Le dîner eut dû logiquement être égayé par les fiancés et par les époux

Jujube, mais les deux premiers n'étaient pas en humeur joyeuse,

semblaient rêveurs, échangeaient quelques mots à voix basse et des

regards plus inquiets que tendres; le repas n'en fut pas moins d'une

gaîté bruyante et peu à peu grivoise, puis presque érotique, grâce aux

allusions lancées par mademoiselle Piédevache, au sujet de la nuit de

noces, et, à la stupéfaction des époux Jujube, le grave Quatpuces

riposta par les réflexions les plus salées.

Et M. et Madame Jujube de se demander:

--Mais qu'est-ce qu'ils ont? Ce Quatpuces! qui est-ce qui aurait dit ça

de lui?

Et la vieille, sans qu'on l'en priât, se mit à chanter la chanson de

Béranger:

Combien je regrette

Mon bras si dodu,

Ma jambe bien faite,

Et le temps perdu.

Et l'heure du coucher étant venue, les époux Jujube, en se retirant dans

leur chambre, de se demander de nouveau:--Y comprends-tu quelque chose?

Mais qu'est-ce qu'ils ont?

Le lendemain matin, à dix heures, mademoiselle Piédevache n'avait pas

encore paru; on pensait que la vieille demoiselle avait prolongé son

sommeil plus que d'ordinaire et on ne s'en occupait pas autrement.

Jujube était plus surpris de n'avoir pas vu Quatpuces dont il

connaissait les habitudes ultra-matinales.

--Il s'est grisé au dîner, dit-il; ça se voyait bien à ses propos. Ah!

le voilà qui va descendre, ajouta-t-il, en entendant sa voix.

C'était bien la voix du savant; il causait avec la petite bonne qu'il

avait rencontrée dans un couloir:

--Ah! petite gaillarde, lui disait-il, quand tu t'y mets, tu ne donnes

pas ta part aux chiens.

--Ah! c'est bien spirituel, ce que vous dites là, lui répondit-elle

sèchement.

Quatpuces ne comprenait pas:

--Comment, dit-il, c'est bien spirituel? il me semble pourtant,

luronne....

--Monsieur me demande où est ma chambre, je la lui indique; je laisse ma

porte entr'ouverte toute la nuit....

--Eh bien, je suis allé te trouver.

--Vous? moi? Ah! elle est forte celle-là.

--Comment, elle est forte? Et la pièce de vingt francs que je t'ai mise

dans la main?

--A moi? Je ne sais pas ce que ça veut dire; si vous êtes allé quelque

part, ça n'est pas chez moi.

--Justine! cria Jujube à ce moment, voyez donc si mademoiselle

Piédevache est indisposée et demandez-lui si elle a besoin de quelque

chose.

--Bien, monsieur.

Et la bonne laissa Quatpuces tout stupéfait, se demandant: «Comment...

est-ce que, dans l'obscurité, je me serais trompé de porte?»

Bientôt des cris et des rumeurs jetaient le trouble dans la maison.

Quatpuces courut s'informer de ce qui arrivait; il rencontra Jujube

pâle, bouleversé.

--Qu'y a-t-il donc? demanda le savant.

--Ah! cher monsieur, une chose épouvantable; la vieille dame, vous savez

bien, la vieille dame avec qui vous avez dit des gaudrioles hier, à

table?

--Oui, une dame très gaie; eh bien?

--Eh bien, on vient de la trouver morte dans son lit.

--Qu'est-ce que vous me dites là?

--La vérité, je viens de la voir, la pauvre vieille: son neveu, ma

fille, ma femme, tout le monde est près d'elle.

--Sans doute une rupture d'anévrisme, une apoplexie foudroyante; on peut

voir cela à son visage: exprime-t-il la souffrance?

--Du tout... au contraire... elle avait le sourire aux lèvres et, chose

inexplicable, une pièce de vingt francs dans la main.

Quatpuces resta anéanti et il comprit qu'en effet il n'était pas allé

chez la petite bonne.

Jujube annonça immédiatement à Athalie et à Bengali que leur mariage

serait forcément retardé par le cruel événement. C'était leur ouvrir la

voie des explications. Tous deux étaient d'accord pour faire connaître

nettement leur intention; la fin, si douce d'ailleurs, de la bonne

tante, rendant à son neveu toute liberté de rompre des projets si près

d'aboutir et d'épouser Georgette. Jujube vit qu'il n'y avait pas à

revenir là-dessus.

--Encore un mariage raté, s'écria-t-il avec désespoir.

--Non, mon ami, répondit madame Jujube, toujours pratique; sur ce elle

prit une feuille de papier à lettres, écrivit dessus quelques lignes et

la montra à son mari qui lut ce qui suit:

«Ah çà! cher monsieur Pistache, qu'attendez-vous définitivement pour

parler à mon mari? il est tout disposé pour vous; finissons-en, faites

votre demande, demain au plus tard, sinon il disposera de la main

d'Athalie en faveur d'un autre.»

FIN

TABLE DES MATIÈRES

I.--Sous une porte cochère

II.--La famille Jujube

III.--Une conquête difficile

IV.--Pistache

V.--Marocain le terrible

VI.--Ouverture du théâtre Rigolo

VII.--Georgette soustraite à Bengali

VIII.--Accords matrimoniaux

IX.--Chez mademoiselle Piédevache

X.--Le bois de Saint-Mandé

XI.--Un dîner accidenté

XII.--Le désespoir de Pistache

XIII.--Pistache revient en faveur

XIV.--La garde-malade

XV.--Déceptions de la famille Jujube

XVI.--Anxiétés de Bengali

XVII.--Ça devait arriver

XVIII.--Un coup de théâtre

XIX.--Les jeux de l'amour et de la pharmacie

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End of Project Gutenberg's Le monsieur au parapluie, by Jules Moinaux

Le monsieur au parapluie · 第 12 / 12 段