LAMIA

_Ire PARTIE_

Autrefois, avant que la descendance des demi-dieux

Eût chassé les Nymphes et les Satyres des bois prospères,

Avant que le resplendissant diadème du Roi Oberon,

Que son sceptre, que son manteau agrafé avec un joyau en rosée,

Eussent expulsé les Dryades et les Faunes terrorisés

De leurs roseaux verdoyants, de leurs fourrés, de leurs clairières

émaillées de primevères,

L'Hermès toujours enflammé[1] laissa vacant

Son trône d'or, pour se prosterner brûlant d'ardeur devant son

amoureux larcin:

Du haut de l'Olympe il avait dérobé la lumière,

[Pg 289]

De ce côté des nuées de Jupiter, pour échappera la vue

Et aux ordres impérieux de son maître, et s'était réfugié

Dans une forêt sur les rivages de la Crète.

Quelque part en cette île sacrée habitait

Une nymphe devant laquelle s'agenouillaient tous les Satyres aux

sabots fourchus;

Aux pieds blancs de laquelle les langoureux Tritons répandaient

Des perles, tandis qu'à terre ils dépérissaient et l'adoraient.

Tout près de la source où elle aimait à se baigner,

Et dans ces prairies où il était possible que parfois elle errât,

Etaient parsemées de riches offrandes, qu'aucune Muse ne

connaissait,

Quoique les écrins fussent ouverts pour que sa Fantaisie y fît son

choix.

Ah! quel monde d'amour était à ses pieds!

Ainsi pensait Hermès, et un feu céleste,

L'embrasait de ses talons ailés à ses oreilles,

Qui, d'habitude blanches comme le lis clair,

Prenaient la teinte des roses au milieu de ses cheveux dorés,

Tombant en boucles jalouses sur ses épaules nues.

De vallon en vallon, de taillis en taillis, il volait,

Exhalant sur les fleurs sa passion nouvelle,

Et suivait les sinuosités de maintes rivières jusqu'à leurs

sources,

[Pg 290]

Pour découvrir l'endroit où cette douce nymphe préparait en secret

sa couche.

En vain; nulle part il ne pouvait trouver la douce nymphe,

De sorte qu'il reposait en ce lieu écarté,

Pensif, plein d'amertume et de jalousie

Contre les Dieux Sylvains et même contre les arbres.

Comme il se tenait là, il entendit une voix si plaintive

Qu'après l'avoir entendue, en son noble cœur, fut remplacée

La souffrance par la pitié. Ainsi parlait cette voix solitaire:

«Quand m'éveillerai-je hors de cette tombe enguirlandée?

Quand pourrai-je me mouvoir dans un corps apte à jouir de la vie,

De l'amour et du plaisir, de la lutte vermeille

Du cœur et des lèvres! Ah, malheur à moi!»

Le Dieu aux ailes de colombe, glissa silencieusement

Parmi les buissons et les futaies, effleurant avec légèreté, dans

sa hâte,

Les graminées les plus hautes et les roseaux en pleine floraison.

Il aperçut enfin, palpitant, un serpent

Etincelant, roulé en cercle dans l'obscurité des broussailles.

C'était une forme gordienne, d'une nuance éblouissante,

Mouchetée de vermillon, d'or, de vert et de bleu;

[Pg 291]

Rayée comme un zèbre, tachetée comme un léopard,

Les taches imitant des yeux de paon, les raies toutes cramoisies;

Son écaille était pleine de lunes blanches, qui, à chaque

respiration,

Pâlissaient, ou devenaient plus brillantes, ou alternaient

Leurs éclats avec des colorations plus ternes--

Ainsi, les flancs comme un arc-en-ciel, accablée de malheurs,

Elle semblait en même temps une elfe expiant ses fautes,

La fiancée de quelque démon, ou le démon lui-même.

Sur sa crête elle portait une lueur blafarde

Piquetée d'étoiles, comme la tiare d'Ariadne:

Sa tête était celle d'un serpent, mais quel charme ironique!

Elle avait une bouche de femme avec sa parure complète de perles:

Quant à ses yeux: que pouvaient ici faire de tels yeux

Si ce n'est pleurer, et pleurer de ce qu'ils étaient nés si beaux?

De même Proserpine pleure, regrettant la brise Sicilienne.

Sa gorge était celle d'un serpent, mais les paroles qu'elle

proférait,

Comme à travers un bouillonnement de miel, évoquaient l'Amour;

C'était ainsi, tandis qu'Hermès s'appuyait sur ses ailerons,

Tel un faucon s'infléchirait avant de saisir sa proie:

[Pg 292]

--Bel Hermès, couronné de plumes, au vol léger,

J'eus de toi un splendide rêve la nuit dernière:

Je te voyais assis sur un trône en or,

Parmi les Dieux, sur le vénérable Olympe,

Seul triste entre tous; car tu n'entendais pas

Les suaves, les claires vocalises que les Muses accompagnent sur le

luth,

Ni même Apollon lorsqu'il chanta seul,

Sourd tu fus devant le long, long gémissement de sa voix

sanglotante.

Je rêvais que je te voyais, paré d'écailles pourpres,

Emergeant plein d'amour du sein des nuages, comme émerge le matin,

Et rapidement comme un fulgurant javelot de Phœbus,

Pénétrant dans l'île de Crète; et t'y voilà maintenant!

Trop séduisant Hermès, as-tu trouvé la bien aimée?»

Aussitôt l'étoile du Léthé ne fit pas attendre

Sa réponse fleurie, et s'informa ainsi:

--Toi, serpent aux lèvres flatteuses, sûrement inspiré par le ciel!

Toi, guirlande de beauté, aux yeux mélancoliques,

Prouve que tu détiens toute la félicité que tu peux t'imaginer,

Apprends-moi seulement où ma nymphe s'est enfuie,

Où elle respire!»--Astre brillant, tu as bien parlé,

Reprit le serpent, mais lie-toi par un serment, aimable Dieu!»

--Je jure, dit Hermès, par mon caducée,

Et par tes yeux, et par ta couronne étoilée!»

[Pg 293]

Légères volèrent ses chaleureuses paroles lancées parmi les fleurs.

Alors de nouveau se fit entendre la voix enchanteresse.

--Cœur trop sensible! ta nymphe perdue

Libre comme l'air, invisible, rôde

A travers ces déserts sans ronces; ses radieuses journées,

Elle les goûte sans être vue; elle n'est pas vue lorsque ses pieds

agiles

Laissent des traces sur le gazon et les fleurs odorantes;

Des pampres chargés et des vertes ramures inclinées

Elle cueille les fruits sans être vue, elle se baigne sans être

vue:

C'est par mon pouvoir que sa beauté est voilée

Pour demeurer hors d'affront, hors d'atteinte

Des regards d'amour jetés par les yeux peu dignes d'amour

Des Satyres, des Faunes, et des soupirs du chassieux Silène.

Son immortalité se consumait dans la répulsion

Que lui inspiraient tous ces adorateurs, et elle se plaignait tant

Que je pris pitié d'elle, lui recommandai de tremper

Ses cheveux dans des liqueurs magiques, qui conserveraient

L'invisibilité à ses charmes et lui permettraient

De folâtrer à sa fantaisie, en liberté.

Tu vas la contempler, Hermès, toi seul,

Si tu veux, ainsi que tu l'as juré, obtenir de moi cette faveur».

[Pg 294]

Une fois encore, le Dieu séduit, renouvela

Son serment qui résonna à travers les oreilles du serpent,

Brûlant, frémissant, pieux, implorateur.

Ravie, elle releva sa tête Circéenne,

Se colora de l'incarnat de la vie, et balbutia hâtivement:

--J'étais une femme; qu'une fois de plus je prenne

La forme d'une femme aussi attrayante qu'autrefois.

J'aime un jeune Corinthien. O Félicité!

Rends-moi mon corps de femme, et transporte-moi où il est.

Courbe-toi, Hermès, laisse-moi souffler sur ton front

Et tu verras ta nymphe aimée à l'instant même».

Le Dieu se pencha confiant sur ses ailes à demi repliées,

Elle souffla sur ses yeux; aussitôt apparut devant eux

La nymphe sequestrée, souriante sur la pelouse.

Ce n'était pas un rêve, ou autant dire que c'en était un;

Les rêves des Dieux sont des réalités: paisiblement ils jouissent

De leurs plaisirs en un long rêve immortel.

Un moment plana sur eux, d'ardeur, de rougeur, pendant lequel il

sembla

Emerveillé par la beauté de la nymphe sylvestre, tant il était

enflammé;

Puis se posant sur la verdure sans y laisser d'empreinte, il se

tourna

Vers le serpent pâmé, et d'un bras alangui,

Délicatement, il mit à l'épreuve le charme du flexible Caducée.

Après quoi, sur la nymphe il inclina ses yeux

[Pg 295]

Pleins de larmes d'adoration et de caresse.

Il fit un pas vers elle; mais, telle une lune à son déclin,

Elle disparut petit à petit devant lui, s'affaissant; et sans

pouvoir retenir

Ses sanglots angoissées, elle se repliait comme une fleur

Qui rentre en elle-même à l'heure du crépuscule:

Cependant, le Dieu protégeant sa main frissonnante,

Elle sentit sa chaleur, ses paupières se rouvrirent caressantes,

Et comme les fleurs nouvelles au bruissement matinal des abeilles,

Elle s'épanouit, et rendit son parfum à la brise.

Dans la profondeur des vertes frondaisons ils volèrent

Et jamais ne se refroidirent ainsi que font les amoureux mortels.

Laissée à elle-même la forme serpentine commença

A se transformer; son sang de sylphide follement circula,

Sa bouche écuma, et l'herbe ainsi humectée

Fut flétrie par cette rosée si enivrante et si virulente;

Ses yeux, rendus fixes par la douleur et une morne angoisse

Brûlants, vitreux, hagards, avec les cils des paupières collés,

Dardaient du phosphore et d'acérées étincelles, sans qu'une larme

les rafraîchît.

Les tons de sa peau s'incendièrent le long de son corps;

Elle se tordit, convulsée en des souffrances écarlates:

[Pg 296]

Le jaune soufre foncé remplaça

La couleur plus tendre de la lune qui ornait son corps gracieux,

Et,--telle la lave dévastant une prairie,--

Ternit ses écailles d'argent et ses tresses d'or,

Obscurcit ses taches fauves, ses stries et ses rayures,

Eclipsa ses croissants, éteignit ses étoiles;

Si bien qu'en quelques secondes elle fut dépouillée

De tous ses saphirs, ses émeraudes, ses améthystes,

Et de ses rubis argentés: toutes ces parures lui furent enlevées,

Il ne lui resta que la souffrance et la hideur.

Sa couronne gardait encore une lueur; celle-ci évanouie, sa forme

aussi

Se fondit et disparut soudainement.

Alors, dans l'air, sa voix nouvelle résonnant avec tendresse,

Cria «Lycius! charmant Lycius!» Suspendues

Dans les brumes diaphanes enveloppant les antiques montagnes

Ces paroles s'évaporèrent: les forêts de Crète ne les entendirent

jamais plus.

Où s'envola Lamia, devenue une dame resplendissante,

Une beauté de haute lignée, jeune et élégante?

Elle s'envola dans cette vallée que traverse

Tout voyageur qui va des rivages de Cenchrée à Corinthe;

Là, elle se reposa au pied de ces vastes collines

[Pg 297]

D'où s'écoulent parmi les rochers, les ruisseaux de Pérée,

Puis au pied de cette autre cime dont les pentes stériles

S'étendent, voilées de brouillards et de nuées orageuses,

Dans la direction du Sud-Ouest jusqu'à Cléone. Ici elle s'arrêta,

A la distance environ d'un vol d'oiseau novice, près d'un bois

Hospitalier, sur la verdoyante déclivité d'un sentier moussu,

Au bord d'un étang limpide; alors elle se sentit émue

De se voir échappée à de si cruelles infortunes,

Tandis que sa robe flottait parmi les narcisses.

Oui, heureux Lycius! car c'était une fille plus belle

Qu'aucune autre qui tordît jamais sa natte,

Ou soupirât, ou rosît, ou sur une prairie aux fleurs printanières,

Déployât, pour chanter, son manteau vert:

Une vierge aux lèvres pures, et cependant, dans la science

De l'amour, très instruite jusqu'au fond de son cœur rouge[2]:

Ayant à peine une heure d'existence, et cependant assez rouée

[Pg 298]

Pour garantir le bonheur contre les chagrins toujours proches,

Faire la part des moments d'humeur, éloigner

Les points de contact, rapidement échanger

Une intrigue contre un chaos plausible, et séparer

Ses atomes les plus ambigus avec un art sûr;

Comme si elle avait, à l'école de Cupidon, passé,

Charmant étudiant, de délicieuses journées sans être jamais punie,

Et conservé sa fraîcheur en un paresseux alanguissement.

Pourquoi cette gracieuse créature se décida si paisiblement,

A s'attarder le long de la route, nous allons le voir;

Mais d'abord il convient de dire comment elle pouvait méditer

Et rêver, alors qu'emprisonnée dans sa forme de serpent

Elle embrassait tout, l'étrange et le magnifique:

Comment, toujours, où elle voulait, son esprit volait;

Soit dans l'Elysée éthéré, soit dans le fond

Des vagues aux crêtes élevées, là où les belles Néréides

Penètrent dans le berceau de Thétis en gravissant des marches en

perles,

Soit où le Dieu Bacchus vide sa divine coupe

Etendu nonchalamment sous un pin résineux;

Soit dans les jardins du palais de Pluton

[Pg 299]

Là où les colonnes de Vulcain[3] brillent alignées à perte de vue.

Et parfois dans les cités elle transportait

Son rêve pour se mêler aux fêtes et aux révoltes;

Une fois, tandis qu'en rêve elle était parmi les mortels,

Elle aperçut le jeune Corinthien Lycius

Conduisant un char le premier, dans une course disputée,

Tel un jeune Jupiter calme, la figure sereine;

Et défaillant, elle tomba amoureuse de lui.

Maintenant à l'heure des phalènes et du clair obscur,

Il reprendrait cette route, elle le savait bien,

Pour revenir du rivage à Corinthe; car fraîchement soufflait

La douce brise de l'Est, et sa galère en ce moment

Heurtait de sa proue d'airain les quais en pierre,

Arrivant de l'île d'Egine, dans le port de Cenchrée

Récemment mouillée; là, il avait passé quelque temps

Pour sacrifier à Jupiter dont le temple en cette île

Laisse entrer par ses hautes portes les victimes et le précieux

encens.

Jupiter écouta ses vœux et exauça son désir.

En effet, par un caprice du hasard il se tint à l'écart

De ses compagnons et marcha à l'aventure,

Peut-être lassé de leur bavardage Corinthien;

Il franchissait les collines désertes

[Pg 300]

Sans penser à rien d'abord, mais avant qu'apparût l'étoile du soir

Sa fantaisie errait où la raison s'égare,

Dans le calme crépuscule des ombres Platoniciennes.

Lamia le vit approcher, près, plus près,

Passant tout contre elle, dans une noire indifférence,

Ses silencieuses sandales foulaient la mousse verte,

Si proche de lui, et cependant si invisible,

Elle demeurait immobile: il passa, absorbé dans les mystères,

L'esprit aussi fermé que son manteau; elle, des yeux,

Suivait ses pas, et tournant vers lui sa blanche nuque

De reine, elle s'écria:--Ah, séduisant Lycius!

Veux-tu donc m'abandonner seule sur ces collines?

Lycius, regarde derrière toi et montre quelque pitié.»

Il fit, ne témoignant ni froid étonnement, ni peur,

Mais comme un Orphée reconnaissant une Eurydice;

Car si mélodieux étaient les mots qu'elle chanta

Qu'il lui sembla l'avoir aimée tout un été;

Et bientôt ses yeux avaient bu sa beauté,

Ne laissant aucune goutte dans l'enivrante coupe;

Et toujours la coupe était pleine--mais lui, craignant

Qu'elle ne s'évanouît avant que ses lèvres n'eussent exprimé

L'adoration due, commença ainsi à l'adorer, tandis que

Modestement elle baissait les yeux, devinant que l'emprise était

sûre:

--Te laisser seule! Regarder derrière moi! O, Déesse, vois

[Pg 301]

Si mes yeux pourront jamais se détourner de toi

Par pitié! ne mens pas à ce triste cœur--

Car si tu disparaissais, je mourrais.

Reste! quoique Naïade des rivières, reste!

A tes désirs lointains, tes cours d'eau obéiront;

Reste! quoique les luxuriantes forêts soient ton domaine,

Sans toi elles peuvent s'abreuver de la pluie matinale:

Quoique tu sois une Pléiade descendue des cieux, aucune de tes

Harmonieuses sœurs ne maintiendra-t-elle en accord

Tes sphères, et comme ta mandataire ne jettera-t-elle une lueur

argentée?

Si délicieusement ont frappé mes oreilles ravies

Tes promptes paroles de bienvenue, que si tu t'évanouissais

Ton souvenir me réduirait à l'état d'ombre;

Par pitié, ne te fonds pas dans l'espace!»--Si je restais,»

Dit Lamia, «ici, sur cette terre de boue,

Si je daignais fouler ces fleurs trop rudes pour mes pieds,

Que pourrais-tu dire et faire qui me captivât suffisamment

Pour amoindrir le souvenir enchanteur de mon paradis?

Tu ne peux me demander de vagabonder ici avec toi

A travers ces collines et ces vallées où il n'y a pas de joie,--

[Pg 302]

Privée d'immortalité et de félicité!

Tu es un savant, Lycius, et dois savoir

Que les esprits supérieurs ne peuvent respirer ici-bas

Dans l'atmosphère humaine et y vivre. Hélas! pauvre enfant,

Quel parfum d'air plus pur as-tu pour charmer

Mon essence? Quels palais plus superbes

Dans lesquels tous mes nombreux sens puissent se plaire,

Et par de mystérieux sortilèges assouvir mes insatiables soifs?

Cela ne peut être. Adieu.» Ceci dit, elle se cambra

Sur la pointe des pieds, ses bras blancs déployés. Lui, frémissant

de perdre

L'amoureuse promesse de sa solitaire lamentation,

Défaillait, balbutiant des mots passionnés, pâle, angoissé.

La cruelle, sans montrer aucune

Tristesse pour la douleur de son tendre favori,

Mais plutôt, si ses yeux pouvaient briller davantage,

Avec des yeux plus brillants et une exquise lenteur,

Joignit ses lèvres aux siennes et lui rendit

La vie qu'elle avait enserrée dans ses mailles;

Et comme il s'éveillait d'une extase pour entrer

Dans une autre, elle commença à chanter,

Heureuse en beauté, en vie, en amour, en toutes choses,

Une cantilène d'amour trop suave pour les lis terrestres,

Tandis que, tel un souffle retenu, les étoiles éteignirent leurs

feux scintillants.

[Pg 303]

Alors elle chuchota d'un ton tremblant semblable à celui

Que prennent ceux, qui réunis en lieu sûr, se rencontrant seuls

Pour la première fois, après de nombreux jours de tourments,

Usent d'autre langage que celui des yeux; elle le suppliait de

relever

Sa tête découragée, et de délivrer son âme du doute,

Car elle était une femme, sans autre

Plus subtil fluide dans les veines

Que du sang palpitant; et les mêmes affres

Habitaient son fragile cœur a elle, et le sien.

Ensuite elle s'étonnait qu'il n'eut pas remarqué

Depuis longtemps sa figure à Corinthe, où dit-elle,

Elle demeurait dans une demi retraite, et où elle avait passé

Des jours aussi fortunés que peut en procurer la monnaie d'or

Sans l'aide de l'amour; heureuse cependant

Jusqu'au moment où elle le vit, lorsqu'une fois elle le coudoya.

Il était appuyé songeur contre une colonne

Sous le porche du temple de Vénus, au milieu d'un amas de

corbeilles

D'herbes et de fleurs amoureuses fraîchement cueillies

Tard dans cette soirée; car c'était la nuit qui précédait

La fête d'Adonis; après, elle ne le revit plus,

[Pg 304]

Mais pleura seule ces jours-là: pourquoi, en effet,

l'adorerait-elle?

Lycius se réveillait de la mort pour tomber dans l'émerveillement

De la voir encore, et de l'entendre chanter de si douces chansons.

Puis à l'émerveillement succéda la joie

D'entendre si bien chuchoter sa sagesse de femme;

Et chaque mot qu'elle prononçait lui faisait ressentir

Une joie sans mélange et un plaisir intense.

Que les poètes dans leur folie disent tout ce qui leur plait

Sur les charmes des Fées, des Péris, des Déesses,

Aucune n'est un tel régal, parmi elles toutes,

Qu'elles hantent cavernes, lacs ou chutes d'eaux,

Qu'une femme réelle, qu'elle sorte

Des cailloux de Pyrrha ou de la semence du vieil Adam.

Ainsi la gracieuse Lamia jugea, et eut raison de juger

Que Lycius ne pourrait pas aimer tant qu'il serait à demi intimidé,

De sorte qu'elle rejeta au loin sa divinité, et gagna son cœur

Plus agréablement en jouant son rôle de femme,

Sans plus de pudeur que n'en comportait sa beauté

Qui, même dans le spasme, en sauvegardait une part suffisante.

Lycius fit à tout d'éloquentes répliques,

Mariant chaque mot d'un soupir jumeau;

[Pg 305]

Enfin, désignant Corinthe, elle demanda à son amant

Si elle était trop éloignée, cette nuit, pour ses pieds délicats.

Le chemin fut court; Lamia dans son impatience

Réduisit, par un sortilège, les trois lieues

A quelques enjambées, sans être soupçonnée

Par Lycius aveuglé, tant elle le subjuguait.

Ils franchirent les portes de la ville, il ne sut pas comment,

Sans bruit, et jamais il ne s'inquiéta de le savoir.

Comme des hommes parlant en rêve, tous les Corinthiens,

A travers leurs palais impériaux,

Toutes leurs rues populeuses et leurs temples de débauche,

Murmuraient, telle une tempête se préparant à distance,

Sous la nuit étendue au-dessus de leurs tours.

Hommes, femmes, riches et pauvres, dans les heures fraîches,

Traînaient leurs sandales sur les dallages blancs,

Seuls ou par groupes; pendant que mainte lumière

Brillait çà et là, éclairant de somptueuses fêtes,

Et projetait des ombres mouvantes sur les murs,

Ou les trouvait amassés dans l'ombre des corniches

Sous la porte cintrée d'un temple ou une sombre colonnade.

[Pg 306]

Se couvrant la face, par crainte d'amis qui le reconnaîtraient,

Il pressait nerveusement ses doigts, quand quelqu'un les frôla

Avec une barbe grise bouclée, les yeux investigateurs, le crâne

chauve et lisse,

Marchant à petits pas, drapé dans une robe de philosophe:

Lycius, en le croisant et en passant, resserra plus étroitement

Son manteau, paraissant dans sa hâte avoir des ailes,

Tandis que Lamia affolée tremblait:--Ah, dit-il,

Pourquoi, mon amour, tressaillir si peureusement?

Pourquoi ta tendre main se fond-t-elle en moiteur?»

--Je suis épuisée, répondit la belle Lamia, dis-moi qui

Est ce vieillard? Je ne puis me rappeler

Ses traits; Lycius! pourquoi vous êtes vous dissimulé

Devant son vif regard?» Lycius répliqua:

--C'est Apollonius le sage, mon fidèle guide

Et mon bon précepteur; mais ce soir il semble

Le spectre de la folie qui hante mes doux rêves.»

Pendant qu'il parlait ainsi, ils atteignirent

Un porche à piliers avec une porte à haut vantail,

Où pendait une lampe d'argent dont la lueur phosphorescente

Se reflétait en bas sur les marches luisantes,

Atténuée comme une étoile dans l'eau; car si neuve

Et si nette était la nuance du marbre,

[Pg 307]

Si pures comme un liquide transparent, à travers un cristal poli

Couraient les veines foncées, que nul si ce n'est un pied divin

Ne pouvait les avoir foulées. Des bruits Eoliens

Résonnaient à travers le gond, à l'instant où la large baie

De la porte ouverte découvrait un lieu que n'avait fréquenté

Depuis longtemps, aucun autre qu'eux deux,

Et quelques eunuques Persans, qui la même année

Avaient été vus sur les marchés: personne ne savait où

Ils pouvaient habiter; les plus curieux

Etaient déjoués, qui épiaient pour les dépister jusqu'à leur

demeure:

Et cependant, les vers au vol rapide devront raconter

Par égard pour la vérité, quels malheurs les frapperont dans la

suite,

Cela chagrinerait plus d'un cœur de les laisser ainsi

Ignorés du monde affairé de gens plus sceptiques.

[1] Mercure.

[2] C'est-à-dire ardent; exemple d'un cas dans lequel le poète cède le

pas au peintre.

[3] En anglais: Mulciber.

_IIe PARTIE_

L'amour dans une chaumière, avec de l'eau et une croûte de pain

Est--Amour, pardonne-nous!--cendres, escarbilles, poussière:

L'amour dans un palais est peut-être à la longue

[Pg 308]

Un supplice plus affreux qu'un déjeuner d'ermite:

Ceci est un conte nébuleux du pays des fées

Difficile à comprendre pour les non élus.

Si Lycius avait vécu pour transmettre son histoire

Il aurait pu donner à la morale un nouveau froncement de sourcil

Ou l'étrangler tout à fait: mais trop court fut leur bonheur

Pour nourrir la défiance et la haine qui fait siffler la douce

voix.

De plus, là, nuitamment, jetant un regard de haine,

L'Amour, devenu jaloux d'un couple aussi uni,

Déploya, puis fit bruire ses ailes en un terrible grondement

Au-dessus du linteau de la porte de la chambre,

Tandis qu'en dessous filtrait un rayon sur le plancher.

Toutes ces circonstances amenèrent la catastrophe: côte à côte

Comme sur un trône, le soir, ils étaient

Couchés, abrités par un lambrequin

Dont l'étoffe aérienne, tissée de fil d'or,

Flottait à travers la salle, et laissait apparaître

Sans voile le ciel d'été, bleu et clair,

Entre deux fûts de marbre:--ils reposaient là

Où la lassitude leur avait procuré le doux sommeil, les paupières

closes,

Sauf un mince interstice que l'amour conservait entr'ouvert

[Pg 309]

Pour qu'ils pussent se voir pendant qu'ils étaient presque

endormis;

Lorsque du flanc d'une colline suburbaine,

Couvrant le gazouillement de l'hirondelle, éclata une fanfare

De trompettes--Lycius sursauta--les sons s'envolèrent,

Mais laissèrent une pensée, un bourdonnement dans sa tête.

Pour la première fois, depuis qu'il avait trouvé asile

Dans ce palais, aux tentures pourprées, du doux péché,

Son esprit franchit ses limites dorées

Et, se parjurant presque, retourna dans le bruit du monde.

La dame, toujours en éveil, pénétrante,

Le remarqua avec chagrin, suspectant chez lui un désir

De plus, de plus que l'empire

De jouissances qu'elle lui donnait; et elle se mit à gémir et à

soupirer

De ce que sa pensée vaguât loin d'elle, sachant bien

Qu'il suffit d'un moment de réflexion pour que tinte le glas de

l'amour.

--Pourquoi soupirez-vous, divine créature? murmura-t-il

--Pourquoi réfléchissez-vous? riposta-t-elle tendrement:

Vous m'avez désertée;--où suis-je maintenant?

Pas dans votre cœur, pendant que le souci pèse sur votre front;

Non, non, vous m'avez expulsée, et j'erre hors

[Pg 310]

De votre poitrine sans abri: ah! cela doit être ainsi!»

Il répondit, se penchant sur ses yeux ouverts,

Céleste miroir qui reflétait son image en raccourci.

--Planète mienne à la lueur d'argent, du soir et du matin!

Pourquoi vous affirmer ainsi une triste délaissée

Tandis que je m'efforce d'emplir mon cœur

D'un sang plus ardent, et d'une double flamme?

De fondre, de mêler, de lier

Votre âme avec la mienne et de vous retenir captive ici

Comme la senteur cachée dans une rose sans boutons?

Ah! un tendre baiser!... Vous, apprenez votre extrême infortune.

Mes pensées! faut-il les dévoiler? Ecoutez alors!

Tout ce qui est mortel n'a de prix,--et les autres hommes

Languissent et se fatiguent pour l'obtenir--

Que s'il se produit quelquefois, au grand jour, majestueusement

Et s'il triomphe, de même que je serai fier de toi

Au milieu des rauques clameurs poussées par les Corinthiens.

Que mes ennemis suffoquent, que mes amis crient au loin,

Pendant qu'à travers les rues encombrées, notre char nuptial

Fera tourner ses rais éblouissants!» La joue de la dame

Trembla; elle ne dit rien, mais, pâle et humble

Se leva pour s'agenouiller devant lui, versa un torrent

De larmes amères à ces paroles; enfin, douloureusement

[Pg 311]

Elle l'implora, tout en pressant sa main

Pour qu'il abandonnât son projet. Il en fut piqué,

S'acharnant davantage dans son caprice pervers à contraindre

Sa sauvage et timide nature de lui obéir.

En outre, pour tout son amour, en dépit de lui-même,

Malgré la meilleure partie de lui-même, il éprouva une jouissance

Voluptueuse à la torturer, délicieuse et nouvelle.

Sa passion, devenue cruelle prit un ton

Féroce et sanguinaire, autant que cela était possible

A un être dont le front n'avait pas de veine noire à gonfler.

Admirable était ce délire mitigé; tel l'aspect

D'Apollon, lorsqu'il se prépare à frapper

Le serpent.--Ah! le serpent! Certes elle

Ne l'était pas. Consumée d'amour pour son tyran,

Et toute soumise, elle acceptait l'heure

Où il conduirait son amante à la cérémonie.

Chuchotant dans le silence de minuit, le jeune homme ajouta:

--Assurément, tu dois avoir un nom charmant, bien que, par ma foi,

Je ne te l'aie pas demandé, m'imaginant toujours

Que tu n'étais pas mortelle, mais d'origine céleste

Comme je le crois encore. As-tu un nom mortel,

Une appellation digne de ta forme éblouissante?

Ou des parents ou des amis dans une cité terrestre

Qui partagent notre banquet et nos réjouissances nuptiales?»

[Pg 312]

--Je n'ai pas d'amis, dit Lamia; non, pas un;

Ma présence dans la vaste Corinthe est à peine connue:

Les ossements de mes aïeux reposent dans leurs urnes empoussiérées

Au fond du tombeau; aucun encens incandescent n'y brûle,

Puisque leur race infortunée a disparu toute entière, sauf moi;

Et encore, je néglige le rite sacré, à cause de toi.

Cependant, à votre choix invitez vos nombreux hôtes;

Mais si, comme il semble maintenant, votre vision s'attache

A moi avec quelque plaisir, ne prévenez pas

Le vieil Apollonius--tenez-moi cachée à ses yeux.»

Lycius, rendu perplexe par ces paroles si vagues et si obscures

Voulut poursuivre l'enquête; à la première allusion, elle recula,

Feignant de dormir; quant à lui, il fut envahi

Subitement par l'engourdissante torpeur d'un profond sommeil.

C'était la coutume alors d'emmener

La fiancée hors de sa maison, lorsque le crépuscule rougissait

l'horizon,

Voilée, sur un char, accompagnée de fleurs

Jonchant le sol, de torches, de chants nuptiaux

Et d'autres pompes: mais cette belle inconnue

N'avait pas un ami. Ainsi, laissée seule.

[Pg 313]

(Lycius était allé convoquer toute sa famille,)

Ayant la certitude qu'elle ne parviendrait pas à dissuader

Son cœur obstiné de lui imposer cette folle cérémonie,

Elle s'assit très préoccupée par l'idée de couvrir

Sa misère d'une convenable magnificence.

Elle agit ainsi, mais on ignore d'où et comment

Vinrent, et quels furent ses subtiles serviteurs.

A travers les halls, dans des allées et venues,

On discerna un bruit d'ailes, jusqu'à ce qu'en quelques minutes

La salle de fête illuminée resplendît sous l'élégance des voûtes

hardies.

Une musique captivante, peut-être le seul et unique

Point d'appui du toit magique, se fit entendre

Sans relâche, comme s'il était à craindre que tout le charme pût

s'évanouir.

Des cèdres fraîchement taillés parodiant une futaie

De palmiers et de bananiers, s'élançant de chaque côté,

Formaient au centre une coupole élevée en l'honneur de la mariée.

Deux palmiers puis deux bananiers, et ainsi de suite,

De chaque côté enlaçaient leurs branches l'une à l'autre

Le long des bas côtés; et, au-dessous de tout cela,

Courait un ruissellement de lampes allant d'un mur à l'autre.

Sous ce dais se célébrait un banquet tel que personne n'en a goûté,

Dégageant des fumets rares. Lamia, en royal apparat,

[Pg 314]

Silencieuse, se promenait à pas lents, et comme elle s'avançait

Blafarde, heureuse en quelque sorte d'être malheureuse,

Elle ordonnait à ses invisibles serviteurs de raviver sans cesse

Dans chaque coin et chaque niche la flamme dont l'éclat diminuait.

Entre les troncs des arbres, à des surfaces de marbre

Succédaient des panneaux de jaspe; puis, çà et là, émergeaient

Des silhouettes grimpantes de végétations plus sveltes,

Qui avec les cépées plus grandes s'entrelaçaient intimement.

Après avoir donné son approbation, elle disparut, suivant son

caprice,

Dans sa chambre, et tira le verrou, apaisée et calmée,

Ayant repris son sang-froid et préparée à l'orgie brutale

Quand les hôtes redoutés entreraient pour violer sa solitude.

Le jour parut, et toutes les clameurs se turent.

Insensible Lycius! Fou! Pourquoi dédaigner

Le destin qui avec le silence t'apportait la félicité, les heures

d'ardente intimité?

Pourquoi livrer aux yeux du vulgaire cette alcôve secrète?

Le troupeau approchait; chaque invité, le cerveau enfiévré

Arrivait sur le seuil, précipitait un coup d'œil

Et entrait stupéfait; car ils connaissaient la rue,

[Pg 315]

Se la rappelaient depuis leur enfance d'un bout à l'autre,

Sans une lacune, et jusque-là n'avaient jamais remarqué

Ce porche royal, cette luxueuse demeure aux énormes dimensions.

Aussi tous se ruaient, étonnés, curieux, les yeux fougueux;

Un seul jetait sur le palais un regard sévère,

Puis d'un pas mesuré y pénétrait, l'air austère;

C'était Apollonius: il souriait même quelque peu,

Comme si quelque problème ardu, qui avait affolé

Ses patientes recherches, commençait maintenant à se dénouer

A se résoudre, à se fondre:--c'était juste ce qu'il avait prévu.

Il rencontra dans le vestibule au milieu de la rumeur

Son jeune disciple.--Ce n'est pas la règle commune,

Lycius, dit-il, qu'un hôte, sans être convié,

S'impose à vous, et trouble

En se présentant sans y être requis, la joyeuse cohorte

D'amis plus jeunes; et cependant je dois commettre cette

infraction,

Et vous devez me pardonner.» Lycius rougit, et conduisit

Le vieillard à travers les portes intérieures larges ouvertes,

Cherchant par ses paroles de conciliation et sa mine courtoise

A tourner en lait sucré le spleen du sophiste.

[Pg 316]

La salle du banquet était d'une éclatante opulence,

Eblouissante de lumière imprégnée d'effluves embaumées.

Devant chaque rutilant panneau, fumait

Un encensoir rempli de myrrhe et de bois épicé,

Chacun juché sur un trépied sacré

Dont les tiges frêles s'écartaient largement sur le moelleux

Tapis en tissu laineux; cinquante spirales de fumée

Au-dessus des cinquante encensoirs faisaient leur voyage aérien

Vers le haut plafond, se reflétant, à mesure qu'elles s'élevaient,

Sur les murs garnis de miroirs sous forme de nuées jumelles

odoriférantes.

Douze tables sphériques encerclées par des sièges en soie

Arrivant au niveau de la poitrine d'un homme, soutenues

Sur des pattes de léopards, supportaient l'or pesant

Des coupes et des gobelets et la moisson tant de fois citée

De la corne de Cérès; puis, dans d'énormes cratères le vin

Jaillissait de la sombre amphore en joyeux rayonnement.

Ainsi chargées de victuailles, les tables se dressaient,

Chacune ayant enchâssée au centre l'image d'un Dieu.

Poèmes et Poésies Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard · 第 326 / 333 题