Il est quatre heures du matin; la route plonge dans un pli de terrain;
elle remonte. La voiture va passer à Orry, puis à la Chapelle. A
gauche, il y a une route qui longe le bois d'Hallate. C'est par là
qu'un soir le frère de Sylvie m'a conduit dans sa carriole à une
solennité du pays. C'était, je crois, le soir de la Saint-Barthélemy.
A travers les bois, par des routes peu frayées, son petit cheval
volait comme au sabbat. Nous rattrapâmes le pavé à Mont-l'Évêque, et,
quelques minutes plus tard, nous nous arrêtions à la maison du garde, à
l'ancienne abbaye de Châalis.--Châalis, encore un souvenir!
Cette vieille retraite des empereurs n'offre plus à l'admiration que
les ruines de son cloître aux arcades byzantines, dont la dernière
rangée se découpe encore sur les étangs, --reste oublié des fondations
pieuses comprises parmi ces domaines qu'on appelait autrefois les
métairies de Charlemagne. La religion, dans ce pays isolé du mouvement
des routes et des villes, a conservé des traces particulières du long
séjour qu'y ont fait les cardinaux de la maison d'Este à l'époque des
Médicis: ses attributs et ses usages ont encore quelque chose de galant
et de poétique, et l'on respire un parfum de la renaissance sous les
arcs des chapelles à fines nervures, décorées par les artistes de
l'Italie. Les figures des saints et des anges se profilent en rose sur
les voûtes peintes d'un bleu tendre, avec des airs d'allégorie païenne
qui font songer aux sentimentalités de Pétrarque et au mysticisme
fabuleux de Francesco Colonna.
Nous étions des intrus, le frère de Sylvie et moi, dans la fête
particulière qui avait lieu cette nuit-là. Une personne de
très-illustre naissance, qui possédait alors ce domaine, avait
eu l'idée d'inviter quelques familles du pays à une sorte de
représentation allégorique où devaient figurer quelques pensionnaires
d'un couvent voisin. Ce n'était pas une réminiscence des tragédies de
Saint-Cyr, cela remontait aux premiers essais lyriques importés en
France du temps des Valois. Ce que je vis jouer était comme un mystère
des anciens temps. Les costumes, composés de longues robes, n'étaient
variés que par les couleurs de l'azur, de l'hyacinthe ou de l'aurore.
La scène se passait entre les anges, sur les débris du monde détruit.
Chaque voix chantait une des splendeurs de ce globe éteint, et l'ange
de la mort définissait les causes de sa destruction. Un esprit montait
de l'abîme, tenant en main l'épée flamboyante, et convoquait les autres
à venir admirer la gloire du Christ vainqueur des enfers. Cet esprit,
c'était Adrienne transfigurée par son costume, comme elle l'était déjà
par sa vocation. Le nimbe de carton doré qui ceignait sa tête angélique
nous paraissait bien naturellement un cercle de lumière; sa voix avait
gagné en force et en étendue, et les fioritures infinies du chant
italien brodaient de leurs gazouillements d'oiseau les phrases sévères
d'un récitatif pompeux.
En me retraçant ces détails, j'en suis à me demander s'ils sont réels,
ou bien si je les ai rêvés. Le frère de Sylvie était un peu gris, ce
soir-là. Nous nous étions arrêtés quelques instants dans la maison du
garde,--où, ce qui m'a frappé beaucoup, il y avait un cygne éployé sur
la porte, puis, au dedans, de hautes armoires en noyer sculpté, une
grande horloge dans sa gaine, et des trophées d'arcs et de flèches
d'honneur au-dessus d'une carte de tir rouge et verte. Un nain bizarre,
coiffé d'un bonnet chinois, tenant d'une main une bouteille et de
l'autre une bague, semblait inviter les tireurs à viser juste. Ce nain,
je le crois bien, était en tôle découpée. Mais l'apparition d'Adrienne
est-elle aussi vraie que ces détails et que l'existence incontestable
de l'abbaye de Châalis? Pourtant c'est bien le fils du garde qui nous
avait introduits dans la salle où avait lieu la représentation; nous
étions près de la porte, derrière une nombreuse compagnie assise et
gravement émue. C'était le jour de la Saint-Barthélemy,--singulièrement
lié au souvenir des Médicis, dont les armes accolées à celles de la
maison d'Este décoraient ces vieilles murailles... Ce souvenir est une
obsession peut-être!--Heureusement, voici la voiture qui s'arrête sur
la route du Plessis; j'échappe au monde des rêveries, et je n'ai plus
qu'un quart d'heure de marche pour gagner Loisy par des routes bien peu
frayées.