C'était à Loisy, dans l'ancienne maison du garde. Je les conduisis
jusque-là, puis je retournai à Montagny, où je demeurais chez mon
oncle. En quittant le chemin pour traverser un petit bois qui sépare
Loisy de Saint-S..., je ne tardai pas à m'engager dans une _sente_
profonde qui longe la forêt d'Ermenonville; je m'attendais ensuite
à rencontrer les murs d'un couvent qu'il fallait longer pendant un
quart de lieue. La lune se cachait de temps à autre sous les nuages,
éclairant à peine les roches de grès sombre et les bruyères qui se
multipliaient sous mes pas. A droite et à gauche, des lisières de forêt
sans routes tracées, et toujours, devant moi, ces roches druidiques de
la contrée qui gardent le souvenir des fils d'Armen exterminés par les
Romains! Du haut de ces entassements sublimes, je voyais les étangs
lointains se découper comme des miroirs sur la plaine brumeuse, sans
pouvoir distinguer celui même où s'était passée la fête.
L'air était tiède et embaumé; je résolus de ne pas aller plus loin et
d'attendre le matin, en me couchant sur des touffes de bruyères.--En
me réveillant, je reconnus peu à peu les points voisins du lieu où je
m'étais égaré dans la nuit. A ma gauche, je vis se dessiner la longue
ligne des murs du couvent de Saint-S..., puis, de l'autre côté de
la vallée, la butte aux Gens-d'Armes, avec les ruines ébréchées de
l'antique résidence carlovingienne. Près de là, au-dessus des touffes
de bois, les hautes masures de l'abbaye de Thiers découpaient sur
l'horizon leurs pans de muraille percés de trèfles et d'ogives. Au
delà, le manoir de Pontarmé, entouré d'eau comme autrefois, refléta
bientôt les premiers feux du jour, tandis qu'on voyait se dresser
au midi le haut donjon de la Tournelle et les quatre tours de
Bertrand-Fosse sur les premiers coteaux de Montméliant.
Cette nuit m'avait été douce, je ne songeais qu'à Sylvie; cependant,
l'aspect du couvent me donna un instant l'idée que c'était celui
peut-être qu'habitait Adrienne. Le tintement de la cloche du matin
était encore dans mon oreille et m'avait sans doute réveillé. J'eus un
instant l'idée de jeter un coup d'œil par-dessus les murs en gravissant
la plus haute pointe des rochers; mais, en y réfléchissant, je m'en
gardai comme d'une profanation. Le jour en grandissant chassa de ma
pensée ce vain souvenir et n'y laissa plus que les traits rosés de
Sylvie.
--Allons la réveiller, me dis-je.
Et je repris le chemin de Loisy.
Voici le village au bout de la sente qui côtoie la forêt: vingt
chaumières dont la vigne et les roses grimpantes festonnent les murs.
Des fileuses matinales, coiffées de mouchoirs rouges, travaillent,
réunies devant une ferme. Sylvie n'est point avec elles. C'est presque
une demoiselle depuis qu'elle exécute de fines dentelles, tandis
que ses parents sont restés de bons villageois.--Je suis monté à sa
chambre, sans étonner personne; déjà levée depuis longtemps, elle
agitait les fuseaux de sa dentelle, qui claquaient avec un doux bruit
sur le carreau vert que soutenaient ses genoux.
--Vous voilà, paresseux! dit-elle avec son sourire divin; je suis sûre
que vous sortez seulement de votre lit!
Je lui racontai ma nuit passée sans sommeil, mes courses égarées à
travers les bois et les roches. Elle voulut bien me plaindre un instant.
--Si vous n'êtes pas fatigué, je vais vous faire courir encore. Nous
irons voir ma grand'tante à Olhys.
J'avais à peine répondu, qu'elle se leva joyeusement, arrangea
ses cheveux devant un miroir et se coiffa d'un chapeau de paille
rustique. L'innocence et la joie éclataient dans ses yeux. Nous
partîmes en suivant les bords de la Thève, à travers les prés semés de
marguerites et de boutons d'or, puis le long des bois de Saint-Laurent,
franchissant parfois les ruisseaux et les halliers pour abréger
la route. Les merles sifflaient dans les arbres, et les mésanges
s'échappaient joyeusement des buissons frôlés par notre marche.
Parfois nous rencontrions sous nos pas les pervenches si chères à
Rousseau, ouvrant leurs corolles bleues parmi ces longs rameaux de
feuilles accouplées, lianes modestes qui arrêtaient les pieds furtifs
de ma compagne. Indifférente aux souvenirs du philosophe genevois, elle
cherchait çà et là les fraises parfumées, et, moi, je lui parlai de _la
Nouvelle Héloïse,_ dont je récitais par cœur quelques passages.
--Est-ce que c'est joli? dit-elle.
--C'est sublime.
--Est-ce mieux qu'Auguste Lafontaine?
--C'est plus tendre.
--Oh! bien, dit-elle, il faut que je lise cela. Je dirai à mon frère de
me l'apporter, la première fois qu'il ira à Senlis.
Et je continuais à réciter des fragments de l'_Héloïse_ pendant que
Sylvie cueillait des fraises.