LA VISION[1]

«Nul ne peut usurper cette place élevée, répliqua cette ombre,

Sauf ceux pour lesquels les misères du monde

Sont un malheur et ne leur laisseront aucun repos.

Tous les autres qui trouvent ici-bas un port,

Où ils puissent insoucieusement passer leurs jours dans le sommeil,

Si par aventure ils pénètrent dans ce temple

Pourrissent sur le dallage là où tu es à demi putréfié»

«Ne sont-ils pas des milliers au monde dans ce cas?» dis-je

Encouragé par la voix affable de l'ombre;

«Quels êtres aiment leurs amis même jusqu'à la mort?

Qui perçoit la géante agonie du monde?

Bien plus, comme des esclaves de la pauvre humanité,

[Pg 368]

Lesquels travaillent pour un bien mortel? Sûrement je verrais

D'autres hommes ici, mais j'y suis seul.»

«Ceux dont tu parles ne sont pas des visionnaires,

Rétorqua la voix; ce ne sont pas de faibles rêveurs;

Ils ne recherchent pas d'autre prodige que le visage humain,

D'autre musique que la voix joyeusement timbrée;

Ils ne viennent pas ici, ils n'ont pas de pensée pour y venir,

Toi, tu es ici, car tu es moins qu'eux.

Quel bienfait peux-tu apporter, toi ou tout ton clan,

Pour le vaste univers? Tu es une chose rêveuse,

Une fièvre de toi-même: pense à la terre:

Quelle béatitude, même en espérance, y a-t-il là pour toi?

Quel port? Chaque créature a son foyer,

Chaque homme isolé a ses jours de joie et de peine,

Que ses travaux soient sublimes ou terre à terre--

Ici la peine, là la joie, chacune à part:

Le rêveur seul empoisonne tous ses jours,

En proie à plus de maux que n'en méritent ses péchés.

Donc que cette félicité soit en partie partagée,

De telles choses semblables à toi sont souvent admises

Dans ces jardins que tu as traversés tout à l'heure

Et tolérées dans ces temples.»

[1] Fragment cité dans l'ouvrage de Colvin sur Keats comme un

remaniement d'Hypérion.

[Pg 369]

Poèmes et Poésies Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard · 第 330 / 333 题