L'INITIATIVE.

L'initiative est certainement une fille de l'intelligence. Comme

celle-ci, elle demande à être développée chez les enfants.

Malheureusement on tombe souvent dans les excès; tantôt, sous prétexte

de donner à l'enfant de la décision de caractère, on voit des parents

encourager la hardiesse, l'impertinence, les sentiments d'une

indépendance allant jusqu'à la licence, tantôt on voit au contraire

l'initiative complètement supprimée, et l'enfant presque réduit à

l'idiotisme.

On croit donner du caractère à un enfant en lui accordant une entière

liberté dans tout; on oublie combien il a besoin d'être guidé. On

n'arrive nullement au résultat désiré; un enfant ainsi habitué est

indiscipliné, volontaire, et malgré cela peut avoir parfaitement un

caractère faible et indécis. Le caractère doit être formé, dressé, et

non pas laissé à lui-même. Les digues qu'on peut lui imposer ne nuisent

en rien à l'initiative ni à la fermeté.

Il y a des parents très brusques, très autoritaires, qui paralysent les

caractères. Ils arrêtent l'élan, l'enthousiasme, les efforts. Ceci est

très malheureux pour l'enfant; cependant, lorsque l'apathie n'est pas

naturelle, une fois la pression éloignée, on voit bientôt l'intelligence

instinctive se réveiller.

Il est donc très essentiel de ne pas confondre l'initiative avec la

hardiesse et l'indépendance; je connais une mère qui tient sa fille dans

une complète ignorance des choses de la vie, sous le prétexte de ne pas

lui donner le goût de l'indépendance; elle lui a fait une règle de

conduite, de tenue, dont elle ne doit pas se départir. Or, quelle est la

règle qui puisse être suivie sans exception? Il n'y a rien d'absolu dans

le monde. Par exemple: «Sous aucun prétexte tu ne feras ceci ou cela!»

Mais il peut se présenter une circonstance impérieuse qui oblige à

enfreindre cette règle. Il est vrai que la jeune fille a l'esprit très

étroit et elle prend à la lettre ce qui lui est dit. Elle n'a aucune

timidité vraie, mais elle est timorée à l'excès.

Tout en enseignant à une jeune fille à ne pas faire certaines choses,

par exemple, stationner sur la porte, courir dans la rue, sortir sans

que son manteau soit boutonné, parler à un monsieur dans la rue et mille

autres choses, il faut cependant lui faire comprendre qu'il y a mille

circonstances dans la vie où il est, au contraire, nécessaire de faire

ces choses. D'abord, cela dépend de la position que l'on occupe; ainsi,

vous êtes riche, mademoiselle, vous avez des domestiques, vous vous

faites servir, cependant au besoin vous vous servez très bien vous-même;

mais venez-vous à perdre votre fortune, aussitôt sachez abandonner vos

grands airs, et mettez-vous au niveau de votre position; laissez de côté

vos délicatesses et vos susceptibilités intempestives. Dans certains

moments, dans certaines occasions, telles choses sont à propos qui ne le

sont pas dans d'autres. Il faut savoir distinguer; mais ici nous

retombons dans le discernement, dans le jugement, qui est sans contredit

la qualité la plus utile à posséder, la mère de toutes, pourrait-on

dire.

L'initiative ne doit pas être inspirée par l'orgueil, mais par une

certaine confiance en soi-même, qui n'enlève cependant la modestie en

quoi que ce soit. Ce n'est pas la confiance en ses talents que l'on a,

mais la foi en sa persévérance et dans les études que l'on a faites.

Que de jeunes filles sont pleines de bonne volonté, mais persuadées

qu'elles sont incapables de faire telle ou telle chose par elles-mêmes!

elles ne veulent même pas essayer. Elles manquent d'idée, d'activité,

d'ingéniosité. Elles paraissent intelligentes, car elles raisonnent sur

toutes les choses de la vie, mais elles ne savent rien faire par

elles-mêmes; elles n'osent pas; elles hésitent si elles doivent ou non.

Elles n'ont pas soif d'apprendre et de se rendre utiles.

Un exemple bien frappant que l'on voit à tout propos: un membre d'une

famille se sent-il indisposé, la première pensée est d'aller quérir le

médecin; celui-ci n'est pas chez lui, on l'attend avec impatience, mais

on ne songe pas à ce qui pourrait être fait. Le médecin arrive, il

ordonne la moindre chose, des serviettes chaudes, un cataplasme; mais la

domestique n'est pas là; impossible de faire sans elle; on serait tenté

de croire que la jeune fille est une enfant ignare.

J'ai vu une jeune mariée, qui avait reçu une éducation de ce genre,

terriblement embarrassée.

Elle et son mari passaient seuls leur premier mois de noces dans l'hôtel

de leurs parents à la ville, ceux-ci étant à la campagne. Un jour, ils

avaient dîné dehors, et les domestiques en avaient profité pour sortir.

Le mari fut pris d'une gastrite; ils montèrent dans une voiture et en

route s'arrêtèrent chez un pharmacien pour acheter du tilleul.

C'était amusant de voir cette jeune femme embarrassée avec son petit

paquet de tilleul dans les mains, effrayée à l'idée que son mari était

malade. Elle n'avait pas eu la précaution de prendre avec elle une clef

de l'appartement. Elle n'avait pas l'habitude!... Quant aux malades,

jamais elle ne s'était occupée de les soigner; sa mère l'avait toujours

soignée, elle, et lui avait évité les moindres soucis avec soin. Le

concierge fut obligé de passer par une fenêtre pour s'introduire dans

l'appartement et ouvrir la porte en dedans. Puis, il s'agit d'allumer le

feu, de faire bouillir de l'eau; jamais de la vie elle ne s'était

occupée de tout cela, elle ne savait par quel bout s'y prendre. Elle fut

obligée de descendre réclamer le service de la concierge, qui était une

fraîche brune aux yeux pers, et qui soigna le mari avec des attentions

de toute espèce, pendant que la jeune inutile fut engagée à rester dans

sa chambre, pour ne pas se fatiguer.

On n'apprendra jamais assez aux enfants, non seulement en bas âge, mais

surtout dans l'adolescence, à savoir ce qu'on appelle en langage

vulgaire, _se retourner_: faire usage de leurs dix doigts en temps

opportun, utiliser leurs capacités selon les circonstances et les

occasions.

Une fois, j'allais rejoindre une amie avec laquelle je devais me rendre

à Saint-Germain, pour visiter une maison de campagne. Sa fille venait

avec nous: c'était une jolie personne de dix-huit ans. Ses grands yeux

noirs brillaient comme des diamants, et un gracieux sourire était

stéréotypé sur ses lèvres.

Il était convenu que nous partirions par le train d'une heure, afin

d'avoir l'après-midi à nous, mais «Laure n'est pas prête,» me dit la

mère quand j'arrivai chez elle pour les chercher. La femme de chambre

était occupée à l'habiller. A vrai dire, cela m'eût étonnée qu'il en fût

autrement, car je connais Mme C. de longue date et je sais qu'elle

attend toujours après sa fille. Le train d'une heure fut bientôt manqué,

et je prévoyais déjà que nous manquerions le train de 2 heures, ce qui

me donnait grande envie de renoncer à l'excursion pour ce jour-là, quand

Mme C., s'étant absentée du salon, vint annoncer que nous pouvions

descendre, Laure était prête; la jeune fille sortit enfin du corridor

qui conduisait à sa chambre du pas égal et mesuré qui lui est

particulier. Rien au monde ne peut la sortir de sa placidité immuable.

Pendant que nous piétinions sur place, et que nous avancions sur le

palier pour devancer le moment de monter dans la voiture, Mlle Laure,

tenant absolument à ne pas franchir la porte sans avoir mis le dernier

bouton de ses gants, s'était arrêtée pour accomplir ce travail de haute

importance.

--Viens donc, lui dit sa mère; nous allons encore manquer ce train: tu

mettras tes gants dans la voiture.

Je regardais Mme C., elle tenait ses gants à la main; il lui semblait

ainsi entraîner plus vite sa fille. Elle lut sans doute dans mes yeux,

car elle me dit d'un ton d'excuse:

--C'est dans sa pension qu'on l'a rendue chipie comme cela! Elle

croirait commettre une faute énorme d'être vue dans la rue sans ses

gants!

Enfin nous étions sur le trottoir, sa mère la poussa dans la voiture.

--N'as-tu rien oublié, au moins? As-tu ton parapluie, ton mouchoir?

--J'ai oublié mon mouchoir, répondit Laure.

--Ah! quelle enfant! Fanny, vite, montez chercher le mouchoir que

mademoiselle a oublié, dit la mère à la femme de chambre qui était

descendue nous aider.

En ce moment deux jeunes gens passaient sur le trottoir, et plongeaient

leurs regards dans la voiture. J'entendis qu'ils disaient:

--Jolie personne! Quels yeux expressifs!... Quel vif esprit ils

reflètent!...

Enfin, nous partons; en chemin, Mme C., selon une excellente méthode,

apprête l'argent pour pouvoir payer le cocher en descendant sans perdre

de temps; mais il lui manquait de la monnaie; j'en étais munie;

auparavant je voulus voir un peu ce que ferait Laure, et je lui demandai

si elle n'avait pas sa bourse. Elle me répondit qu'elle n'avait jamais

plus de cinquante centimes dans sa poche.

Sa mère prit la parole:

--Si je lui laissais de l'argent, elle le perdrait; elle a seulement

quelques sous pour donner aux pauvres. Comme elle ne sort jamais sans

moi ou son institutrice, elle n'en a pas besoin.

--Oui, mais vous pensez à la marier, elle est en âge; elle sortira

seule; il faudra bien qu'elle s'habitue à avoir de l'argent!

--Bah! son mari en aura pour elle!

--Mais son mari ne sera pas toujours cousu à sa jupe!

Pendant ce temps, je comptai ma monnaie.

--Il manque pour le pourboire, dis-je; eh bien, mademoiselle Laure, nous

allons utiliser vos sous.

--Combien faut-il? dit-elle.

--Cinq sous.

--On ne donne que cinq sous de pourboire?

--Comment! tu trouves que ce n'est pas assez? dit sa mère.

--Moi, je ne sais pas!

--Alors, si vous prenez une voiture, quelques jours après vos noces,

vous ne saurez pas combien il faut donner de pourboire à votre cocher?

--Oh! mon Dieu, non! je lui donnerai aussi bien un franc que deux sous!

Quelle éducation!

Nous arrivions à la gare; l'heure sonnait, il n'y avait pas une minute à

perdre. Malheureusement Mme C. et moi étions peu ingambes, lourdes,

épaisses; il eût fallu courir pour arriver à temps au guichet; Laure y

serait arrivée en une seconde; précisément une jeune fille comme elle

nous dépassa, alerte et vive, envoyée par sa mère; elle prit ses

billets, tandis que nous n'arrivâmes que pour voir le guichet se fermer

à notre nez, pendant que Laure nous suivait de son petit pas. Quel

désappointement! Attendre une heure et partir par le train de trois

heures pour arriver à quatre, c'était à y renoncer! Heureusement qu'un

vieux monsieur qui se trouvait là vit notre ennui; il venait précisément

de prendre des billets pour des amis qui n'étaient pas arrivés, et comme

on sonnait pour la dernière fois et qu'on allait fermer les portes, il

nous les céda obligeamment, attendu qu'il avait une heure pour en

prendre d'autres.

Une fois dans le wagon, un peu reposées de nos émotions, je dis à Mme

C.:

--Et vous auriez vu inconvénient à faire courir Laure devant nous

prendre les billets tout à l'heure?

--Elle n'aurait pas su... Ensuite, on lui a appris à la pension à ne

jamais presser le pas dehors... Puis, voyez-vous, je ne tiens pas à ce

qu'elle s'émancipe trop... Elle ne songe pas, comme d'autres jeunes

filles, à avoir de l'indépendance, elle ne saurait qu'en faire! Elle est

incapable de rien faire par elle-même!

Franchement, je ne savais trop que répondre à de telles raisons. En ce

moment, je vis que la figure de Laure s'était assombrie. Elle venait de

faire sauter un bouton de son gant; il est bien vrai que rien n'est laid

comme des gants non boutonnés qui retombent sur le poignet; mais

nécessité fait loi! Voyant son ennui je sortis de ma poche une toute

mignonne ménagère, dont j'ai l'habitude de me munir quand je vais en

excursion.

--Tenez, lui dis-je en la lui passant, vous trouverez là de quoi réparer

l'accident.

--Coudre en wagon? fit-elle avec des yeux étonnés.

--Pourquoi pas? C'est peut-être un peu plus difficile.

--C'est que ce n'est pas moi qui raccommode mes gants; c'est ma femme de

chambre.

J'avais presque envie de dire: «Il faudra aussi choisir un mari qui

sache coudre les boutons!»

--Vous trouvez Laure peu dégourdie, me dit la mère qui lisait mes

pensées sur mon visage. Il est vrai que, de son naturel, timorée et un

peu lente de perception, il n'a rien été fait pour la secouer, parce que

nous avons longtemps pensé qu'_elle se ferait_. D'ailleurs ce n'est pas

amusant de gronder une enfant! Je crois que le mariage la développera.

--C'est ainsi qu'on a fait pour vous?

--Oh! non. J'étais aussi un peu engourdie, mais j'avais une mère qui ne

m'aurait pas supportée telle que, et il faut bien avouer que j'ai été

rudoyée et ai reçu bien des sermons peu agréables.

--Vous vous en êtes mal trouvée? Vous regrettez d'être intelligente,

active?

--Oh! non. Je bénis tous les jours le souvenir de ma mère pour cela;

mais, sur le moment même, je vous assure que je ne l'aimais pas! Les

circonstances de la vie m'ont appris combien il est agréable de savoir

un peu de tout!

Que pouvais-je répondre à cela? Mettre davantage les points sur les _i_

eût été absolument contraire à l'esprit de société.

Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle · 第 57 / 73 题