMMENT LES DEUX ÉPIS ROUGES ÉTAIENT POURTANT UN
PRÉSAGE
Ce fut vers l'année 1826 que Jemmy recommença son long voyage pour
retourner vers ceux qu'elle avait fuis naguère. Elle retrouva le
même courage inflexible pour aborder les colons avancés, établis
dans la partie nord-ouest des États-Unis (État actuel d'Ohio). Elle
leur demanda l'hospitalité sans solliciter une compassion superflue;
lorsqu'elle eut dépassé les dernières habitations, elle eut de nouveau
recours aux papaws, au raisin et aux châtaignes sauvages, et acheva
ainsi sa course de quatre cents milles jusqu'aux sources du grand
Miami, où, deux mois après sa fuite, elle se présenta avec aussi peu de
trouble et de crainte que si elle rentrait d'une visite du matin.
Jamais le quartier général des Squaws n'avait retenti de si grands
cris d'allégresse que lorsque Jemmy entra dans la cabane de la mère de
Tomahawk. Toute la population des Wigwams était en mouvement; Tomahawk
ne se possédait plus de joie. Il avait été son admirateur fidèle
pendant cinq années entières, et, ce qui n'est pas peu de chose de la
part d'un sauvage, durant tout ce temps, il n'avait pas osé prendre
la moindre liberté avec elle. Elle ne s'était pas acquis une légère
influence sur ce petit peuple; elle était l'institutrice des femmes,
le tailleur et la cuisinière des hommes, le factotum de tous, et, si
les derniers (les hommes) ne ressemblaient plus à des orangs-outangs,
c'était son ouvrage à elle. Tomahawk sautait et dansait de bonheur.
--Hommes blancs, pas bons! disait-il; hommes rouges, bons! s'écriait-il.
Et sa mère et tous les hommes s'unissaient à ces transports de joie.
Cependant, malgré la résolution ferme que Jemmy avait prise, sa
prudence ne lui permettait pas de donner trop beau jeu au sauvage
amoureux: non, elle réfléchit longtemps avant de lui permettre
seulement l'espoir le plus éloigné. Depuis vingt jours déjà, elle le
tenait renfermé auprès de la mère de Tomahawk, et, pendant ce temps, il
n'avait pu la voir que deux fois. Enfin, le matin du vingt et unième
jour, il fut mandé auprès de la souveraine de son cœur. Il s'y rendit
peut-être plus bizarrement accoutré encore que lors de sa première
demande, et, en balbutiant, il lui exprima de nouveau ses vœux. Jemmy
l'écouta avec le sérieux d'un juge d'appel; quand il eut terminé,
elle lui montra silencieusement la table sur laquelle était étalé
un habillement américain complet. Tomahawk retourna à sa cabane en
poussant des cris de joie, et, une demi-heure après, il parut un autre
homme devant sa maîtresse. Il n'avait vraiment pas si mauvaise mine;
c'était un garçon bien fait, d'une taille élancée;--Toffel n'était rien
en comparaison;--de plus, c'était le chef de plusieurs centaines de
familles, et l'on ne pouvait voir en lui un mari si fort à dédaigner.
Elle voulut bien alors tendre la main; il s'agissait encore d'une autre
épreuve. Deux chevaux amenés par ordre de madame mère se trouvaient
à la porte: Jemmy ordonna à Tomahawk de les seller. Il obéit tout de
suite en silence. Elle monta sur l'un, en lui faisant signe d'en faire
autant et de la suivre. Le chef sauvage était surpris; il la regarda
fixement, mais suivit néanmoins sa maîtresse, qui, quittant le canton
des Wigwam, dirigea leur course vers le sud; plusieurs fois, il se
hasarda à lui demander où ils allaient, mais elle lui répondit par un
geste, montrant d'un air significatif le lointain, et il se taisait
et suivait. La paix s'était rétablie entre les Indiens et les colons
pendant la captivité de Jemmy, et le dernier voyage de celle-ci lui
avait été utile à quelque chose. Elle avait appris qu'une colonie
américaine s'était formée, dans la direction du sud, à environ quarante
milles de distance des sources du Miami, et c'est sur cette nouvelle
colonie qu'elle se dirigeait en ce moment.
Dès qu'elle y fut arrivée, elle s'informa du juge de paix. Le squire ne
fut pas peu surpris quand il vit tout à coup entrer chez lui une jeune
et jolie femme (Jemmy avait repris sa bonne mine pendant sa retraite de
vingt jours) et un jeune et beau sauvage, habillé comme un gentleman.
Du reste, Jemmy ne lui laissa guère le temps de se livrer à son
étonnement; mais, se tournant sans longs détours vers son compagnon,
elle lui dit:
--Tomahawk! pendant les cinq années de notre connaissance, je t'ai vu
donner tant de preuves de bon sens, que j'ai tout lieu d'espérer de
faire de toi un mari, et j'ai donc résolu de te prendre pour tel.
Tomahawk ne savait s'il veillait ou non, et il en était de même du
squire; mais la demande formelle que lui adressa Jemmy, de la marier,
elle, Jemmy O'Dougherty, avec Tomahawk, le chef de la peuplade des
Squaws, et dix dollars reluisants qu'elle joignit à cette demande,
firent cesser tous les doutes du juge de paix, et, prononçant sur eux
la formule matrimoniale, il unit leurs mains. La chose était finie,
le pauvre sauvage ne comprenait point encore ce que signifiait cette
cérémonie; mais, quand Jemmy lui prit la main, et lui fit connaître
qu'elle était maintenant sa femme et lui son mari, il était comme tombé
des nues.
Le lendemain, Tomahawk et sa femme s'en retournèrent chez eux, et,
à partir de leur retour, commencèrent aussi les mois de miel du
nouvel époux. Or, mistress Tomahawk fut à peine installée dans sa
nouvelle habitation, qu'elle vint à reconnaître que cette misérable
cabane était beaucoup trop étroite pour eux deux, et, de plus, trop
malpropre; et, dans le fait, cette cabane était plutôt à comparer à
l'antre d'un ours qu'à une habitation humaine. Tomahawk et ceux dont
il disposait avaient donc maintenant des arbres à abattre, travail
auquel les gens de Tomahawk ne se soumirent que contre de certains
honoraires en bouteilles de wiskey, dont Jemmy avait fait provision au
chef-lieu de la colonie. Elle avait, en outre, attiré quelques-uns de
ses compatriotes, qui aidèrent à la construction de la maison neuve.
Tomahawk, à la vérité, sauta encore quand il lui fallut pendant quinze
jours manier la hache: seulement, ce n'était plus de joie; il fit même
la grimace; mais ni sauts ni grimaces n'y purent: il fallut s'exécuter.
Au bout de quatre semaines, il se vit couché dans une habitation
commode, aussi commode que celle de Toffel. Tomahawk eut alors du
repos pendant quatre semaines entières; mais le printemps s'annonçait:
le champ consacré à la culture du blé était évidemment trop petit;
il était même dépourvu de haie, et les chevaux, ainsi que les porcs,
y venaient dévorer les jeunes tiges longtemps avant qu'elles eussent
seulement formé leurs épis. Les choses ne pouvaient pas rester en cet
état, et il fallait donc que la sauvage moitié de mistress Tomahawk
abattît encore quelques milliers d'arbres et qu'il fit des haies autour
d'une demi-douzaine de champs.--Cette besogne faite, Tomahawk eut
encore quelques semaines de repos. Cependant, de temps immémorial, on
avait bien mal mené les choses quant aux peaux de renard, de cerf, de
castor et d'ours. Tomahawk avait une grande réputation comme chasseur:
mais le fruit de plusieurs semaines de chasse, il n'était pas rare
qu'il le donnât pour quelques gallons de wiskey. A l'instar de beaucoup
de ses frères rouges, son côté faible était le plaisir qu'il trouvait
à prendre une et même un grand nombre de gorgées de wiskey, quand
l'occasion s'en présentait. Toutefois, il éprouvait à cet égard une
telle crainte de sa compagne, qu'adroitement il cachait les bouteilles
d'eau-de-vie dans des creux d'arbre. Mais mistress Tomahawk eut bientôt
découvert la fraude, et, afin de mettre dorénavant Tomahawk à l'abri de
toute tentation, elle décida qu'à l'avenir toutes les peaux seraient
apportées au camp et mises à sa disposition. Elle se chargea alors
du commerce de pelleterie. Bien peu de temps après, plusieurs vaches
paissaient sur les bords du Miami, et Tomahawk goûta pour la première
fois du café et des gâteaux de farine de maïs; mais les choses allèrent
de pis en pis. Un jeune Tomahawk vit la lumière du monde, et les vieux
Squaws ne tardèrent pas à se présenter chez sa mère, les mains remplies
de fumier et de graisse d'ours, pour admettre solennellememt le nouveau
chef de la peuplade dans la communauté religieuse et politique.
Mais Jemmy leur montra un visage refrogné, et, quand elle vit que
cela ne suffisait pas, elle se saisit si résolument de son sceptre,
c'est-à-dire d'un grand balai, que jeunes et vieux se sauvèrent à
toutes jambes, se croyant poursuivis du malin esprit. Lorsqu'elle fut
rétablie de ses couches, elle ordonna de nouveau à Tomahawk d'apprêter
deux chevaux.
Cette fois-ci encore, leur course se dirigea vers la colonie;
seulement, ils abordèrent non à la maison du juge de paix, mais à
celle du curé. Tomahawk accédait à tout tranquillement; mais, lorsqu'il
vit le curé répandre de l'eau sur son fils, la patience lui échappa, il
entra dans une sorte de fureur, et appela mistress Tomahawk sorcière,
mauvais génie, _médecin_ (terme très-fort chez les Peaux-Rouges).
Jemmy, sans perdre une parole, fronça les sourcils, releva son nez, et
le jeune Tomahawk fut baptisé comme d'autres enfants chrétiens.
Le voyageur que son chemin conduira dans la direction du nord, à
travers la bruyère située entre Columbus et Dayton, remarquera,
au-dessous et tout près des sources du Miami, une grande habitation,
construite en madriers, flanquée de granges et d'écuries, environnée
de superbes champs de maïs et de prairies, sur lesquelles paissent
de magnifiques vaches, des chevaux et des poulains, sans compter les
vergers remplis d'arbres fruitiers. Autour de la maison, on voit
folâtrer une demi-douzaine de jeunes garçons et de jeunes filles
d'un teint rouge clair, et vêtus comme s'ils sortaient du magasin de
Stubls, à Philadelphie. Le dimanche, ils lisent la Bible ou sellent
leurs chevaux pour aller accompagner mistress Tomahawk à l'église; ils
lisent et expliquent les gazettes au chef de la tribu, qui s'accommode
parfaitement de sa nouvelle existence, et se demande avec orgueil s'il
fera de ses fils aînés des docteurs ou des avocats. Deux fois l'année,
mistress Tomahawk se rend à Cincinnati sur une voiture à six chevaux,
qui, chargée de beurre, de sucre d'érable, de farine et de fruits,
forme un cortège aussi pompeux que celui d'un gouverneur. Deux de ses
fils à cheval lui servent toujours d'avant-coureurs, et elle est autant
devenue l'effroi de tous les inspecteurs des marchés, qu'elle s'est
rendue l'oracle et la favorite de toutes les femmes ... et de tous les
hommes.