Je vous dédie ce livre, mon cher maître, comme j'ai dédié _Lorely_ à
Jules Janin. J'avais à le remercier au même titre que vous. Il y a
quelques années, on m'avait cru mort et il avait écrit ma biographie.
Il y a quelques jours, on m'a cru fou, et vous avez consacré
quelques-unes de vos lignes des plus charmantes à l'épitaphe de mon
esprit. Voilà bien de la gloire qui m'est échue en avancement d'hoirie.
Comment oser, de mon vivant, porter au front ces brillantes couronnes?
Je dois afficher un air modeste et prier le public de rabattre beaucoup
de tant d'éloges accordés à mes cendres, ou au vague contenu de
cette bouteille que je suis allé chercher dans la lune à l'imitation
d'Astolfe, et que j'ai fait rentrer, j'espère, au siège habituel de la
pensée.
Or, maintenant que je ne suis plus sur l'hippogriffe et qu'aux
yeux des mortels, j'ai recouvré ce qu'on appelle vulgairement la
raison,--raisonnons.
Voici un fragment de ce que vous écriviez sur moi le 10 décembre
dernier:
«C'est un esprit charmant et distingué, comme vous avez pu en
juger,--chez lequel, de temps en temps, un certain phénomène se
produit, qui, par bonheur, nous l'espérons, n'est sérieusement
inquiétant ni pour lui, ni pour ses amis; --de temps en temps,
lorsqu'un travail quelconque l'a fort préoccupé, l'imagination, cette
folle du logis, en chasse momentanément la raison, qui n'en est que
la maîtresse; alors, la première reste seule, tout-puissante, dans ce
cerveau nourri de rêves et d'hallucinations, ni plus ni moins qu'un
fumeur d'opium du Caire, ou qu'un mangeur de haschich d'Alger, et
alors, la vagabonde qu'elle est le jette dans les théories impossibles,
dans les livres infaisables. Tantôt il est le roi d'Orient Salomon,
il a retrouvé le sceau qui évoque les esprits, il attend la reine de
Saba; et alors, croyez-le bien, il n'est conte de fée, ou des _Mille
et une Nuits,_ qui vaille ce qu'il raconte à ses amis, qui ne savent
s'ils doivent le plaindre ou l'envier, de l'agilité et de la puissance
de ces esprits, de la beauté et de la richesse de cette reine; tantôt
il est sultan de Crimée, comte d'Abyssinie, duc d'Égypte, baron de
Smyrne. Un autre jour,--il se croit fou, et il raconte comment il l'est
devenu, et avec un si joyeux entrain, en passant par des péripéties si
amusantes, que chacun désire le devenir pour suivre ce guide entraînant
dans le pays des chimères et des hallucinations, plein d'oasis plus
fraîches et plus ombreuses que celles qui s'élèvent sur la route brûlée
d'Alexandrie à Ammon; tantôt, enfin, c'est la mélancolie qui devient sa
muse, et alors retenez vos larmes si vous pouvez, car jamais Werther,
jamais René, jamais Antony, n'ont eu plaintes plus poignantes, sanglots
plus douloureux, paroles plus tendres, cris plus poétiques!...»
<tb>
Je vais essayer de vous expliquer, mon cher Dumas, le phénomène dont
vous avez parlé plus haut. Il est, vous le savez, certains conteurs
qui ne peuvent inventer sans s'identifier aux personnages de leur
imagination. Vous savez avec quelle conviction notre vieil ami Nodier
racontait comment il avait eu le malheur d'être guillotiné à l'époque
de la Révolution; on en devenait tellement persuadé, que l'on se
demandait comment il était parvenu à se faire recoller la tête ...
Eh bien, comprenez-vous que l'entraînement d'un récit puisse produire
un effet semblable; que l'on arrive pour ainsi dire à s'incarner dans
le héros de son imagination, si bien que sa vie devienne la vôtre et
qu'on brûle des flammes factices de ses ambitions et de ses amours!
C'est pourtant ce qui m'est arrivé en entreprenant l'histoire d'un
personnage qui a figuré, je crois bien, vers l'époque de Louis XV,
sous le pseudonyme de Brisacier. Où ai-je lu la biographie fatale
de cet aventurier? J'ai retrouvé celle de l'abbé de Bucquoy; mais
je me sens bien incapable de renouer la moindre preuve historique à
l'existence de cet illustre inconnu! Ce qui n'eût été qu'un jeu pour
vous, maître,--qui avez su si bien vous jouer avec nos chroniques et
nos mémoires, que la postérité ne saura plus démêler le vrai du faux,
et chargera de vos inventions tous les personnages historiques que vous
avez appelés à figurer dans vos romans,--était devenu pour moi une
obsession, un vertige. Inventer, au fond, c'est se ressouvenir, a dit
un moraliste; ne pouvant trouver les preuves de l'existence matérielle
de mon héros, j'ai cru tout à coup à la transmigration des âmes non
moins fermement que Pythagore ou Pierre Leroux. Le xviiie siècle même,
où je m'imaginais avoir vécu, était plein de ces illusions. Voisenon,
Mancriff et Crébillon fils en ont écrit mille aventures. Rappelez-vous
ce courtisan qui se souvenait d'avoir été sofa; sur quoi, Schahabaham
s'écrie avec enthousiasme: «Quoi! vous avez été sofa! mais c'est fort
galant... Et, dites-moi, étiez-vous brodé?»
Moi, je m'étais brodé sur toutes les coutures. Du moment que j'avais
cru saisir la série de toutes mes existences antérieures, il ne m'en
coûtait pas plus d'avoir été prince, roi, mage, génie et même dieu;
la chaîne était brisée et marquait les heures pour des minutes. Ce
serait le Songe de Scipion, la Vision du Tasse ou _la Divine Comédie_
du Dante, si j'étais parvenu à concentrer mes souvenirs en un
chef-d'œuvre. Renonçant désormais à la renommée d'inspiré, d'illuminé
ou de prophète, je n'ai à vous offrir que ce que vous appelez si
justement des théories impossibles, un _livre infaisable,_ dont voici
le premier chapitre, qui semble faire suite au _Roman comique_ de
Scarron.... Jugez-en:
_Le Roman tragique._
Me voici encore dans ma prison, madame; toujours imprudent, toujours
coupable à ce qu'il semble, et toujours confiant, hélas! dans cette
belle _étoile_ de comédie, qui a bien voulu m'appeler un instant son
_destin._ L'Étoile et le Destin: quel couple aimable dans le roman du
poëte Scarron! mais qu'il est difficile de jouer convenablement ces
deux rôles aujourd'hui. La lourde charrette qui nous cahotait jadis
sur l'inégal pavé du Mans, a été remplacée par des carrosses, par des
chaises de poste et autres inventions nouvelles. Où sont les aventures,
désormais? où est la charmante misère qui nous faisait vos égaux et
vos camarades, mesdames les comédiennes, nous les pauvres poëtes
toujours et les poëtes pauvres bien souvent? Vous nous avez trahis,
reniés! et vous vous plaigniez de notre orgueil! Vous avez commencé par
suivre de riches seigneurs, chamarrés, galants et hardis, et vous nous
avez abandonnés dans quelque misérable auberge pour payer la dépense
de vos folles orgies. Ainsi, moi, le brillant comédien naguère, le
prince ignoré, l'amant mystérieux, le déshérité, le banni de liesse,
le beau ténébreux, adoré des marquises comme des présidentes, moi,
le favori bien indigne de madame Bouvillon, je n'ai pas été mieux
traité que ce pauvre Ragotin, un poétereau de province, un robin!...
Ma bonne mine, défigurée d'un vaste emplâtre, n'a servi même qu'à me
perdre plus sûrement. L'hôte, séduit par les discours de La Rancune,
a bien voulu se contenter de tenir en gage le propre fils du grand
khan de Crimée envoyé ici pour faire ses études, et avantageusement
connu dans toute l'Europe chrétienne sous le pseudonyme de Brisacier.
Encore, si ce misérable, si cet intrigant suranné m'eût laissé quelques
carolus, ou même une pauvre montre entourée de faux brillants, j'eusse
pu sans doute imposer le respect à mes accusateurs et éviter la
triste péripétie d'une aussi sotte combinaison. Bien mieux, vous ne
m'aviez laissé pour tout costume qu'une méchante souquenille puce, un
justaucorps rayé de noir et de bleu, et des chausses d'une conservation
équivoque. Si bien, qu'en soulevant ma valise après votre départ,
l'aubergiste, inquiet, a soupçonné une partie de la triste vérité, et
m'est venu dire tout net que j'étais _un prince de contrebande._ A ces
mots, j'ai voulu sauter sur mon épée; mais La Rancune l'avait enlevée,
prétextant-qu'il fallait m'empêcher de m'en percer le cœur sous les
yeux de l'ingrate qui m'avait trahi! Cette dernière supposition était
inutile, ô La Rancune! on ne se perce pas le cœur avec une épée de
comédie, on n'imite pas le cuisinier Vatel, on n'essaye pas de parodier
les héros de roman, quand on est un héros de tragédie: et je prends
tous nos camarades à témoin qu'un tel trépas est impossible à mettre en
scène un peu noblement. Je sais bien qu'on peut piquer l'épée en terre
et se jeter dessus les bras ouverts; mais nous sommes ici dans une
chambre parquetée, où le tapis manque, nonobstant la froide saison. La
fenêtre est, d'ailleurs, assez ouverte et assez haute sur la rue pour
qu'il soit loisible à tout désespoir tragique de terminer par là son
cours. Mais ... mais, je vous l'ai dit mille fois, je suis un comédien
qui a de la religion.
Vous souvenez-vous de la façon dont je jouais Achille, quand par
hasard, passant dans une ville de troisième ou de quatrième ordre,
il nous prenait la fantaisie d'étendre le culte négligé des anciens
tragiques français? J'étais noble et puissant, n'est-ce pas, sous le
casque doré aux crins de pourpre, sous la cuirasse étincelante, et
drapé d'un manteau d'azur? Et quelle pitié c'était alors de voir un
père aussi lâche qu'Agamemnon disputer au prêtre Calchas l'honneur de
livrer plus vite au couteau la pauvre Iphigénie en larmes! J'entrais
comme la foudre au milieu de cette action forcée et cruelle; je rendais
l'espérance aux mères et le courage aux pauvres filles, sacrifiées
toujours à un devoir, à un dieu, à la vengeance d'un peuple, à
l'honneur ou au profit d'une famille!... Car on comprenait bien partout
que c'était là l'histoire éternelle des mariages humains. Toujours
le père livrera sa fille par ambition, et toujours la mère la vendra
avec avidité; mais l'amant ne sera pas toujours cet honnête Achille,
si beau, si bien armé, si galant et si terrible, quoiqu'un peu rhéteur
pour un homme d'épée! Moi, je m'indignais parfois d'avoir à débiter de
si longues tirades dans une cause aussi limpide et devant un auditoire
aisément convaincu de mon droit. J'étais tenté de sabrer, pour en
finir, toute la cour imbécile du roi des rois, avec son espalier
de figurants endormis! Le public en eût été charmé; mais il aurait
fini par trouver la pièce trop courte, et par réfléchir qu'il lui
faut le temps de voir souffrir une princesse, un amant et une reine;
de les voir pleurer, s'emporter et répandre un torrent d'injures
harmonieuses contre la vieille autorité du prêtre et du souverain.
Tout cela vaut bien cinq actes et deux heures d'attente, et le public
ne se contenterait pas à moins. Il lui faut sa revanche de cet éclat
d'une famille unique, pompeusement assise sur le trône de la Grèce,
et devant laquelle Achille lui-même ne peut s'emporter qu'en paroles;
il faut qu'il sache tout ce qu'il y a de misères sous cette pourpre,
et pourtant d'irrésistible majesté! Ces pleurs tombés des plus beaux
yeux du monde sur le sein rayonnant d'Iphigénie n'enivrent pas moins
la foule que sa beauté, ses grâces et l'éclat de son costume royal!
Cette voix si douce, qui demande la vie en rappelant qu'elle n'a pas
encore vécu; le doux sourire de cet œil, qui fait trêve aux larmes
pour caresser les faiblesses d'un père, première agacerie, hélas! qui
ne sera pas pour l'amant!... Oh! comme chacun est attentif pour en
recueillir quelque chose! La tuer, elle! Qui donc y songe?
Grands dieux! Personne peut-être?... Au contraire: chacun s'est dit
déjà qu'il fallait qu'elle mourût pour tous plutôt que de vivre pour
un seul. Chacun a trouvé Achille trop beau, trop grand, trop superbe!
Iphigénie sera-t-elle emportée encore par ce vautour thessalien, comme
l'autre, la fille de Léda, l'a été naguère par un prince berger de la
voluptueuse côte d'Asie? Là est la question pour tous les Grecs, et
là est aussi la question pour le public qui nous juge dans ces rôles
de héros! Et moi, je me sentais haï des hommes autant qu'admiré des
femmes quand je jouais un de ces rôles d'amant superbe et victorieux.
C'est qu'à la place d'une froide princesse de coulisse élevée à
psalmodier tristement ces vers immortels, j'avais à défendre, à
éblouir, à conserver une véritable fille de la Grèce, une perle de
grâce, d'amour et de pureté, digne en effet d'être disputée par les
hommes aux dieux jaloux! Était-ce Iphigénie seulement? Non, c'était
Monime, c'était Junie, c'était Bérénice, c'étaient toutes les héroïnes
inspirées par les beaux yeux d'azur de mademoiselle de Champmeslé
ou par les grâces adorables des vierges nobles de Saint-Cyr! Pauvre
Aurélie! notre compagne, notre sœur, n'auras-tu point regret toi-même
à ces temps d'ivresse et d'orgueil? Ne m'as-tu pas aimé un instant,
froide Étoile! à force de me voir souffrir, combattre ou pleurer
pour toi? L'éclat nouveau dont le monde l'environne aujourd'hui
prévaudra-t-il sur l'image rayonnante de nos triomphes communs? On se
disait chaque soir: «Quelle est donc cette comédienne si au-dessus de
tout ce que nous avons applaudi? Ne nous trompons-nous pas? Est-elle
bien aussi jeune, aussi fraîche, aussi honnête qu'elle le paraît?
Sont-ce de vraies perles et de fines opales qui ruissellent parmi ses
blonds cheveux cendrés, et ce voile de dentelle appartient-il bien
légitimement à cette malheureuse enfant? N'a-t-elle pas honte de ces
satins brochés, de ces velours à gros plis, de ces peluches et de ces
hermines? Tout cela est d'un goût suranné qui accuse des fantaisies
au-dessus de son Age.» Ainsi parlaient les mères, en admirant toutefois
un choix constant d'atours et d'ornements d'un autre siècle qui
leur rappelaient de beaux souvenirs. Les jeunes femmes enviaient,
critiquaient ou admiraient tristement. Mais, moi, j'avais besoin de
la voir à toute heure pour ne pas me sentir ébloui près d'elle, et
pour pouvoir fixer mes yeux sur les siens autant que le voulaient nos
rôles. C'est pourquoi celui d'Achille était mon triomphe. Mais que le
choix des autres m'avait embarrassé souvent! Quel malheur de n'oser
changer les situations à mon gré et sacrifier même les pensées du
génie à mon respect et à mon amour! Les Britannicus et les Bajazet,
ces amants captifs et timides, n'étaient pas pour me convenir. La
pourpre du jeune César me séduisait bien davantage! Mais quel malheur
ensuite de ne rencontrer à dire que de froides perfidies! Eh quoi! ce
fut là ce Néron tant célébré de Rome, ce beau lutteur, ce danseur, ce
poëte ardent, dont la seule envie était de plaire à tous? Voilà donc
ce que l'histoire en a fait, et ce que les poëtes en ont rêvé d'après
l'histoire! Oh! donnez-moi ses fureurs à rendre, mais son pouvoir,
je craindrais de l'accepter. Néron! je t'ai compris, hélas! non pas
d'après Racine, mais d'après mon cœur déchiré quand j'osais emprunter
ton nom! Oui, tu fus un dieu, toi qui voulais brûler Rome, et qui en
avais le droit peut-être, puisque Rome t'avait insulté!...
Un sifflet, un sifflet indigne, _sous ses jeux,_ près d'elle, à cause
d'elle! Un sifflet qu'elle s'attribue--par ma faute (comprenez bien!)
et vous demanderez ce qu'on fait quand on tient la foudre!... Oh!
tenez, mes amis! j'ai eu un moment l'idée d'être vrai, d'être grand, de
me faire immortel enfin, sur votre théâtre de planches et de toiles,
et dans votre comédie d'oripeaux! Au lieu de répondre à l'insulte par
une insulte, qui m'a valu le _châtiment_ dont je souffre encore, au
lieu de provoquer tout un public vulgaire à se ruer sur les planches et
à m'assommer lâchement ..., j'ai eu un moment l'idée, l'idée sublime
et digne de César lui-même, l'idée que, cette fois, nul n'aurait osé
mettre au-dessous de celle du grand Racine, l'idée auguste enfin de
brûler le théâtre et le public, et vous tous! et de l'emporter seule,
à travers les flammes, échevelée, à demi-nue, selon son rôle, ou du
moins selon le récit classique de Burrhus. Et soyez sûrs alors que rien
n'aurait pu me la ravir, depuis cet instant jusqu'à l'échafaud, et de
là dans l'éternité!
O remords de mes nuits fiévreuses et de mes jours mouillés de larmes!
Quoi! j'ai pu le faire et je ne l'ai pas voulu? Quoi! vous m'insultez
encore, vous qui devez la vie à ma pitié plus qu'à ma crainte? Les
brûler tous, je l'aurais fait! Jugez-en: Le théâtre de P*** n'a qu'une
seule sortie; la nôtre donnait bien sur une petite rue de derrière,
mais le foyer où vous vous teniez tous est de l'autre côté de la scène.
Moi, je n'avais qu'à détacher un quinquet pour incendier les toiles,
et cela sans danger d'être surpris, car le surveillant ne pouvait me
voir, et j'étais seul à écouter le fade dialogue de Britannicus et de
Junie pour reparaître ensuite et faire tableau. Je luttai avec moi-même
pendant tout cet intervalle; en rentrant, je roulais dans mes doigts
un gant que j'avais ramassé; j'attendais à me venger plus noblement
que César lui-même d'une injure que j'avais sentie avec tout le cœur
d'un César... Eh bien, ces lâches n'osaient recommencer! mon œil les
foudroyait sans crainte, et j'allais pardonner au public, sinon à
Junie, quand elle a osé... Dieux immortels!... Tenez, laissez-moi
parler comme je veux!... Oui, depuis cette soirée, ma folie est de me
croire un Romain, un empereur; mon rôle s'est identifié à moi-même, et
la tunique de Néron s'est collée à mes membres qu'elle brûle, comme
celle du centaure dévorait Hercule expirant. Ne jouons plus avec
les choses saintes, même d'un peuple et d'un âge éteints depuis si
longtemps, car il y a peut-être quelque flamme encore sous les cendres
des dieux de Rome!... Mes amis, comprenez surtout qu'il ne s'agissait
pas pour moi d'une froide traduction de paroles compassées, mais d'une
scène où tout vivait, où trois cœurs luttaient à chances égales, où,
comme aux jeux du cirque, c'était peut-être du vrai sang qui allait
couler! Et le public le savait bien, lui, ce public de petite ville
si bien au courant de toutes nos affaires; ces femmes dont plusieurs
m'auraient aimé si j'avais voulu trahir mon seul amour! ces hommes tous
jaloux de moi à cause d'elle; et l'autre, le Britannicus bien choisi,
le pauvre soupirant confus, qui tremblait devant moi et devant elle,
mais qui devait me vaincre à ce jeu terrible, où le dernier venu a
tout l'avantage et toute la gloire!... Ah! le débutant d'amour savait
son métier ... Mais il n'avait rien à craindre, car je suis trop juste
pour faire un crime à quelqu'un d'aimer comme moi, et c'est en quoi je
m'éloigne du monstre idéal rêvé par le poëte Racine: je ferais brûler
Rome sans hésiter; mais, en sauvant Junie, je sauverais aussi mon frère
Britannicus.
Oui, mon frère, oui, pauvre enfant comme moi de l'art et de la
fantaisie, tu l'as conquise, tu l'as méritée en me la disputant
seulement. Le ciel me garde d'abuser de mon âge, de ma force et de
cette humeur altière que la santé m'a rendue, pour attaquer son choix
ou son caprice à elle, la toute-puissante, l'équitable, la divinité
de mes rêves comme de ma vie!... Seulement, j'avais craint longtemps
que mon malheur ne te profitât en rien, et que les beaux galants de la
ville ne nous enlevassent à tous ce qui n'est perdu que pour moi.
La lettre que je viens de recevoir de La Caverne me rassure pleinement
sur ce point. Elle me conseille de renoncer à «un art qui n'est pas
fait pour moi et dont je n'ai nul besoin ...» Hélas! cette plaisanterie
est amère; car jamais je n'eus davantage besoin, sinon de l'art,
du moins de ses produits brillants. Voilà ce que vous n'avez pas
compris. Vous croyez avoir assez fait en me recommandant aux autorités
de Soissons comme un personnage illustre que sa famille ne pouvait
abandonner, mais que la violence de son mal vous obligeait à laisser
en route. Votre La Rancune s'est présenté à la maison de ville et chez
mon hôte, avec des airs de grand d'Espagne de première classe forcé
par un contre-temps de s'arrêter deux nuits dans un si triste endroit;
vous autres, forcés de partir précipitamment de P*** le lendemain
de ma déconvenue, vous n'aviez, je le conçois, nulle raison de vous
faire passer ici pour d_'infâmes histrions:_ c'est bien assez de se
laisser clouer ce masque au visage dans les endroits où l'on ne peut
faire autrement. Mais, moi, que vais-je dire, et comment me dépêtrer
de l'infernal réseau d'intrigues où les récits de La Rancune viennent
de m'engager? Le grand couplet du _Menteur_ de Corneille lui a servi
assurément à composer son histoire, car la conception d'un faquin tel
que lui ne pouvait s'élever si haut. Imaginez... Mais que vais-je vous
dire que vous ne sachiez de reste et que vous n'ayez comploté ensemble
pour me perdre? L'ingrate qui est cause de mes malheurs n'y aura-t-elle
pas mélangé tous les fils de satin les plus inextricables que ses
doigts d'Arachné auront pu tendre autour d'une pauvre victime?... Le
beau chef-d'œuvre! Eh bien, je suis pris, je l'avoue; je cède, je
demande grâce. Vous pouvez me reprendre avec vous sans crainte, et,
si les rapides chaises de poste qui vous emportèrent sur la route de
Flandre, il y a près de trois mois, ont déjà fait place à l'humble
charrette de nos premières équipées, daignez me recevoir au moins en
qualité de monstre, de phénomène, de _calot_ propre à faire amasser la
foule, et je réponds de m'acquitter de ces divers emplois de manière à
contenter les amateurs les plus sévères des provinces... Répondez-moi
maintenant au bureau de poste, car je crains la curiosité de mon hôte:
j'enverrai prendre votre épître par un homme de la maison, qui m'est
dévoué ...
L'illustre BRISACIER.
Que faire maintenant de ce héros abandonné de sa maîtresse et de ses
compagnons? N'est-ce en vérité qu'un comédien de hasard, justement
puni de son irrévérence envers le public, de sa sotte jalousie, de ses
folles prétentions? Comment arrivera-t-il à prouver qu'il est le propre
fils du khan de Crimée, ainsi que l'a proclamé l'astucieux récit de
La Rancune? Comment de cet abaissement inouï s'élancera-t-il aux plus
hautes destinées?... Voilà des points qui ne vous embarrasseraient
nullement sans doute, mais qui m'ont jeté dans le plus étrange désordre
d'esprit. Une fois persuadé que j'écrivais ma propre histoire, je me
suis mis à traduire tous mes rêves, toutes mes émotions, je me suis
attendri à cet amour pour une _étoile_ fugitive qui m'abandonnait
seul dans la nuit de ma destinée, j'ai pleuré, j'ai frémi des vaines
apparitions de mon sommeil. Puis un rayon divin a lui dans mon enfer;
entouré de monstres contre lesquels je luttais obscurément, j'ai saisi
le fil d'Ariane, et dès lors toutes mes visions sont devenues célestes.
Quelque jour, j'écrirai l'histoire de cette «descente aux enfers,» et
vous verrez qu'elle n'a pas été entièrement dépourvue de raisonnement
si elle a toujours manqué de raison.
Et, puisque vous avez eu l'imprudence de citer un des sonnets composés
dans cet état de rêverie _super-naturaliste,_ comme diraient les
Allemands, il faudra que vous les entendiez tous.--Vous les trouverez
dans mes poésies. Ils ne sont guère plus obscurs que la métaphysique
d'Hegel ou les _mémorables_ de Swedenborg, et perdraient de leur charme
à être expliqués, si la chose était possible, concédez-moi du moins le
mérite de l'expression;--la dernière folie qui me restera probablement,
ce sera de me croire poëte: c'est à la critique de m'en guérir.
1854.