Dimanche soir, en wagon. Dix heures. Je suis allée dîner, comme tout le
monde, à la campagne et, dans la cohue, parmi les cris et les
bousculades du retour, je me suis laissé pousser, hisser vers le premier
wagon venu. Troisième classe. Des gens sont debout sur le marchepied;
d'autres, assis sur l'escalier qui mène à l'impériale de la voiture. On
s'entasse, on s'écrase joyeusement. Quatorze personnes se sont empilées
dans le compartiment de dix places où je suis assise. Les jeunes gens,
un peu «allumés», s'excusent, en propos comiques, de tenir tant de
place; les femmes rient; une petite fille pleure: on lui donne une
claque; elle se tait. La chaleur est intenable; on a entassé sur les
planches supérieures du compartiment des brassées de fleurs, une
brouette d'enfant, des paniers où sonnent la vaisselle et les bouteilles
vides du déjeuner, des filets mouillés où il y a du poisson frais, des
engins de pêche. On roule... A côté de moi, est installée toute une
famille: le père, la mère, la grand'mère, deux petits garçons, un bébé.
Types d'ouvriers aisés. La mère secoue sur ses genoux, pour l'endormir,
le dernier-né dont les petites mains se crispent sur un biberon; la
grand'mère s'est assoupie tout doucement, contre mon épaule; le lumignon
jaune de la voiture éclaire de reflets tragiques ses joues en sueur, ses
mèches grises dénouées que coiffe un chapeau trop fleuri, posé de
travers. D'une voix pâteuse--la voix d'un homme qui a eu soif depuis ce
matin et ne semble pas encore désaltéré--le père raconte aux voisins sa
journée: lever à cinq heures; quatre heures de course au soleil, à la
recherche d'une «bonne place»; déjeuner sur l'herbe, «trop de mouches»;
pêche et promenade jusqu'au dîner; orage; retour à la gare sous
l'averse... Il bâille en contant cela. Tout le monde s'est endormi; la
grand'mère est maintenant affalée sur moi de tout son poids, et ronfle.
On la réveille. C'est Paris.
Je les regarde descendre de wagon, chargés de paquets, titubants, les
yeux brouillés de sommeil, exténués. On a posé le petit enfant dans la
brouette et la famille, lentement, se met en marche, parmi les groupes
braillards qui la bousculent.
Et j'admire au prix de quels éreintements le peuple s'amuse, et ce que
représente, pour lui, de fatigue une journée de «repos». On mettrait en
interdit le patron qui oserait, à quelque prix que ce fût, imposer à des
ouvriers de pareilles tâches...
Tous, il est vrai, n'ont pas les mêmes goûts; et, par exemple, un grand
nombre de Parisiens avaient, dimanche dernier, préféré au plaisir de la
«balade» champêtre celui de demeurer à Paris pour y acclamer Étienne
Dolet. Justement, à l'heure de prendre mon train, j'ai vu passer, sous
ma fenêtre, un de ces groupes. Une jeune femme, coiffée d'un chapeau
rouge, le précédait; derrière elle, un drapeau rouge était déployé, que
portaient des jeunes gens. Je les ai suivis jusqu'à l'Hôtel de Ville.
Ils criaient, sur un rythme de marche: _Hou! Hou! la calotte!_ Un de mes
amis, professeur à l'École des Langues orientales, m'accompagnait; je le
priai de me renseigner sur l'étymologie de ce cri, que j'entendais pour
la première fois.
--J'ignore, me dit-il, l'origine de _Hou! Hou!_ Je sais seulement que
cette sorte de beuglement est très usitée dans les réunions hostiles au
clergé. C'est également le clergé que désigne cette expression: _la
calotte_, et je ne saurais non plus vous dire à qui revient le mérite de
l'avoir lancée.
--Y a-t-il longtemps, demandai-je, qu'existe cette coutume parisienne de
commémorer Étienne Dolet?
--Non, dit mon ami. Cela est tout récent. C'est venu comme une mode. Les
libres penseurs cherchaient un ancêtre; ils ont découvert celui-là.
--Ce sont des prêtres qui ont brûlé Dolet?
--Du tout. Ce sont des juges ordinaires.
--Avait-il commis quelque crime de lèse-majesté?
--Non. Dolet respectait et aimait passionnément son roi; et jusqu'à la
fin de sa vie--jusqu'au bûcher exclusivement--François Ier le protégea.
--C'était un ennemi de la religion, sans doute?
--Nullement. Dolet fut un parfait catholique, ennemi de toutes les
hérésies, et qui ne dut l'ennui d'être brûlé vif qu'à des haines
personnelles, à des jalousies, à des cabales d'école où la religion
n'était pour rien. En sorte que ce martyr serait fort étonné s'il
pouvait apprendre aujourd'hui quelles sortes de gens l'acclament. Il est
vrai que ceux qui l'acclament seraient bien plus surpris encore si on
leur apprenait au juste ce que c'était qu'Etienne Dolet. La plupart
n'éprouvent pas, d'ailleurs, le besoin de le savoir. La statue de Dolet,
c'est quelque chose au sujet de quoi l'on manifeste contre quelqu'un;
c'est, une fois par an, l'occasion de pousser des cris dans la rue,
«d'embêter Lépine», et de remplir d'un peu d'agitation les loisirs d'un
dimanche d'été.
Il ne m'a pas paru cependant que cette manifestation, ces défilés de
couronnes, de bouquets d'immortelles et de drapeaux causassent à M. le
préfet de police beaucoup d'émotion. Il allait et venait, presque
souriant, et l'on eût dit que lui aussi était heureux de cette occasion
d'occuper sa journée... Car il est devenu, depuis quinze jours,
terriblement vide d'événements, notre Paris. C'est effrayant à avouer:
on s'y ennuie. Il semble que les vacances aient emporté loin de lui tous
les sujets de curiosité, de plaisir ou d'émotion que la vie
ordinairement y multiplie; et nous sommes de pauvres abandonnés qui
n'avons plus d'autre ressource, pour nous distraire, que de braquer nos
lunettes au loin, sur l'horizon de la province et de l'étranger.
Le prince Kadolin et M. Bouvier se reposent, et c'est aux États-Unis que
sont engagés, à cette heure, les grands colloques diplomatiques.
Witte... Komura... que nous voilà loin du quai d'Orsay! Les fêtes de
l'Entente cordiale s'étaient commencées à Brest et continuées à Paris;
elles s'achèvent au-delà du détroit, et c'est de Portsmouth que nous
vient, cette semaine, le bruit des canonnades fraternelles et des
clameurs de fête. Nos champs de courses sont déserts; c'est en Normandie
qu'il faut aller pour perdre avec élégance son argent. Les amateurs de
théâtre courent à Orange acclamer Berlioz, Eschyle et Boïto, ou célébrer
à Vevey la Fête des Vignerons; et, pour ceux qui ne veulent pas, quand
même, s'éloigner trop du boulevard, il y a le théâtre de la Nature, à
Champigny... Les reporters suivent M. Deibler à Dunkerque; un congrès de
_Bleus_ s'ouvre en Bretagne et c'est à Boulogne-sur-Mer que M. le
docteur Zamenhof inaugurait, tout à l'heure, un autre congrès: celui des
espérantistes.