«J'ai trente-cinq ans; puis-je me permettre le chapeau Gainsborough
placé crânement? Mon mari trouve que c'est trop jeune pour moi, que j'ai
l'air de la soeur de ma fille (est-ce donc un malheur, madame?); mon mari
ne montre-t-il pas par là qu'il ne tient pas à moi? Si je paraissais
vieille, il ne m'aimerait plus peut-être, et il m'en veut de mon air
jeune dont je suis si fière! Mme S..., la femme du sous-préfet, qui a
quarante-cinq ans au moins, vient de faire venir de Paris un chapeau
cabossé, avec un gros noeud alsacien devant, en ruban écossais, que ma
fille qui a dix-sept ans, oserait à peine mettre au jardin! Veuillez
donc me conseiller, madame; forte de votre appui, votre réponse à la
main, je me présenterai devant mon mari, et il lui sera bien difficile
d'aller contre!...»
Hélas! chère madame, au risque de m'attirer votre courroux et celui de
bien d'autres lectrices, je suis forcée de vous dire que votre mari a
raison, en paraissant croire que «c'est un malheur de paraître la soeur
de sa fille!»
Il est des grâces de profession comme il est des grâces d'état.
Seulement ici le sens est pris en sens contraire, ou plutôt
d'obligations.
Une mère doit imposer du respect; la question n'est pas si elle est
jolie ou non, si elle a la chance de conserver une beauté éternelle; une
mère qui veut être mère ne peut pas paraître la soeur de sa fille, sans
risquer de perdre aux yeux de celle-ci le prestige d'autorité qui lui
est donné par son âge.
Si votre fille voit en vous une soeur, une compagne, elle ne pourra avoir
cette confiance que l'on a en celui dont l'âge et la gravité,
l'expérience et la connaissance des choses paraissent au-dessus des
siens propres, et produisent ainsi l'impression salutaire.
L'habit ne fait pas le moine, est un proverbe faux et vrai tour à tour
comme tous les proverbes; l'habit ne change pas le coeur de l'hypocrite,
c'est vrai, mais l'habit non seulement métamorphose tellement la
physionomie que l'être beau et distingué peut devenir commun et laid, et
celui qui est affreux s'améliorer beaucoup, mais encore l'habit
métamorphose le moral. Osez donc avoir le même maintien, la même tenue
avec certains vêtements comme avec d'autres? Et il est impossible de
soutenir que l'habillement n'ait une influence énorme sur les moeurs et
sur les idées.
Pourquoi est-ce l'usage de s'envelopper de crêpe noir quand on a eu la
douleur de perdre un être aimé? Parce qu'il semblerait incompatible de
se revêtir de rose quand on a le coeur triste. La couleur des habits
est-elle donc l'interprète des sentiments? Pourquoi se moque-t-on d'une
vieille femme qui s'habille de nuances claires? Parce qu'il semble
incompatible d'allier le caractère sérieux de la vieillesse avec un
vêtement jeune, parce qu'il semble que la personne qui le porte doit
avoir le caractère de son vêtement. Donc, si l'habit ne fait pas
toujours l'homme, l'homme choisissant l'habit d'après son caractère, on
peut presque toujours le juger d'après cet habit, et souvent on peut
dire que la personne fait la toilette.
La femme qui conserve, en dépit d'un certain âge, une taille mignonne,
une expression juvénile et riante, conserve aussi la plupart du temps un
caractère gai et enfantin.
Ne l'aurait-elle pas, on est tenté de le lui supposer. D'ailleurs,
elle-même, en passant, se regarde dans une glace, elle aperçoit cette
image gentille, et elle sent poindre en elle les idées et les sentiments
de son allure. Avec une robe courte et un chapeau rond, on se sent, plus
légère, plus portée à courir, à se dissiper.
Comment voulez-vous que votre fille vous obéisse si elle ne voit en vous
qu'une soeur? si votre extérieur ne lui en impose pas? Comment serez-vous
son chaperon, son porte-respect auprès d'autrui, si votre attitude,
votre mise, donnent le droit de vous adresser les mêmes paroles qu'à
elle?
Vous paraissez croire qu'il est très avantageux pour vous de paraître
jeune! Je ne saisis pas bien à quel point de vue vous vous placez. Il
est très avantageux, certes, d'être jeune; il est très avantageux de
conserver les symptômes de la jeunesse, parce qu'ils sont synonymes de
force, de santé, mais il n'est pas absolument utile de conserver les
apparences d'une jeune femme quand on est mère d'une fille de dix-sept
ans; cela ne vous empêche pas de garder un aspect très agréable dans
votre intérieur, aux yeux de votre mari; mais après une vingtaine
d'années de mariage, lorsqu'on a surtout des enfants grands, il ne
déplaît pas à un mari que sa femme prenne un air tant soit peu imposant
et autoritaire, de façon qu'elle puisse supporter avec lui une partie de
la grande responsabilité qui lui incombe comme chef de famille.
Certes, à trente-cinq ans, une femme, et surtout certaines femmes, pas
principalement les grandes beautés, mais plutôt les figures chiffonnées,
sont encore jeunes d'aspect. Cependant, êtes-vous bien sûre que vous
paraissez réellement aussi jeune que vous croyez? Peut-être la manière
dont vous vous habillez y contribue; vous pouvez faire illusion, mais ne
supporteriez pas un examen attentif.
Quant à la femme du sous-préfet que vous me citez, il y a plusieurs
motifs pour lesquels vous ne devez pas l'imiter aveuglément.
D'abord, parce que les autres commettent des erreurs, nous ne sommes pas
obligées de les suivre dans cette voie; ensuite, et surtout, cette femme
n'a pas d'enfants, et par conséquent elle n'a pas besoin d'avoir l'air
d'une matrone.
En outre, elle occupe dans le monde une position qui lui fait presque
une obligation d'être coquette, de représenter. Néanmoins, j'insiste sur
ce que, si elle avait une grande fille, elle devrait être plus
circonspecte.
Les mamans de garçons ne sont pas tenues à autant de sévérité que celles
des fillettes.
Vous êtes appelée à rencontrer bientôt un futur gendre: il faut qu'il
puisse vous distinguer de sa fiancée! Appelée au rôle de mentor, vous ne
pouvez pas avoir l'air d'en avoir besoin d'un vous-même.
Et puis, voyez quel malheur! si vous alliez être plus jolie que votre
fille!... Cela peut très bien arriver!... Une femme de trente-cinq ans,
attifée avec science, ajoutant à une beauté savante et étudiée le charme
de l'esprit et de l'expérience du monde, peut effacer facilement une
jeune fille modeste et retenue!
Donc, ne vous en déplaise, évitez de paraître la soeur de votre fille; ni
chapeaux cabossés, ni toques sur le front. Le chapeau tricorne, avec
pointe abaissée sur le front, garni de deux longues plumes, vous offrira
l'élégance et la majesté réunies, sans tomber déjà dans la coiffure de
la femme âgée; comme formes, comme nuances, séparez-vous bien de ce que
vous adoptez pour votre fille, tout en conservant l'harmonie.
Au reste, à votre âge, les vêtements amples et majestueux rajeunissent
plutôt, parce qu'ils dissimulent, encadrent les petites défectuosités
qui commencent à se laisser apercevoir, tandis que les vêtements jeunes
les dévoilent.
Gardez-vous avec soin de vous mettre sur le même rang que votre fille
dans les réunions et les lieux publics; poussez-la en avant, faites-la
valoir; une mère doit s'oublier elle-même, vous gagnerez en influence,
en hommages respectueux, en dignité, ce que votre coquetterie pourra
perdre; et je ne crois pas que vous perdiez au change, car les succès de
la jeunesse n'ont qu'une durée très éphémère et très relative, tandis
que l'influence acquise par l'estime et la vénération ne fait que
s'accroître avec le temps.
Tout le monde, votre fille la première, vous sauront gré de ce léger
sacrifice, seulement anticipé, puisque le moment où vous seriez obligée
à le faire ne tarderait pas, et vous en récompenseront largement.