Cet âge (de onze à dix-huit ans) réclame, pour les deux sexes, une
attention particulière sous tous les rapports, même sous celui de la
toilette; néanmoins, c'est l'âge dont on se préoccupe le moins d'une
façon spéciale. Il est souvent question de l'enfant, du bébé; on parle
fréquemment de la jeune fille, mais la fillette et le garçonnet sont
laissés dans l'ombre. Il est évident qu'en perdant ses dents de lait,
l'enfant acquiert sa première laideur. Sa croissance, en le rendant
disproportionné, lui ôte les grâces potelées du premier âge; les études
auxquelles on le soumet, le travail de la nature qui s'opère en lui avec
force et rapidité, le rendent maussade et méchant parfois. Voilà pour le
physique; au moral, sans pouvoir offrir les compensations de la
communion d'idées, il comprend trop et gêne les conversations. En somme,
c'est l'âge ingrat, et cependant c'est à cet âge que nous commençons à
juger ce qui nous entoure, c'est à cet âge que nos convictions se
forment, que tout nous frappe, que des impressions ineffaçables se
gravent en nous; c'est à cet âge que notre coeur comme notre intelligence
se développent en même temps que nos membres; et qu'avides de les
exercer, nous nous jetons sur tout ce qui se présente, nous nous en
emparons, et nous nous l'approprions pour notre vie entière
généralement.
Ces quelques années exigent une surveillance de tous les instants, et
lorsqu'on a pris toutes les précautions possibles pour que le petit être
ait été bien entouré dans ses premiers pas dans la vie, matériellement
et intellectuellement, afin qu'il n'arrive aucun accident à ses frêles
petits membres, et que sa fraîche mémoire ne soit pas souillée de mots
impropres ou de mauvaises impressions, il ne faut pas se lasser, car le
moment important arrive seulement. Le corps et l'âme doivent être plus
que jamais préservés, sous peine de les voir l'un et l'autre s'étioler.
La santé pour le physique, la toilette et les manières pour l'extérieur,
l'âme et le coeur, le jugement et l'intelligence pour le moral, voilà
toutes les choses importantes qu'il s'agit de diriger et sur lesquelles
il est indispensable d'attirer l'attention des parents.
Par la santé, j'entends aussi le développement et la conformation du
corps de dix à dix-huit ans. Le tempérament se constitue, les membres se
forment à peu près tels qu'ils doivent rester toute la vie. Aussi les
précautions qu'on a prises pendant l'enfance ne doivent-elles être
continuées qu'avec plus d'attention pendant l'adolescence. La
gymnastique pour les deux sexes est indispensable; elle est préférable à
tout autre exercice du corps, car elle ne rend pas seulement fort et
alerte, elle rend aussi adroit et agile.
Généralement on fait beaucoup _sortir_ les enfants; c'est un tort,
vis-à-vis surtout des petites filles. (Les garçons sont d'ordinaire au
collège à cet âge, et je parle des filles élevées par leurs mères.)
C'est pourquoi l'éducation de la pension ou du couvent peut être
préférable. La fillette y joue, y court, mais ne _sort_ pas,
c'est-à-dire ne prend pas l'habitude de se parer tous les jours, et
d'aller faire de grandes courses, silencieuse et guindée, à côté de sa
mère ou de son institutrice.
Je connais des femmes qui ont été tellement accoutumées dès leur enfance
à _sortir_, à aller arpenter les boulevards et les Champs-Elysées, que,
jeunes filles, un jour de réclusion les rend déjà malades, et, jeunes
femmes, elles ne peuvent supporter leur intérieur. La femme doit vivre
chez elle, et comme le tempérament se plie aux habitudes de longue date,
il n'y a qu'à lui donner celle-ci pour qu'il s'y conforme.
L'estomac a besoin aussi d'être formé, mais non _gâté_. Peu à peu, il
arrivera à supporter tous les bons aliments, mais jamais les mauvais, ni
l'irrégularité des repas.
Le sommeil est nécessaire aux jeunes gens. Le sommeil du soir, qui est
dans l'ordre de la nature, répare les forces, tandis que celui du matin,
au moment où la terre se réveille, énerve et alanguit. Se lever tard est
une habitude perverse qu'il ne faut pas laisser prendre; et pour cela il
faut éviter avec soin d'en faire une récompense, ainsi que cela a lieu
très souvent. Je connais une mère prudente, pour les enfants de laquelle
la plus grande punition qu'on puisse leur infliger est de les obliger à
rester tard au lit.
Il est vrai que c'est souvent de nos propres défauts qu'héritent ces
petits êtres, et nous croyons, nouvelle erreur, y trouver un titre à
notre indulgence; tandis que nous devrions n'y voir qu'une leçon et un
ordre sévère, pour nous qui les avons expérimentés à nos dépens, de les
en préserver. Mais l'amour-propre est là pour nous aveugler! Que de
parents se mirent avec complaisance dans les défauts de leurs enfants!
Pour bien élever un enfant, surtout à l'âge où il est _clairvoyant_, il
faudrait être parfait, et je connais bien des parents qui ont plutôt
l'héroïsme d'une séparation qu'ils reconnaissent nécessaire que celui de
se corriger!
Comme toilette et comme manières, la démarcation est bien tranchée.
Depuis la première communion jusqu'à son entrée dans le monde,
c'est-à-dire de onze à dix-huit ans, la fillette et la jeune fille
doivent s'abstenir de tout ce qui est trop recherché, trop compliqué,
sous peine de paraître, non pas de petites femmes en miniature, comme
lorsqu'elles avaient six ans, et que leurs mères se plaisaient à modeler
leurs toilettes sur les leurs propres, mais à de petites bonnes femmes;
car, à quinze ans, si l'on s'affuble trop, on peut très facilement en
paraître vingt ou davantage.
Il faut aussi éviter de tomber dans l'excès contraire, ce qui arrive
fréquemment aujourd'hui: pour une raison ou pour une autre, coquetterie
de mère, de soeur, ou de jeune fille même, est maintenu l'habillement de
la fillette, jusqu'à l'entrée dans le monde; la jupe reste courte, les
cheveux ondulés flottant dans le dos, et l'on supprime ainsi ces
quelques années si suaves et si pleines de charme de l'adolescence;
restons dans la règle commune; suivons les usages reçus par la majorité
et bons à suivre par les gens sensés. Dès que la petite fille atteint sa
douzième année, on supprime les falbalas, les bijoux, les plumes, les
corsages décolletés et à manches courtes. La jupe doit s'allonger et ne
plus découvrir le mollet, les cheveux sont nattés ou relevés dans un
réseau.
Les manières et le langage subissent la même transformation. La démarche
devient moins libre, plus posée; les reparties, les saillies d'enfant,
qu'on appelle spirituelles, et qui sont toujours, d'ailleurs, ridicules
dans la bouche d'un enfant, ne sont absolument plus tolérées; en un mot,
la fillette doit rentrer dans l'ombre, comme la fleur, qui est son
emblème, se cache sous les feuilles.
Les bonnes habitudes, avons-nous dit, se prennent à cet âge,
physiquement aussi bien que moralement. La jeune fille, prenant
l'habitude de se tenir courbée, la gardera, de même si elle contracte
celle de la paresse. Le caractère demande à être formé dès la première
enfance, et il est presque impossible de transformer, à douze ans,
l'enfant colère, gourmande, menteuse, dont les défauts n'ont pas été
réprimés plus jeune. Il faut alors la _briser_, la contraindre, et la
tâche est devenue excessivement difficile; il s'agit de ne pas laisser
perdre les bons fruits que la première enfance donne, ou plutôt ces
fleurs que le printemps fait éclore. Il nous appartient de les cultiver
pour qu'elles se changent en fruits; ces fruits eux-mêmes doivent
arriver à la maturité, sans qu'aucun insecte vienne y mordre et
s'introduire jusqu'au coeur.
N'arrive-t-il pas parfois que dans notre verger nous trouvons notre plus
beau fruit attaqué? et ne sommes-nous pas obligés de veiller sans cesse?
Nous craignons, au moindre coup de vent, que le faible lien qui le
retient à l'arbre et lui donne la vie ne vienne à se briser; mais ce qui
est plus pénible encore, n'est-ce pas de le voir ronger par un ver que
nous ne pouvons extraire, si nous ne nous y prenons à temps? Rien ne
peut mieux donner l'idée de l'âme d'un enfant. Il faut veiller, jusqu'à
ce qu'elle soit formée, et si la moindre gelée peut perdre la fleur, une
main étrangère peut nous ravir le fruit.
Le genre d'éducation se modifie totalement lorsque commence l'âge de
raison.
Les corrections, les caresses, les choses palpables, pour ainsi dire,
ont seules le dessus dans le bas âge; le raisonnement, la persuasion n'y
peuvent rien. Mais quand arrive l'époque dont je m'occupe, ce n'est au
contraire qu'à la persuasion et au raisonnement qu'on doit recourir. Et
c'est pourquoi la tâche devient de plus en plus difficile et se
restreint davantage dans le cercle maternel. Il ne suffit plus
d'exprimer sa volonté, de la faire obéir, il faut l'expliquer, la
déterminer, savoir s'adresser à l'entendement de l'enfant et s'appliquer
à le lui former.
Mais ce qui offre une double difficulté, c'est que dans les choses mêmes
qu'il faut lui apprendre, il est nécessaire de lui en céler une partie;
c'est une pierre d'achoppement que bien des mères ne savent pas tourner.
Sous le prétexte de conserver la candeur de la fillette, elles lui
interdisent toute lecture; elles ne veulent rien lui faire connaître de
la vie ou du monde; puis, l'âge venu, sans préparation aucune, elles lui
ouvrent toutes les portes et lui permettent, elles y sont bien obligées
d'ailleurs, toutes les lectures. C'est par paresse, la plupart du temps,
et simplement pour se dispenser de prendre une peine, un soin
quelconque. Une mère qui entend bien sa mission et son devoir initie peu
à peu sa fille à la vie; elle la lui explique, la lui analyse, lui ouvre
le chemin, la guide par la main, non en en éloignant complètement les
ronces pour ne lui laisser que les fleurs, mais en lui apprenant à les
éviter elle-même ou à les supporter; car l'existence est pleine
d'entraves, d'épines, et la jeunesse ne doit pas l'ignorer.
De douze à quinze ans, les jeunes imaginations veulent tout saisir; le
mal surtout les attire comme l'abîme qui donne le vertige; essayer de le
leur dissimuler tout à fait est impossible. Leur apprendre à le regarder
froidement, à l'envisager avec horreur, est un grand bienfait.
L'ignorance n'empêche pas de tomber; au contraire, elle précipite à
mesure que l'entendement se développe, que l'intelligence arrive sans la
science; on doit donc insensiblement démontrer le bien du mal.
Aussi, c'est précisément à cet âge si intéressant où la petite personne
devient fillette, que la mère doit quitter le moins son enfant. C'est
alors que les impressions sont les plus fortes, d'autant plus qu'elle
croit savoir et ne sait rien.
La tâche devient aussi plus difficile, parce que l'enfant veut déjà
essayer son jugement, et, l'expérience ainsi que la science lui
manquant, elle est entraînée à juger à faux. C'est une grande victoire
de lui enseigner à se défier de son propre jugement et de lui laisser
apercevoir l'étendue de son ignorance.
Les liaisons, les fréquentations sont d'une haute importance à cette
époque de la vie. Elles s'emparent de nous avec une intensité telle,
qu'elles sont la source souvent de bien des entraînements et de bien des
malheurs. Essayer d'y soustraire la jeunesse est presque impossible sans
froisser son coeur. Seulement, la vigilance doit redoubler. Il faut
surtout éviter d'exiger de brusques ruptures, qui font tourner en
intrigues un simple engouement qui serait tombé de lui-même. Le meilleur
moyen, l'unique, pour garantir la jeunesse de toute influence, est de
l'occuper, de la fatiguer, physiquement et moralement; lui donner le
moyen de dépenser amplement l'exubérance de forces que lui donne son
âge, et qui, concentrée, ne manquerait pas de se déverser d'un autre
côté.
Les jeunes filles s'éprennent les unes pour les autres de vives amitiés;
elles se figurent bientôt qu'elles sont victimes et tyrannisées, si on
veut les priver de voir celles qu'elles ont choisies pour amies; elles
trouvent aisément des personnes qui croient bien faire en facilitant un
rapprochement à l'insu de la mère, entre les jeunes amies, comme si tout
ce qu'on dissimule aux parents ne soit pas déjà une faute par cela même,
et qu'ils n'aient pas des motifs puissants pour désirer être obéis.
Malheureusement, on est toujours tenté de penser que les parents ont
tort; on n'a pas assez de confiance dans leur morale, et c'est là que se
trouvent le danger et la cause de l'indiscipline, de l'insubordination.
Les jeunes n'ont plus foi aux vieux. Hélas! on est forcé d'avouer que
c'est un peu la faute de ceux-ci; s'ils ne se montraient pas aussi
souvent fautifs et répréhensibles, la jeunesse s'habituerait à les
respecter davantage et à s'en rapporter à leurs décisions.
Il y a cependant des enfants bien élevés qui ne se permettent pas de
juger leurs parents et agissent comme Sem envers Noé. Cela dépend encore
de l'éducation qu'on leur a donnée.
Pour en revenir aux mauvaises liaisons, je répète et j'insiste, comme
étant un point important, pour qu'on ne brusque pas les ruptures, à
moins qu'on puisse mettre une distance matérielle entre les deux amies
et opposer une forte distraction à l'ennui qui résulterait de la
séparation. Dans le cas contraire, il faut se contenter de veiller, de
persuader doucement, et d'attendre, ce qui ne tarde souvent pas, que les
circonstances de la vie viennent dénouer d'elles-mêmes les liens
qu'elles ont formés.
Si la jeune fille arrivait à voir son amie en cachette de sa mère, même
rarement, cela pourrait lui être beaucoup plus nuisible que de la voir
souvent en sa présence. Le fruit défendu possède un attrait puissant.
Puis on prend l'habitude des cachotteries, des intrigues, et tout cela
décline en besoin, qui se rejette plus tard sur des objets où le péril
est plus grand.