ENDYMION[1]

Dédié à la mémoire de THOMAS CHATTERTON.

_LIVRE PREMIER_

--Une chose de beauté est une joie éternelle;

Son charme s'accroît; jamais elle ne

Rentrera dans le néant; toujours au contraire elle nous assurera

Une retraite paisible, un sommeil

Plein de doux rêves, la santé, une respiration égale.

Aussi, chaque matin, tressons-nous

Une guirlande de fleurs qui nous enchaîne sur la terre,

[Pg 204]

En dépit du découragement, de l'inhumaine disette

De nobles créatures, des jours tristes,

De toutes les routes pestilentielles et enténébrées

S'ouvrant à nos recherches: oui, en dépit de tout,

Une forme quelconque de beauté rejette le crêpe

Loin de nos esprits assombris. Tels le soleil, la lune,

Les arbres vieux et jeunes, qui prodiguent leur ombre bienfaisante

Pour une simple brebis; tels les narcisses

Dans leur séjour verdoyant; et les clairs ruisseaux

Que défendent les buissons rafraîchissants

Contre la saison chaude; la fougère au cœur de la forêt,

Richement tachetée comme de belles roses mousses:

Telle aussi la grandeur des jugements

Que nous avons portés sur nos morts illustres;

Tous les contes délicieux que nous avons lus ou entendus:

Fontaine inépuisable nous dispensant un immortel

Breuvage dont la source est au ciel.

Et nous n'éprouvons pas simplement ces sensations

Pour une heure rapide; non, de même que les arbres

Bruissant autour d'un temple deviennent bientôt

Aussi vénérés que le temple lui-même, de même fait la lune,

La passion pour la poésie, gloires infinies, qui

Nous hantent jusqu'à ce qu'elles deviennent une lueur consolatrice

[Pg 205]

S'insinuant dans nos âmes, et se liant si intimement à nous,

Que, brillantes ou sombres,

Toujours elles devront demeurer en nous, sinon nous mourrons.

--C'est donc avec une allégresse infinie que je

Retracerai l'histoire d'Endymion.

La musique même du nom a pénétré

Dans mon être, et chaque riante scène

Surgit devant moi aussi fraîche que la verdure

De nos propres vallées: aussi vais-je commencer

Maintenant que je n'entends pas le vacarme de la ville,

Maintenant que les premiers bourgeons viennent d'éclore,

Et se répandent en couleurs de la nuance la plus tendre

A travers la vieille forêt; pendant que le saule traîne

Jusqu'à terre ses fines branches; et que la laitière

Rentre chez elle, le seau plein de lait. Et, tandis que l'année

Gonfle les tiges d'un suc abondant, je gouvernerai doucement

Mon petit esquif, pendant maintes heures calmes,

Au fil de l'eau coulant dans la profondeur des frais bocages.

Plus d'un vers j'espère écrire,

Avant que les blanches pâquerettes cerclées de vermillon,

[Pg 206]

Soient cachées sous l'épaisseur de l'herbe. Avant aussi que les

abeilles

Bourdonnent autour des trèfles globulaires et des pois de senteur,

Je devrai avoir conté la moitié de mon récit.

Oh! puisse aucune saison d'hiver, chenue et dépouillée.

Ne la trouver à demi-terminée: mais que le fier Automne

Qui teinte d'or mat la nature entière

Soit l'époque où j'écrirai la fin.

Et maintenant, d'un cœur aventureux, je fais voler

Ma pensée en héraut à travers le désert:

Que les trompettes sonnent, qu'aussitôt

Ma route incertaine se pare de verdure, pour que je puisse

rapidement

Avancer sans encombre, foulant fleurs et ronces!

Sur les flancs du Latmos s'étendait

Une puissante forêt, tant la terre humide nourrissait

Plantureusement les racines cachées et les transformait

En branches retombantes et en fruits précieux.

Là se trouvaient d'épais ombrages sequestrés dans les profondeurs

Où jamais l'homme ne pénétrait; et si hors de la garde du berger

Un agneau s'égarait au loin dans les bas-fonds de ces gorges

retirées,

Jamais plus il ne revoyait les parcs hospitaliers

Dans lesquels ses frères, bêlant de contentement,

[Pg 207]

Sur le sommet des collines rentraient à chaque tombée de la nuit.

Parmi les bergers c'était une croyance

Qu'aucun agneau laineux qui se séparait ainsi

De sa blanche famille, ne passait sans être épargné

Par le loup affamé ou le léopard au regard scrutateur

Avant d'atteindre quelque plaine inviolée,

Où se nourrissaient les troupeaux de Pan: toujours grands étaient

les gains

De celui qui perdait un agneau ainsi. De nombreux sentiers

Serpentaient à travers les glorieuses fougères et les joncs des

marais

Et les bancs de lierre; tous conduisaient agréablement

A une vaste clairière d'où on pouvait voir

Des troncs se pressant alentour entre les ondulations

Du gazon et les branches inclinées: qui pourrait dépeindre

La fraîcheur de la voûte céleste en cet endroit,

Sur laquelle se découpaient les cimes sombres des arbres? Une

colombe

Se serait plu à la sillonner fréquemment de ses ailes, et souvent

aussi

Un nuage léger en aurait traversé le bleu.

Au centre même de ce site radieux

S'érigeait un autel de marbre, orné d'un feston

De fleurs nouvellement écloses; et la rosée

Avec une féérique fantaisie avait jonché

[Pg 208]

De marguerites, la veille au soir, la pelouse sacrée

Ainsi parée pour recevoir solennellement la lumière de l'aube.

Car c'était le matin: du haut du ciel le feu d'Apollon

Transformait chaque nuage de l'Orient en bûcher argenté

D'un éclat si transparent que, là,

Une âme mélancolique aurait pu gagner

L'oubli, et dissoudre sa fine essence

Dans le vent; la senteur humide de l'églantine

Tempérait l'ardeur de ce soleil si caressant;

L'alouette était perdue en lui; les froides sources couraient

Chauffer sur le gazon leurs bouillonnements glacés;

Des voix d'hommes vibraient sur les montagnes; enfin

Décuplées étaient les pulsations de la masse vivante de la nature

et de ses merveilles

A sentir ce lever de soleil et ses gloires antiques.

* * * * *

[_Arrive le cortège des bergers qui célèbrent la fête de Pan._]

En avant dansaient de jeunes vierges montrant le chemin,

Répétant les refrains des chansons pastorales;

Chacune avait au front une couronne de rameaux

De la couleur tendre d'Avril: tout près, en ordre,

Une troupe de bergers, la figure brunie

Tels qu'on les voit dans les récits d'Arcadie;

[Pg 209]

Ou tels ceux qui s'asseyaient autour du pipeau d'Apollon

Lorsque ce grand Dieu, sur la terre chargée de moissons,

Oubliant sa divinité, épanchait son âme

En musique, à travers les vallées Thessaliennes:

Les uns traînaient indolemment leurs houlettes sur le gazon,

Et d'autres tiraient des sons perçants ou veloutés

De leurs flûtes d'ébène: immédiatement après eux

Sortant des profondeurs de la forêt,

Un vénérable prêtre suffisamment replet

Attirait les regards par sa solennité: ses yeux sans cesse

Demeuraient attachés sur l'herbe du sol,

Que derrière lui courbait la traîne de sa robe sacrée.

Dans sa main droite se balançait un vase, d'un ton laiteux,

Rempli de vin mélangé, lançant de généreuses lueurs:

Et de sa gauche il tenait un panier plein

De toutes les herbes parfumées que le regard peut découvrir:

Le thym sauvage, le muguet plus blanc encore

Que l'amant de Léda, et le cresson du ruisseau.

Sa tête blanchie, ornée d'une guirlande de hêtre,

Semblait un dôme de lierre enserré

Par le froid hivernal. Puis venait une autre troupe

De bergers qui faisaient retentir alternativement

Les couplets de la chanson. Après eux apparut,

Suivi par la foule qui élevait

[Pg 210]

Sa voix jusqu'aux nuages, un char finement sculpté

Et roulant si mollement qu'à peine entravait-il

La liberté de trois coursiers tachetés de brun:

Celui qui les conduit semble jouir d'un grand renom

Parmi la multitude. Sa jeunesse est en plein épanouissement,

Tel Ganymède ayant atteint l'âge viril;

Et pour ces temps primitifs, son costume était

Celui d'un chef: sur sa poitrine, à demi-nue,

Etait pendu un cor d'argent, et entre

Ses genoux nerveux il maintenait un épieu acéré.

Un sourire animait son visage; il semblait,

Pour le commun des mortels, rêver

Du repos divin dans les champs Elyséens:

Mais de plus avisés pouvaient discerner

Un trouble secret au frémissement de sa lèvre inférieure,

Et remarquer que parfois les rênes glissaient

De ses mains oublieuses; alors ils auraient soupiré

En songeant aux feuilles jaunies, au cri du hibou

Et aux bûches entassées pour le sacrifice. Hélas!

O notre Endymion, pourquoi ta jeunesse dépérit-elle?

Bientôt l'assemblée, en cercle rangée,

Demeurait silencieuse autour de l'autel: le regard de chacun

Exprima soudain la vénération: les tendres mères

Firent taire leurs enfants; tandis que les joues

Rosées des vierges pâlirent légèrement de peur.

Endymion aussi, sans égal dans la forêt,

[Pg 211]

Se tenait debout, blême, hâve, la figure empreinte de respect,

Au milieu de ses compagnons, les chasseurs de la montagne.

Au centre, le vénérable prêtre

Leur souriait à tous du plus grand au plus petit,

Et après avoir levé au ciel ses mains ridées

Il parla ainsi: «Hommes de Latmos! pasteurs

Auxquels échoit la garde de milliers de moutons:

Que vous descendiez des antres des rochers

Qui dominent vos montagnes; que vous veniez

Des vallées où le chalumeau retentit sans fin,

Ou des plaines luxuriantes, où la fraîcheur de la brise caresse

Délicatement la campanule bleue, où les genêts épineux

Prodiguent leurs boutons d'or; qui veillez vos précieux troupeaux

Paissant jusqu'à satiété sur les bords mêmes de la mer

Là où les roseaux harmonieux frissonnent aux tristes mélodies

Qu'en échos affaiblis chante la conque du vieux Triton.

Mères et épouses! qui chaque jour préparez

La besace et ce qu'il faut pour la montagne;

Et vous toutes, gentilles vierges qui nourrissez de lait

Les agneaux sans mère, et dans une mignonne coupe

Conservez le miel choisi pour votre jeune fiancé:

Oui, que chacun m'écoute! N'est-il pas vrai

Que tous nos vœux sont dus à notre grand Dieu Pan?

[Pg 212]

Nos génisses mugissantes ne reluisent-elles pas plus que

Les champignons gonflés par la nuit? Nos vastes prairies

Ne sont-elles pas tachetées d'innombrables toisons? La pluie

Ne verdit-elle pas le gazon d'Avril? Aucun hurlement farouche

N'épouvante nos timides brebis; et nous avons toujours joui

De la grande faveur d'Endymion, notre maître.

La terre est heureuse et la joyeuse alouette lance

Sa chanson matinale à travers la fraîcheur du soleil,

Dont l'éclat rayonne sur nos pieuses cérémonies.»

Il dit, et sur l'autel il fit jaillir en spirale

Les doux parfums qui s'enflamment au feu sacré.

Bientôt il arrosa l'herbe grasse et assoiffée

Avec du vin en l'honneur du divin berger.

Et pendant que le sol buvait, pendant

Que les feuilles de laurier pétillaient, monceau odoriférant,

Que l'encens scintillait à travers

Le persil en cendres, et qu'une flamme brumeuse

Teintait l'Orient de fumée, alors un chœur chanta:

«O toi, dont le palais grandiose a pour toit

Des branches rongées par les ans, et de son ombre abrite

Les éternels murmures, les tristesses, naissance, vie et mort

De fleurs inconnues, et leur procure une paix immuable;

Toi qui te plais à voir les hamadryades réparer

[Pg 213]

Le désordre de leurs tresses dans les taillis épais des coudriers;

Toi qui t'assieds pendant des heures solennelles, pour écouter

La plaintive mélodie des roseaux courbés par le vent--

Dans les sites désolés, où une chaude moiteur donne

Aux sapins siffleurs une étrange croissance;

Tu songes alors quelle mélancolie pesa sur toi

Lorsque tu perdis la belle Syrinx--entends-nous aujourd'hui,

Par le front de ta nymphe au teint de lait!

Par tous les dédales de sa fuite éperdue,

Entends-nous, ô divin Pan!

«O toi! Dieu de la douce quiétude, pour qui les tourterelles

Soupirent leurs duos passionnés parmi les myrtes,

Tandis qu'à la tombée du jour tu erres

Par les prés ensoleillés qui bordent la lisière

De ton domaine moussu: O toi, à qui

Les figuiers aux larges feuilles ont dès maintenant prédestiné

Leur récolte mûrissante; les abeilles ceinturées d'or

Leur miel blond; les prés de nos campagnes

Les plus somptueuses fleurs de fèves et les coquelicots des blés;

C'est pour toi que la linotte élève sa couvée

Et lui enseigne le chant; que les fraises aux tiges rampantes

[Pg 214]

Gardent l'été leur fraîcheur; l'essaim des papillons

Ses ailes tachetées; que les tendres bourgeons du printemps

S'épanouissent.--Parais à notre prière!

Par la brise qui, sur les monts, incline les sapins,

O divin forestier!

«Vers toi, les faunes et les Satyres accourent

Pour te servir; soit qu'ils surprennent

En leurs gîtes les lièvres à moitié assoupis;

Soit qu'ils franchissent des précipices escarpés

Pour arracher les malheureux agneaux à la serre des aigles;

Ou que par un charme mystérieux ils fassent retrouver

Aux bergers égarés le chemin du logis;

Qu'ils s'ébattent à perdre haleine sur les rivages écumants

Et choisissent les coquillages aux formes bizarres

Pour que tu puisses les lancer dans les ondes des Naïades,

Puis, de ta cachette, t'en moquer lorsqu'elles montrent la tête;

Soit qu'ils t'égayent de leurs cabrioles fantasques

Pendant qu'ils se jettent réciproquement à la tête

Les glands argentés, et les pommes de pins roussâtres--

Par tous les échos qui vibrent autour de toi,

Entends-nous, ô Faune Roi!

«O toi, qui écoutes le bruit clair des ciseaux,

Tandis que, par intervalles vers ses compagnons tondus

[Pg 215]

Un bélier retourne en bêlant: Toi qui sonnes du cor

Lorsque les sangliers au farouche boutoir ravageant les tendres

épis

Enflamment le courroux du chasseur: qui de ton souffle protèges nos

fermes,

Pour en écarter les nielles, et tous les fléaux des tempêtes:

Etrange auteur de bruits indéfinissables

Qui se répercutent par monts et vaux, s'affaiblissent graduellement

Et devenus soupirs meurent sur les landes stériles:

Redoutable gardien des portes mystérieuses

Qui s'ouvrent sur l'universel savoir--regarde,

Fils puissant de Dryope,

La foule de ceux qui viennent t'offrir leurs vœux

Le front couronné de feuillages!

«Oh! sois toujours la retraite inaccessible

Des pensées solitaires; telle par maints détours vous mènerait

Une idée jusqu'au seuil du paradis,

Et vous laisserait le cerveau désespéré: sois toujours le levain

Qui fermente en ce monde bestial et grossier

L'élève jusqu'au ciel--lui donne une vie nouvelle:

Sois toujours un symbole d'immensité:

Un firmament reflété sur l'infini des eaux;

Un élément qui comble l'espace entre eux;

[Pg 216]

Un inconnu--mais silence: humblement nous masquons

Nos fronts de nos mains soulevées, nous courbant jusqu'à terre,

Nous poussons des clameurs pour que l'Olympe entende,

Et te conjurons d'exaucer notre hymne implorateur

Du haut du Mont Lycée!»

* * * * *

[_Cependant Endymion, le roi des bergers, est atteint d'une incurable

mélancolie. Péona, sa sœur, lui arrache son secret et lui reproche un

chimérique amour._]

Est-ce là la cause?

Tout entière? Cependant n'est-il pas étrange, et triste hélas!

Qu'un être, qui devrait passer sur cette terre

Comme un demi-dieu dans son royaume, et laisser

Son nom résonnant sur les cordes de la lyre, finisse

Sans avoir été jamais plus qu'un barde en sa virginité,

Chantant seul, et timidement:--comment le sang

Abandonna ses pommettes juvéniles, comment il avait coutume de

s'égarer

Il ne savait pas où; et comment il répondrait, «non,»

Si on lui affirmait que c'était l'amour: et cependant, c'était

l'amour;

Que pouvait-ce être si ce n'est l'amour? Comment une palombe

Laissa tomber une aiguille d'if sur son chemin;

[Pg 217]

Et comment il mourut; puis, que l'amour ravage

Son gentil cœur, de même que les ouragans du Nord flétrissent les

roses.

Enfin que la ballade de sa triste vie se termine

Par des soupirs, et un hélas! Endymion!

* * * * *

[_Celui-ci prend la défense de l'amour._]

«Peona! je n'ai jamais désiré étancher

Ma soif pour les louanges du monde: rien de méprisable,

Aucun fantôme endormeur, ne pourrait défiler

Le tissu que j'ai obstinément ouvragé pour mon voyage--

Pourtant il est maintenant en morceaux; ma barque sans gouvernail

Va tristement à la dérive: cependant mes espérances sublimes

Visent un but trop élevé, trop au delà de l'arc-en-ciel

Pour qu'elles puissent s'user sur cette myriade d'épaves

terrestres.

Où est le bonheur? En ce qui pousse

Nos esprits dociles vers une union divine,

Une union avec l'essence; jusqu'à ce que nous resplendissions

Absolument transfigurés et libérés de l'espace. Contemple

La claire religion du ciel! Enveloppe

D'une feuille de rose ton doigt effilé,

Et caresse tes lèvres: écoute, lorsque les accents aériens

[Pg 218]

Et les baisers de la musique font résonner les libres vents,

Lorsqu'avec une touche amoureuse ils détachent

La harpe Eolienne de son écaille transparente:

Alors de vieilles chansons s'éveillent hors des sépulcres

entr'ouverts;

De vieilles ballades soupirent au-dessus de la tombe de l'aïeul;

Des fantômes de mélodieuses prophéties délirent

Autour de chaque empreinte qu'a laissée le pied d'Apollon;

La fanfare des clairons s'éveille, puis mollement s'éteint,

Là où longtemps auparavant s'était livrée une bataille géante;

Et, de la terre, s'exhale une berceuse

A chaque place où le jeune Orphée dormait.

Ressentons-nous ces choses?--en ce moment nous sommes entrés

Dans une sorte d'unité, et notre état

Est celui d'esprits qui flottent. Mais il y a

Des enchevêtrements plus compliqués, des entraves

S'entredétruisant bien davantage, et conduisant, par degrés

A la plus extrême intensité: leur couronne

Est tressée d'amour et d'amitié, et siège haut

Sur le front de l'humanité.

Sa valeur la plus pesante et la plus volumineuse

Est l'amitié d'où émane sans cesse

Une splendeur persistante; mais au sommet,

Est suspendue, par d'invisibles fils, une sphère

[Pg 219]

De lumière, c'est l'amour: son influence,

Frappant nos yeux, engendre un sens nouveau,

Qui nous agite et nous use; jusqu'à ce qu'enfin

Nous dissolvant dans son rayonnement, nous nous confondions,

Nous mêlions, nous en devenions une partie--

Avec rien d'autre notre âme ne peut se lier

Aussi rapidement: quand nous nous combinons de la sorte,

La vie s'alimente de sa propre substance,

Et nous sommes nourris comme la couvée du pélican.

Ah! si délicieuse est cette nourriture qui ne rassasie pas,

Que les hommes, qui auraient pu planer dans le van

De tout l'univers assemblé, pour vanner

Et chasser loin des pas du futur

Toutes les ivraies de la coutume, balayer toutes les viscosités

Laissées par les limaces et les serpents de l'humanité,

Ont été satisfaits de perdre l'occasion

Tandis qu'ils sommeillaient dans l'Elysée de l'amour,

En vérité, je préférerais être frappé de mutisme

Plutôt que d'élever la voix contre leur ardente insouciance:

Car j'ai toujours pensé qu'elle pouvait gratifier

Le monde de bienfaits inconsciemment;

Comme fait le rossignol, perché sur la plus haute branche,

Et cloîtré au milieu des touffes de feuilles fraîches--

Il ne chante qu'à son amour, et ne s'aperçoit même pas

[Pg 220]

Que la Nuit s'avançant sur la pointe du pied retient les plis de

son capuchon noir.

De même l'amour pourrait, bien qu'on le juge

Un simple mélange d'haleines passionnées,

Produire plus que notre recherche ne témoigne:

Quoi, je l'ignore: mais qui, parmi les hommes peut dire

Que les fleurs s'épanouiraient, ou que les fruits verts se

gonfleraient

Jusqu'à devenir pulpe fondante, que les poissons auraient leurs

brillantes écailles,

La terre son douaire de rivières, de forêts, de vallées,

Les prairies leurs ruisseaux, les ruisseaux leurs cailloux,

Les semences leurs moissons, ou le luth ses accents,

Les accents leur ravissement, ou le ravissement son charme,

Si les âmes humaines ne s'embrassaient et ne se saluaient jamais?

Maintenant, si cet amour terrestre a le pouvoir de rendre

L'être humain mortel, immortel; de rejeter

L'ambition hors de leurs mémoires, et de combler

Leur mesure de bonheur; quelle pure folie

Semblent tous ces piteux efforts vers la renommée,

A qui se réserve comme unique but

Un amour immortel, une immortelle amante!

Ne sois pas si effaré; car c'est la vérité,

Jamais ne pourra naître d'atomes

Ce qui bourdonne autour de nos rêves, comme des mouches du cerveau,

[Pg 221]

Nous laissant l'imagination malade. Non, non, j'en suis certain,

Mon esprit inquiet ne supporterait jamais

De couver si longtemps une volupté,

S'il n'épiait, quoique craintivement

Une espérance derrière l'ombre d'un rêve.»

* * * * *

_LIVRE II_

[_Au début de ce deuxième livre le poète célèbre la toute puissance et

l'amour. Qu'est tout le reste en comparaison?_]

Hors d'ici, histoire pompeuse! hors, fourberie dorée!

Sombre planète dans l'univers des faits!

Vaste mer, qui élève un murmure sans fin

Sur les rivages caillouteux de la mémoire!

Bien des vieux bateaux à la carcasse vermoulue là

Voguent sur ton sein, magnifiés

En vaisseaux de haut bord; plus d'un navire orgueilleux

A la carène dorée, est abandonné dans la cale sans avoir été lancé.

Mais pourquoi ceci? Peu nous chaut que le hibou ait volé

Autour du mât du grand amiral Athénien!

Peu nous chaut qu'à marches forcées Alexandre ait dépassé

[Pg 222]

L'Indus avec ses troupes Macédoniennes!

Qu'Ulysse ait réveillé en le torturant

Le Cyclope gorgé, peu nous importe! Juliette penchée

Par-dessus les fleurs de sa croisée--soupirant--sevrant

Tendrement son amour de sa neigeuse pureté,

Nous intéresse davantage: le ruisseau argenté

Des larmes d'Héros, la défaillance d'Imogène,

La belle Pastorella dans la caverne du bandit,

Sont des sujets qu'on couve avec plus d'ardeur

Que la chute des empires..........

[_Puis Endymion entreprend de retrouver sa mystérieuse beauté_]

Alors, de nouveau,

Il s'enfonça dans un sentier désert

Où jamais aucun son humain n'avait retenti,

Si ce n'est, peut être, quelques cadences légères comme la neige

Se dissolvant dans le silence, lorsque sous la brise

Quelque barque sacrée entonnait une hymne harmonieuse,

En voguant joyeusement vers Delphes.

* * * * *

[_Une nymphe, déguisée en papillon, lui sert de guide. Ils explorent le

monde souterrain et rencontrent d'abord Vénus et Adonis._]

Après avoir parcouru mille détours,

Enfin, avançant soudain, il pénétra dans

Une pièce, tapissée de myrtes, formant un berceau très élevé,

[Pg 223]

Remplie de lumière, d'encens, d'harmonieux accords,

Et de ce qu'il y avait à la fois d'admirable et d'étrange:

Car sur une couche de satin d'une splendeur rosée

Au centre, reposait un éphèbe endormi

De la plus enivrante beauté; plus enivrante en vérité

Que les désirs ne pouvaient la sonder ou la jouissance l'atteindre:

Puis des tentures aux tons dorés de la pêche

Ou des soucis fanés par la maturité d'Octobre,

Tombaient rutilantes à ses côtés avec mille replis--

Sans rien cacher de la courbe Apollonienne

De la nuque et de l'épaule, ni de l'écartement

D'un genou à l'autre, ni des chevilles accrochant la lumière;

Mais plutôt, livrant sans voile ses charmes au regard,

Généreusement. De profil son visage était appuyé

Sur un bras blanc, et tendrement demi-closes

Par la plus tendre pression, les lèvres vermeilles

Dessinaient une moue alanguie causée par le sommeil; de même la

chaude matinée

Fait s'entr'ouvrir la rose aux pétales humides. Au-dessus de sa

tête

Quatre tiges de lys mariaient leurs blancs honneurs

Pour former une couronne; autour de lui croissaient

Toutes les vrilles vertes, de floraisons et de nuances infinies,

Entrelacées les unes aux autres et fraîchement liées:

La vigne aux pousses luisantes; les mailles du lierre

[Pg 224]

Ombrageant ses baies Ethiopiennes; le chèvre-feuille des bois

Aux feuilles veloutées, aux divines fleurs en forme de cors;

Le convolvulus aux corolles ardemment panachées;

Le creeper, mûrissant pour rougir en automne;

La clématite des haies, grimpant allègrement,

Avec d'autres plantes ses sœurs. Tout près

Veillaient des Amours paisibles et silencieux.

L'un, agenouillé à côté d'une lyre, en touchait les cordes,

Dont il assourdissait les sons avec ses ailes;

Et, de temps en temps il se levait pour observer

Le sommeil de l'éphèbe; pendant qu'un autre saisissait

Une branche de saule, qui distillait une rosée odorante,

Et la secouait sur sa chevelure; un autre pénétrait

Par la toiture tissée, et à chaque battement d'aile

Faisait pleuvoir des violettes sur ses yeux assoupis.

* * * * *

Tout à coup sous une arche rugueuse, à travers la pénombre

au-dessous d'eux

Apparaît la mère des dieux, Cybèle, seule, toute seule,

Sur un sombre char; un manteau noir drapant

Sa majestueuse stature, le front pâle comme la mort,

Couronné de tourelles. Quatre lions à l'épaisse crinière

Traînent les indolentes roues; solennelles sont leurs mâchoires

ventrues,

Leurs yeux menacent dissimulés sous les sourcils, leurs lourdes

pattes

[Pg 225]

S'étirent comme dans le sommeil, et leurs queues nerveusement

Font trembler leurs poils hérissés. Silencieuse passe

La reine, comme une ombre, et elle disparaît dans l'obscurité d'une

autre arche.

* * * * *

[_Après avoir enfin entrevu son amante inconnue, Endymion visita la

région des fleuves souterrains où il aperçut Alphée et Aréthuse,

ensuite._]

Il se retourna--là retentit un son puissant--il marcha,

Apparût là une lumière plus froide; alors il se dirigea

Vers elle par un sentier sablonneux, et Io!

Voici qu'en moins de temps qu'un instant ne fuit,

Les visions de la terre furent dissoutes et envolées--

Il aperçut la mer géante au-dessus de sa tête.

_LIVRE III_

* * * * *

[_Endymion parle à Glaucus au fond de la mer._]

Sur un rocher couvert de ronces était assis ce vieillard,

Sa chevelure blanche était effrayante, et une natte

D'herbes fraîches gisait sous ses pieds froids et efflanqués;

Ample comme le plus large linceul,

Un manteau d'azur recouvrait ses vieux os,

Dans la trame duquel étaient symbolisées les incantations les plus

ténébreuses

[Pg 226]

De l'ambitieuse magie: chaque état de l'Océan

S'y dessinait distinctement en noir; l'orage,

Le calme, le murmure, le hideux rugissement

Etaient figurés sur le tissu; toute forme

Qui rase l'eau, plonge, sommeille entre les caps.

La baleine vorace ne semblait qu'un point dans le travail féerique,

Puis soudain, regardez: elle s'enflait et se gonflait

Jusqu'à son énormité naturelle; et le plus chétif poisson

Surpassait l'attente de l'observateur le plus minutieux,

Et montrait l'anatomie de son œil minuscule.

Là était peinte la royauté

De Neptune; et les Nymphes de la mer autour de son trône,

Telles de belles vassales, regardaient et attendaient.

A côté de ce vieillard était une baguette de perles,

Et sur ses genoux un livre qu'il étudiait

Avec tant d'attention, que le nouvel hôte des mers

Eut le temps de l'examiner longuement, stupéfait,

Et de noter toutes ces nuances, frappé de respect.

Le vieillard leva sa tête humide de buée et vit

L'étranger étonné--semblant ne pas voir,

Tant la vie était absente de sa physionomie. Soudain

Il s'éveilla comme d'une extase; ses sourcils blancs comme la neige

S'arquèrent, et comme fouillées par une charrue magique

[Pg 227]

Des rides sillonnèrent profondément son large front,

Qu'il tenait aussi immobile que le sommet d'un roc,

Jusqu'à ce que sur ses lèvres flétries parut un sourire.

Alors il se redressa, comme un être accablé d'ennui

Qui, bien des années, aurait guetté dans une retraite abandonnée,

Et depuis le milieu de sa vie jusqu'à l'âge le plus avancé

N'aurait pas soulagé son âme avide de sons, en parlant

Même aux arbres. Il se leva, il saisit sa robe,

Puis d'une étreinte convulsive, il l'agita au vent...

[_Glaucus raconte sa jeunesse à Endymion: «Il aimait la nymphe Scylla

que Circé jalouse a tuée. Lui-même cédant à l'amour de la meurtrière

fut réduit en l'état où le voit celai qui l'écoute. Cependant un

étranger doit l'aider à reconquérir et Scylla et sa jeunesse». Qui ne

devine immédiatement que ce mystérieux sauveur et Endymion ne font

qu'un? Ils se rendent donc tous deux dans un palais sous-marin où,

depuis des siècles, sont couchés côte à côte jeunes hommes et jeunes

femmes qui se sont noyés par amour. Scylla est parmi ces dernières, et

Endymion la ressuscite ainsi que ses nombreux compagnons d'infortune.

Tous vont alors témoigner leur reconnaissance à Neptune et célébrer sa

générosité._]

_LIVRE IV_

[_Endymion, de nouveau solitaire, rencontre une jeune Indienne qui,

elle aussi, a été malheureuse, et lui raconte ses infortunes. Avec

l'hymne à Pan du premier livre, ce récit est la meilleure partie du

poème:_]

* * * * *

O tristesse

Pourquoi empruntes-tu

Les nuances naturelles de la beauté, à des lèvres vermeilles?

[Pg 228]

Est-ce pour donner la rougeur des vierges

Aux buissons de roses blanches?

Ou est-ce ta main humide qui emperle la marguerite?

O tristesse

Pourquoi empruntes-tu

L'éclair étincelant à l'œil du faucon?

Est-ce pour donner au ver luisant sa lueur?

Ou, par une nuit sans lune

Pour, sur les rivages des sirènes, teinter les vagues de

phosphorescence?

O tristesse

Pourquoi empruntes-tu

Les harmonieuses ballades aux voix plaintives?

Est-ce pour, dans les soirées blafardes,

Les donner au rossignol?

Et pouvoir l'écouter sous la fraîcheur de la rosée?

O tristesse

Pourquoi empruntes-tu

La légèreté du cœur au joyeux temps de Mai?

Un amoureux ne foulerait pas

La tête d'une primevère,

Quand même il danserait du soir jusqu'à l'aube--

Ni aucune fleur languissante

Conservée pieusement pour ton bocage,

N'importe où il s'amuse ou se divertisse.

[Pg 229]

La tristesse

J'ai salué

Et pensais à l'abandonner très loin derrière moi;

Mais gaiement, gaiement,

Elle m'aime tendrement

Elle m'est si fidèle, et si accueillante.

Je voudrais la décevoir

De façon à l'abandonner

Mais, ah! elle est si fidèle et si accueillante.

Sous mes palmiers, au bord de la rivière,

Je m'assis pour pleurer: dans tout le vaste univers

Il n'y avait personne qui me demandât pourquoi je pleurais--

De sorte que je remplis

Jusqu'au bord le calice du nénuphar avec des larmes

Aussi glacées que mes terreurs.

Sous mes palmiers, au bord de la rivière

Je m'assis pour pleurer: quelle fiancée amoureuse,

Abusée par un chimérique amant descendu des nuages,

Ne se cache et ne se réfugie pas

Sous les sombres palmiers, au bord de la rivière?

Et, comme j'étais assise, par delà les claires collines bleues

J'entendis le vacarme de gens ivres: les ruisseaux

Amenaient dans le large fleuve des flots pourpres--

C'était Bacchus et sa troupe!

[Pg 230]

La trompette lançait des notes ardentes, et les gazouillements

argentins

Du choc des cymbales faisaient un joyeux bruit--

C'était Bacchus et sa famille!

Telle une bande de vendangeurs ils descendaient,

Couronnés de verts feuillages, la figure en feu;

Tous dansaient follement à travers la riante vallée.

Au point de te chasser, Mélancolie!

Oh alors! oh alors! tu n'étais qu'un simple mot!

Et je t'oubliai, comme le houx à baies rouges

Est oublié par les bergers, lorsqu'en Juin,

Les grands châtaigniers masquent le soleil et la lune:

Je me ruai dans la folie!

Sur son char, debout, se tenait le jeune Bacchus,

Agitant son sceptre de lierre, en des poses de danseur,

Avec des rires furtifs;

De petits filets de vin cramoisi coulaient

Sur la blancheur de ses bras potelés, et de ses épaules, assez

blanches

Pour s'attirer la morsure de Vénus aux dents de perle:

A ses côtés à califourchon sur son âne, Silène

Lançait des fleurs comme il passait

Buvant goulument.

D'où veniez-vous, joyeuses filles! d'où veniez-vous!

Si nombreuses, et si nombreuses, en telle liesse?

[Pg 231]

Pourquoi avez-vous déserté vos bocages attristés,

Vos luths et votre aimable sort?

--Nous suivons Bacchus! Bacchus agile,

Bacchus conquérant,

Bacchus, le jeune dieu! dans la bonne ou mauvaise fortune,

Nous dansons devant lui en traversant les vastes empires:

Venez aussi, belle vierge, et joignez-vous

A notre orchestre fantasque!»

D'où veniez-vous, gais Satyres, d'où veniez-vous?

Si nombreux, et si nombreux, en telle liesse?

Pourquoi avez-vous déserté vos bois favoris, pourquoi avez-vous

laissé

Vos noisettes cachées dans les fissures des chênes?

--C'est pour le vin, pour le vin que nous avons quitté nos

amandiers;

Pour le vin que nous avons quitté nos bruyères et nos genêts dorés,

Et les froids champignons;

Pour le vin nous suivons Bacchus à travers la terre;

Le Dieu puissant des coupes sans fond et des chants d'allégresse!

Venez aussi, belle vierge, et joignez-vous

A notre orchestre frénétique!»

Les larges rivières et les hautes montagnes nous avons franchi,

[Pg 232]

Et sauf quand Bacchus se retirait sous sa tente de lierre,

En avant haletaient le tigre et le léopard

Avec les éléphants d'Asie:

En avant ces myriades d'êtres--chantant et dansant,

Avec les zèbres striés, les chevaux lustrés et fringants de

l'Arabie,

Les alligators aux pieds palmés, les crocodiles,

Portant sur leurs dos des écailles, en files,

Des enfants potelés et rieurs mimant la manœuvre

Des matelots et le rude labeur des galériens:

Avec des avirons minuscules et des voiles de soie, ils glissent

Insouciants des vents et des marées.

Couchés sur les fourrures des panthères et les crinières des lions,

Tantôt à l'avant tantôt à l'arrière du cortège ils parcourent les

plaines;

Et font en un instant un voyage de trois jours:

Et toujours au lever du soleil,

A travers les déserts ils chassent avec la lance et le cor

Le rhinocéros en fureur.

J'ai vu l'Osirienne Egypte s'agenouiller

Devant la couronne de vigne tressée!

J'ai vu l'aride Abyssinie se lever et chanter

En frappant les cymbales d'argent!

J'ai vu la vendange triomphante embraser de sa chaleur

La vieille et sauvage Tartarie!

[Pg 233]

Les rois de l'Inde abaissent leurs sceptres constellés de joyaux,

Et de leurs trésors, répandent une pluie de perles;

Du haut de son ciel mystique le grand Brahma gémit,

Et tous ses prêtres se lamentent;

Ils pâlissent devant le regard du jeune Bacchus.

J'arrivai à sa suite dans ces régions

Le cœur malade--lassée--j'eus alors la fantaisie

De m'égarer au milieu de ces mornes forêts

Seule sans compagnon:

J'ai fini, j'ai dit tout ce que vous pouviez entendre.

Jeune étranger!

J'ai été une vagabonde

En quête du plaisir sous tous les climats:

Hélas, il n'est pas pour moi!

Je dois sûrement être ensorcelée,

Pour perdre dans la douleur tout mon printemps de vierge

Viens donc, Tristesse!

Tristesse très douce!

Comme mon propre baby je te nourris dans mon sein;

Je pensais à t'abandonner

Et à te décevoir,

Mais maintenant de tout l'univers c'est toi que j'aime le mieux.

Il n'y en a aucun,

Non, non, aucun

[Pg 234]

Comme toi pour consoler une malheureuse délaissée,

Tu es sa mère,

Tu es son frère,

Et son époux, et son amant dans l'ombre.»

[_Endymion ému de tant d'infortunes, oublie l'inconnue qu'il a cherchée

pendant les trois premiers livres et s'éprend de la jeune Indienne,

laquelle, ne fait qu'une seule et même personne avec la dite inconnue,

qui est une déesse, Cynthia ou Diane._

_Pour conclure, Endymion et Cynthia se jurent un amour éternel,

étreignent Péona et disparaissent dans l'éther; alors_]

... Péona regagna

Sa retraite à travers la forêt toute émerveillée.

Achevé en automne 1817.

Publié en 1818.

[1] Le traducteur s'excuse d'avoir, quelquefois en ce volume, osé

retrancher quelques descriptions et quelques récits dans lesquels

les plus fervents admirateurs de Keats estiment que le jeune artiste

s'est un peu attardé. Comme une licence en entraîne une autre, il a dû

également se substituer au poète et relier entre eux les différents

épisodes qui, par suite, auraient paru sans liens.

[Pg 235]

Poèmes et Poésies Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard · 第 224 / 333 题