J'ai eu hier la visite de deux jeunes abonnées bien dissemblables, et je
pourrais dire que si la première pouvait s'appeler «comme il faut être»,
la seconde serait désignée «comme il ne faut pas être».
Toutes les deux avaient dix-huit ans, mais leur éducation a été bien
différente, ou plutôt le principe, l'idée qui y a présidé, car toutes
les deux ont été élevées en pension; toutes les deux ont d'excellents
parents qui les aiment tendrement, toutes les deux sont de familles
respectables, quoique n'appartenant pas à la même position sociale.
Eudoxie est héritière d'une fortune immense; fille unique d'un père qui
a gagné des millions dans la manipulation des cuirs, elle a été gâtée à
l'excès. Sa grosse maman n'a d'yeux que pour elle, et son papa n'a
jamais voulu admettre que l'on pût contrarier sa fillette. Elle a été
élevée dans la première maison d'éducation de Paris, c'est-à-dire
qu'elle a la réputation d'y avoir été élevée parce qu'elle y est restée
une année à l'époque de sa première communion, et y va faire une petite
retraite tous les ans à la même époque. Le reste du temps, elle l'a
passé chez ses parents, à être tour à tour gourmandée ou gâtée avec
excès par sa mère, flattée par son père, tiraillée par une miss anglaise
qui essayait en vain de la faire travailler. Elle est très mal élevée;
sa voix est rude et forte, son geste beaucoup trop violent et libre,
elle a le ton cassant qu'elle a emprunté aux pièces de théâtre où sa
mère la conduit depuis son enfance, sous le prétexte de ne pas la
laisser avec les domestiques.
Elle a l'habitude de prendre part à la conversation, de couper la parole
à son père quand il parle, et de dire au nez des gens tout ce qui lui
passe par la tête, à tort et à travers, enfin une vraie enfant terrible.
Elle se croit fort spirituelle parce qu'on rit lorsqu'elle parle, et
qu'on s'écrie: «Est-elle drôle! oh! oh!... ah! ah! est-elle amusante!»
Ne voulant pas faire un mauvais compliment à ses parents, on ajoute
quelquefois: «Elle a bien raison! Elle est franche!... ah! c'est
charmant... Vous avez une charmante fille... un vrai petit démon!»
Et le papa et la maman se rengorgent de fierté.
--Tiens-toi donc! lui dit sa mère, un peu honteuse de temps en temps de
son laisser-aller.
Elle est du reste très jolie, piquante, brunette, et a l'air fort
intelligente. Elle a touché à tout chez moi, a essayé tous les sièges de
mon salon, feuilleté les livres et albums, remué les objets d'étagère,
demandé ce qu'il y avait de l'autre côté des portes, et finalement, pour
avoir un prétexte à changer de place, demandé un verre d'eau! Elle a
laissé tomber trois fois son ombrelle, m'a posé des questions qui, pour
être ingénues, n'en étaient pas moins assez embarrassantes, et comme je
finissais par ne plus trop faire attention à elle, elle a posé
câlinement la tête sur l'épaule de son père, témoignant son désir de
voir la visite se terminer, ce qui m'a rappelé certain petit chien de ma
connaissance, lequel, quand une visite se prolonge trop, s'asseoit
devant la personne, et aboie de façon à interrompre la conversation.
Pendant cette visite, elle avait fait, à diverses reprises, des
remarques pleines de franchise, de beaucoup trop de franchise, même sur
certaines personnes de connaissance commune.
A un moment donné, elle s'est mise à se regarder dans la glace, et à
faire la bouche en coeur, à glisser ses yeux en coulisse; en somme, je
lui crois bon coeur, mais c'est une petite prétentieuse insupportable.
Jeanne, au contraire, est tout l'opposé. Elle a été élevée, cependant,
dans la même maison d'éducation, mais y a resté huit années
consécutives, ayant eu le malheur de perdre sa mère en bas âge.
Son père prétend, et sa fille en est un exemple, que l'éducation est
instinctive. Je crois qu'il y est pour beaucoup. Je ne sais si sa
fortune est aussi grande que celle des parvenus dont je viens de parler,
mais il appartient à la haute aristocratie, et sa fille, gracieuse et
mignonne, a surtout un cachet de distinction exquise et du plus parfait
comme il faut.
Elle apporte dans la conversation la timidité et la candeur de son âge,
ne parle que lorsqu'on l'interroge et répond avec bon sens, écoute
attentivement sans remuer, n'ose toucher à rien, et ne pose jamais une
question; sa mise est simple et sans prétention, elle sait se suffire à
elle-même, en s'occupant de mille petits travaux; la musique et tous les
arts d'agrément font ses délices; elle travaille, non en vue du monde,
mais pour elle-même et les siens.
Si elle juge, elle ne se permet pas de faire connaître son jugement;
mais je crois plutôt qu'elle ne s'arroge pas ce droit, elle respecte
trop les personnes plus âgées et plus expérimentées qu'elle pour oser
les juger; elle accepte ce qu'on lui dit et n'est pas habile à découvrir
les ridicules; elle a encore l'enthousiasme et les illusions de la
jeunesse qui font trouver tout beau et sans défaut; elle admire, elle
s'étonne, elle souhaite, trois sentiments que la vieillesse expérimentée
et blasée ne sait plus éprouver. Quel charme une jeune fille bien élevée
apporte dans l'intérieur où un mari l'introduira! Et combien l'homme qui
se marie doit étudier le caractère et le genre de l'éducation reçue par
la femme qu'il va prendre!
Ce qui distinguait en outre mes deux visiteuses, c'est que Jeanne se
possède parfaitement. Sans affecter en aucune façon, elle se retient,
elle subit l'influence de la personne en présence de laquelle elle se
trouve; elle sait respecter et tenir sa place. C'est là une qualité
beaucoup plus rare que l'on ne croit. La plupart des jeunes filles ou
jeunes gens se laissent emporter par la force de l'habitude, la fougue,
le naturel peut-être; et les gestes, les éclats de voix, l'abandon
indiscret, la familiarité prennent le dessus bien vite. On ne leur en
impose pas longtemps. Mais, eux aussi, ils perdent leur prestige, et on
voit bientôt ce qu'ils valent.
En habituant les enfants à se contenir, non seulement devant les
étrangers mais aussi en famille, on obtient de grands succès de réaction
sur une mauvaise éducation.