LE PÈRE DODU

J'allais répondre, j'allais tomber à ses pieds, j'allais offrir la

maison de mon oncle, qu'il m'était possible encore de racheter, car

nous étions plusieurs héritiers, et cette petite propriété était

restée indivise; mais en ce moment nous arrivions à Loisy. On nous

attendait pour souper. La soupe à l'oignon répandait au loin son

parfum patriarcal. Il y avait des voisins invités pour ce lendemain de

fête. Je reconnus tout de suite un vieux bûcheron, le père Dodu, qui

racontait jadis aux veillées des histoires si comiques ou si terribles.

Tour à tour berger, messager, garde-chasse, pêcheur, braconnier même,

le père Dodu fabriquait à ses moments perdus des coucous et des

tournebroches. Pendant longtemps, il s'était consacré à promener les

Anglais dans Ermenonville, en les conduisant aux lieux de méditation

de Rousseau et en leur racontant ses derniers moments. C'était lui

qui avait été le petit garçon que le philosophe employait à classer

ses herbes, et à qui il donna l'ordre de cueillir les ciguës dont il

exprima le suc dans sa tasse de café au lait. L'aubergiste de _la Croix

d'or_ lui contestait ce détail; de là des haines prolongées. On avait

longtemps reproché au père Dodu la possession de quelques secrets bien

innocents, comme de guérir les vaches avec un verset dit à rebours

et le signe de croix figuré du pied gauche; mais il avait de bonne

heure renoncé à ces superstitions, --grâce au souvenir, disait-il, des

conversations de Jean-Jacques.

--Te voilà, petit Parisien! me dit le père Dodu. Tu viens pour

débaucher nos filles?

--Moi, père Dodu?

--Tu les emmènes dans les bois pendant que le loup n'y est pas!

--Père Dodu, c'est vous qui êtes le loup.

--Je l'ai été tant que j'ai trouvé des brebis; à présent, je ne

rencontre plus que des chèvres, et qu'elles savent bien se défendre!

Mais, vous autres, vous êtes des malins à Paris. Jean-Jacques avait

bien raison de dire: «L'homme se corrompt dans l'air empoisonné des

villes.»

--Père Dodu, vous savez trop bien que l'homme se corrompt partout.

Le père Dodu se mit à entonner un air à boire; on voulut en vain

l'arrêter à un certain couplet scabreux que tout le monde savait par

cœur. Sylvie ne voulut pas chanter, malgré nos prières, disant qu'on

ne chantait plus à table. J'avais remarqué déjà que l'amoureux de la

veille était assis à sa gauche. Il y avait je ne sais quoi dans sa

figure ronde, dans ses cheveux ébouriffés, qui ne m'était pas inconnu.

Il se leva et vint derrière ma chaise en disant:

--Tu ne me reconnais donc pas, Parisien?

Une bonne femme, qui venait de rentrer au dessert après nous avoir

servis, me dit à l'oreille:

--Vous ne reconnaissez pas votre frère de lait? Sans cet avertissement,

j'allais être ridicule.

--Ah! c'est toi, _grand frisé!_ dis-je, c'est toi, le même qui m'a

retiré de _l'iau!_

Sylvie riait aux éclats de cette reconnaissance.

--Sans compter, disait ce garçon en m'embrassant, que tu avais une

belle montre en argent, et qu'en revenant tu étais bien plus inquiet de

ta montre que de toi-même, parce qu'elle ne marchait plus; tu disais:

«La _bête_ est _nayée,_ ça ne fait plus tic tac; qu'est-ce que mon

oncle va dire?...»

--Une bête dans une montre! dit le père Dodu, voilà ce qu'on leur fait

croire à Paris, aux enfants!

Sylvie avait sommeil, je jugeai que j'étais perdu dans son esprit. Elle

remonta à sa chambre, et, pendant que je l'embrassais, elle dit:

--A demain, venez nous voir!

Le père Dodu était resté à table avec Sylvain et mon frère de lait;

nous causâmes longtemps autour d'un flacon de _ratafiat_ de Louvres.

--Les hommes sont égaux, dit le père Dodu entre deux couplets; je bois

avec un pâtissier comme je ferais avec un prince.

--Où est le pâtissier? dis-je.

--Regarde à côté de toi! un jeune homme qui a l'ambition de s'établir.

Mon frère de lait parut embarrassé. J'avais tout compris. C'est une

fatalité qui m'était réservée d'avoir un frère de lait dans un pays

illustré par Rousseau,--qui voulait supprimer les nourrices!--Le

père Dodu m'apprit qu'il était fort question du mariage de Sylvie

avec le _grand frisé,_ qui voulait aller former un établissement de

pâtisserie à Dammartin. Je n'en demandai pas davantage. La voiture de

Nanteuil-le-Haudoin me ramena le lendemain à Paris.

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 58 / 254 题