En ces temps d'automobilisme à outrance, la poussière est devenue sur
les routes un véritable fléau contre lequel on ne saurait trop prendre
de mesures.
Mais comment la combattre d'une façon radicale, permanente et cependant
peu dispendieuse?
Les procédés auxquels on a recours à l'heure actuelle sont au nombre de
trois:
L'arrosage à l'eau, l'arrosage aux huiles lourdes rendues solubles dans
l'eau et le goudronnage à chaud ou à froid. Le procédé véritablement
efficace, le goudronnage à chaud, est le seul dont nous entretiendrons
nos lecteurs. Ce procédé est celui préconisé tout particulièrement par
le docteur Guglielminetti, dont les travaux sur la lutte contre la
poussière sont bien connus et appréciés de tout le monde.
Le goudronnage à chaud, convenablement pratiqué, permet de supprimer à
peu près totalement la poussière pendant une année entière, sur une
chaussée même très fréquentée, tout en réduisant les frais d'entretien.
Son application, pour être efficace et peu coûteuse, réclame des soins
et des appareils spéciaux.
Les meilleurs résultats à ce double point de vue ont été obtenus par M.
Lassailly, ingénieur-directeur de la Société de goudronnage, 17, rue de
Bourgogne, à Paris.
Les lecteurs nous permettront ici quelques considérations utiles
concernant le goudron.
Ce produit, tel qu'il est fourni par les usines à gaz et qui doit être
employé très chaud pour pouvoir s'épandre facilement sur le sol et y
pénétrer, contient, en dissolution et en suspension, suivant les
charbons dont il provient et les procédés employés pour l'extraction du
gaz, de 4 à 7% d'eau ammoniacale, génératrice des ammoniaques du
commerce. Ce sont les vapeurs de ce produit qui, commençant à se former
vers 70-80° soulèvent la masse goudronneuse et font mousser le goudron
par-dessus les bords de la chaudière; ce goudron vient généralement
s'enflammer au contact du foyer et peut provoquer un incendie. Ce grave
inconvénient ne peut être évité même avec des chaudières à foyer
amovible comme celles qui existent déjà, car il faut toujours compter
avec l'imprévoyance d'un chauffeur et, d'ailleurs, une fois que le
goudron a commencé à mousser, il arrive fréquemment qu'on ne peut plus
l'arrêter, même en cessant le feu, la chaleur acquise par le foyer étant
largement suffisante pour assurer la continuation du débordement jusqu'à
la vidange de la moitié du contenu de la chaudière, si ce n'est
quelquefois de la chaudière entière.
Avec le goudron Lassailly, dépouillé d'eau et de produits légers
inflammables, ce grave inconvénient est supprimé; il peut être chauffé
impunément dans n'importe quel récipient et notamment dans les
chaudières spécialement fournies pour cet usage, jusqu'à 190° de
température; il n'y a d'ailleurs pas lieu d'atteindre ce chiffre, 100 à
120° suffisant largement. Ainsi chauffé il peut être appliqué au moyen
d'arrosoirs et de balais; étant beaucoup plus chaud que le goudron brut,
qu'on ne peut amener sans danger dans une chaudière ordinaire à plus de
70° de température, il possède l'avantage précieux de s'étendre beaucoup
plus facilement.
[Illustration: Le tonneau Lassailly, pour le goudronnage automatique des
routes.--_Phot. de M Martin._]
L'appareil automatique que représente notre gravure a donné de
remarquables résultats et attiré l'attention des pouvoirs publics, en
raison de sa grande rapidité opératoire et de l'économie considérable
qu'il permet de réaliser, en abaissant de 0 fr. 25 à 0 fr. 15 le prix du
goudronnage par mètre carré.
Nous empruntons sa description au remarquable mémoire du docteur
Guglielminetti: _les Différents Moyens de combattre la poussière des
routes_.
Les appareils Lassailly se composent essentiellement de deux voitures:
l'une, chauffe-goudron, destinée à porter le goudron à la température
voulue (90° environ); l'autre, goudronneuse, prenant le goudron ainsi
chauffé dans la première et l'étalant automatiquement sur le sol. Pour
les travaux qu'elle a à exécuter dans Paris et la banlieue, la Société
Lassailly n'emploie que la seconde voiture, qui vient s'alimenter à
l'usine de distillation, à Issy.
La vapeur est l'agent de chauffage et de propulsion adopté; son
efficacité est très grande, puisque, en moins d'une demi-heure, on peut
charger, chauffer et refouler dans la voiture goudronnante 1.000 litres,
soit 1.200 kilos de goudron. Pendant que la goudronneuse étale
automatiquement ces 1.000 litres, une nouvelle charge est introduite et
chauffée à la température voulue dans le chauffe-goudron et l'opération
se continue sans arrêt.
A remarquer dans cette goudronneuse un bac régulateur placé au-dessous
de la tonne, dans lequel le goudron est maintenu, suivant les
indications d'un flotteur, à une hauteur constante, ce qui permet
d'obtenir une vitesse de sortie uniforme et, par suite, un épandage
régulier de goudron. Cet épandage se fait au moyen d'une rampe alimentée
par ledit bac et percée de trous dont le nombre et le diamètre sont
fonction de la vitesse moyenne d'un cheval et de la quantité de goudron
à répandre par mètre carré.
Une attention particulière doit être aussi accordée au système de
balais-lisseurs qui prennent le goudron chaud au sortir de la tonne et
l'étalent en une couche mince parfaitement régulière. Ces balais,
absolument mobiles, sont attelés par des chaînes à la voiture et
suppriment l'équipe de balayeurs, qui représente le facteur le plus
élevé dans l'application du goudronnage, sans compter que ce travail,
fait en pleine chaleur, sous les rayons ardents du soleil, constitue un
métier très pénible et que l'on peut, sans exagération, taxer de
«galérien».
Bref, les appareils Lassailly, tant par leur construction bien comprise
que par les résultats qu'ils ont déjà donnés, paraissent réaliser toutes
les conditions désirables pour le goudronnage, et nous ne saurions trop
engager nos lecteurs que la question intéresse à s'adresser à la Société
générale de goudronnage, qu'ils pourront d'ailleurs voir opérer à bref
délai dans les différentes rues macadamisées de la capitale
(principalement dans le quartier des Ternes), puisque cette Société
vient d'être déclarée adjudicataire pour cette année du goudronnage de
Paris.