LES JEUNES FILLES DANS LE MONDE.

Tout change... il y a aussi des choses qui ne changent point! Tous, tant

que nous sommes, nous rions de nos parents qui disent: «Autrefois, quand

nous étions jeunes, il n'en était pas ainsi!» Nous, à notre tour, nous

répétons bientôt: «Quand nous étions enfants, il n'en était pas ainsi!»

En effet, des femmes encore jeunes, mères actuellement, peuvent se

rappeler combien il leur tardait de vieillir, alors qu'elles avaient

quatorze ans! On avançait de tous ses voeux le jour où la robe

s'allongerait enfin un peu; on hâtait par maintes tentatives le moment

où la coiffure pourrait prendre un aspect plus sérieux; on anticipait

sur le temps, en laissant volontiers croire à quelques années de plus,

quand il était question d'âge. Quel bonheur de passer pour avoir

dix-huit ans, quand on n'en avait que quinze!

Il n'en est plus de même aujourd'hui; la plupart du temps la jeune fille

de quinze ans sait parfaitement ce que lui enlève chaque jour; elle

prolonge autant que possible son adolescence; elle ne quitte qu'à

regret, à dix-huit ans, la coiffure de cheveux épars (encore tente-t-on

d'introduire l'usage de la porter même par de jeunes femmes), elle se

garderait d'échanger sa frange sur le front en bandeaux ondulés; la robe

courte ne peut pas s'allonger, puisque la maman la porte courte aussi.

Le chapeau fermé n'est plus à envier, mais plutôt à craindre; en un mot,

qui résume tout, peut-on dire, le cachemire n'est plus de mode! La jeune

fille d'il y a vingt ans aspirait à se marier pour porter un cachemire.

Aujourd'hui, elle aimerait mieux renoncer au mariage, si c'était à ce

prix? Ce qu'elle craint, avant tout, c'est de se vieillir, c'est de

perdre le moindre de ses avantages.

La fillette de douze ans commence à se rajeunir, afin de paraître plus

avancée dans ses études; elle connaît déjà cette terrible valeur du

temps, et dès lors plus de candeur, plus de naïveté; elle n'est plus

pressée de jouer à la maman et préfère prolonger la durée de la

flirtation en la commençant tôt.

Ceci provient évidemment de la faute des mères; précisément parce

qu'elles ont eu le tort de se vieillir trop vite dès l'abord, elles se

rattrapent dans une seconde jeunesse à laquelle, pour la faire durer, il

est nécessaire de ne point produire de grandes filles.

La grande préoccupation de ces quelques mères est de tenir leurs filles

jeunes, fillettes le plus longtemps possible; ne croyez pas que ce soit

dans le but unique de se rajeunir elles-mêmes, c'est bien dans l'intérêt

de ces chères filles, assurent-elles; elles oublient que le temps est ce

qui échappe le plus à la volonté humaine.

Nous pouvons nous préserver du soleil et de la pluie, nous pouvons faire

de la clarté en pleine nuit, nous pouvons disperser les nuages à l'aide

du canon, commander aux vagues, au feu, grâce aux perfectionnements de

la science, mais devant le temps qui s'écoule nous restons impuissants.

En vain nous cherchons à nous tromper nous-mêmes par de fausses

apparences, en vain nous nous figurons arrêter les années en les

empêchant de marquer sur nous et nos filles l'empreinte de leurs

griffes; un peu plus tôt, un peu plus tard, le temps reprend ses droits,

car il ne nous a pas fait grâce d'une minute.

Que vous introduisiez votre fille dans le monde à dix-sept ou à vingt

ans, sa trentième année arrivera toujours à son heure. Elle aura eu dix

ans ou treize ans de jeunesse selon votre volonté.

Chaque chose a son opportunité dans la vie. Il y a l'âge de l'étude,

l'âge des plaisirs mondains, l'âge de l'ambition, l'âge du calme. Il est

bon de ne pas empiéter; on n'arrive qu'à supprimer.

La fillette doit passer sa tendre adolescence à l'abri du monde et des

idées de coquetterie, afin de se donner sans distraction à l'étude, afin

de ne pas avancer trop vite dans la connaissance des désillusions.

Mais lorsque l'âge de vivre humainement est arrivé, lorsqu'il est temps

de goûter des plaisirs doux et permis, puis de songer à devenir épouse

et mère de famille, pourquoi en retarder l'instant? Pendant un très

petit nombre d'années seulement, il est possible de danser avec ce

bonheur pur et sans mélange, qui est l'apanage de la jeunesse!

Il n'y a qu'un âge pour croquer les pommes vertes à belles dents;

certes, il ne faut pas en abuser au point d'abîmer son estomac; de même,

des petites sauteries, des petits bals, des petits plaisirs qu'on ne

saurait plus goûter à cinquante ans, doivent être permis à la jeunesse,

lorsque l'étude ne réclame plus aussi strictement l'attention, et avant

que les grands devoirs de la famille ne viennent nous accaparer.

En ne contrecarrant pas, pour des motifs d'un intérêt relatif, ce que la

nature a en quelque sorte institué, on évite bien des heurts. Pourquoi

voyons-nous tant de femmes d'un certain âge ridiculement coquettes et

avides de plaisirs mondains? parce qu'elles ont été contrecarrées à

l'époque où il aurait été rationnel pour elles de les prendre.

Maintenues en arrière sévèrement par une mère trop coquette ou très

rigide, du couvent elles ont passé dans la maison du mari où les

douceurs de la maternité leur ont fait l'effet de devoirs amers, parce

qu'elles les privaient de cette liberté chérie si vivement attendue et

espérée. Ces désirs, cette soif inassouvie se concentrent, s'attirent et

font explosion enfin, précisément au moment où il serait temps de se

retirer.

Que de femmes je connais dans ce cas, et que de maris déçus! Ils ont

épousé des jeunes filles aux yeux baissés, n'étant jamais sorties, ne

connaissant rien du monde, et qui, secrètement, dans le fond de leur

âme, n'avaient que le désir de le connaître; mariées, elles se sont

métamorphosées en les créatures les plus mondaines. Au contraire, une

jeune fille qui est allée deux ou trois ans dans le monde ne demande pas

mieux que de vivre un peu retirée, sans être pour cela blasée.

Il ne faut rien exagérer, et c'est là cependant ce qui a lieu le plus

souvent.

Il y a deux courants très différents dans la manière de diriger les

jeunes filles dans le monde; tous les deux exagérés, l'un où, copiant

les Américaines, les artistes, la jeune fille s'émancipe beaucoup trop;

l'autre où sa retenue devient une pruderie gauche, maladroite; parfois

même on trouve les deux excès réunis dans la même personne.

Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle · 第 59 / 73 题