LE CHOIX D'UNE PROFESSION.

On peut dire que ce chapitre fait suite en quelque sorte à ceux sur le

développement de l'enfant, et quoique le choix d'une profession ne soit

mis en question qu'à l'âge de l'adolescence, il est, selon le système

que je vais expliquer, indispensable de s'y préparer à l'avance. Je veux

parler spécialement des professions à donner à une enfant riche, parce

que c'est principalement pour les filles que la solution de cette

question présente des difficultés, et ce sont toujours des questions

difficiles que je dois m'occuper, les autres n'ayant pas besoin d'être

approfondies; ensuite parce que l'embarras est double quand il s'agit de

filles de familles aisées ou riches.

C'est maintenant un fait avéré qu'on peut être certain de ne pas

conserver toute sa vie la même position de fortune.

Parmi un nombre assez considérable de personnes qu'il m'a été donné de

connaître directement ou indirectement, je puis dire qu'à quelques rares

exceptions près, je les ai toutes vues dans un espace de vingt années

changer de position du tout au tout. Ceux-ci, en petit nombre, que

j'avais laissés dans une humble position, désolés, sinon désespérés, je

les ai retrouvés superbes et brillants. Ceux-là, toute une pléiade, que

j'ai vus planer dans les hautes régions de l'opulence et des honneurs,

sont descendus dans la plus obscure pauvreté.

Il n'y a pas encore bien longtemps que j'ai eu un nouvel exemple

frappant. Il y a quelque dix ans à peine, dans la cour d'un splendide

hôtel du boulevard Haussmann, vous eussiez vu monter dans son landau

confortable superbement attelé, une belle femme de quarante ans environ,

le véritable portrait de la matrone antique; il n'était que deux heures

de l'après-midi, car ce n'était pas aux heures préférées de la foule

élégante qu'elle se rendait au Bois, mais aux heures où le soleil est le

plus doux à respirer, où les allées désertes permettaient à ses cinq

petits garçons qui faisaient échelon depuis l'âge de dix ans jusqu'à

deux ans, de s'ébattre sous ses yeux.

Ce landau était donc plein de têtes blondes et enfantines. Le dimanche

on prenait deux voitures; dans le clarence, étaient une gouvernante et

une bonne avec les deux plus jeunes bébés; dans le landau, sur le

devant, se plaçaient les trois aînés; dans le fond l'heureuse mère, ne

laissant à personne le soin de bercer son sixième, nouveau-né, une

mignonne fillette qu'elle nourrissait; le père était assis à côté.

Quelle belle famille! Quelle bonne mère! Quelle union parfaite! Jamais

elle n'allait au théâtre ni au bal, pour ne pas quitter ses enfants.

Elle présidait à leurs études, à leurs jeux, à leur toilette, malgré le

nombreux personnel de domestiques qui l'entourait.

Elle avait droit dans ses armes à une couronne fermée par son père, à un

manteau de lord par sa mère... Le bonheur, la fortune, les honneurs,

tout lui souriait... Aujourd'hui, c'est dans une petite ruelle, à

Montrouge, que l'on habite! Quel vent de malheur a soufflé sur tout

cela? et la petite fille bercée dans le landau, quelle va être sa

destinée de jeune fille?

Les fortunes sont tellement peu sûres, que personne ne se fait même

illusion. Il est impossible de prévoir les événements, et de dire ce

qu'on sera demain; aussi c'est une préoccupation constante de tous les

parents sérieux, de mettre leurs enfants à même de pouvoir, en cas de

besoin, trouver des ressources en eux-mêmes.

Il y a aussi une classe plus modeste qui se préoccupe de la même

question, c'est cette classe où le chef de la famille gagne, chaque

année, de quoi faire mener aux siens une existence tout juste

convenable, mais qu'il laissera sans ressources, le jour qu'il tombera

malade. C'est une misère dorée avec un précipice au bout.

Ce que je reçois de demandes, d'avis, de ces deux positions, on peut se

l'imaginer. Une mère jouissant d'une fortune moyenne me dit: «J'ai envie

de faire apprendre à mes filles l'état de modiste ou de couturière.»

Une autre m'écrit: «Je donne à mon enfant une profonde instruction; il

me semble que je ne puis lui laisser une fortune plus solide. Avec de

l'instruction on arrive à tout.»

Cette autre encore: «Parmi les beaux-arts que ma fille apprend, je veux

qu'elle en approfondisse un, sous le rapport industriel. C'est une sorte

de métier artistique qu'elle aura toujours sous la main.»

Je réponds, en prenant les demandes à reculons, et je commence par la

dernière solution:

--Si votre fille a besoin de gagner sa vie dès à présent ou du moins

dans un court délai, vous avez pleinement raison de choisir un art

industriel, celui le plus en vogue pour le moment. On ne peut guère

faire un tel choix quand il s'agit d'un avenir incertain et éloigné,

parce que la mode change; à un moment donné, la peinture sur porcelaine

et la peinture sur éventail étaient d'un bon rapport; aujourd'hui elles

rapportent à peu près de quoi mourir de faim.

Le dessin sur bois est beaucoup plus recherché; on fait tant de

publications illustrées que l'on manque d'artistes. Ici, on se trouve

devant une difficulté: les maîtres en ce genre ne veulent pas faire

d'élèves. Ils ont peur des concurrents. Mais la mode, la science, les

découvertes peuvent changer tout cela, et, d'ici quelques années, un

autre art viendra détrôner celui-là. La miniature sur ivoire s'est vue

ruinée par la photographie, quoiqu'il ne puisse y avoir rivalité ni

comparaison. Mais il est bien rare maintenant qu'on fasse faire un

portrait à la miniature.

A la première question je répondrai:

--Madame, il n'y a que les petites filles de classes ouvrières qui vont

à l'apprentissage, puis en journée. Ce n'est pas à un si maigre résultat

que vous songez. Si vos filles étaient réduites par une immense

adversité à être ouvrières (cela s'est vu), elles sauraient mieux

travailler que des ouvrières de profession, rien qu'en sachant ce que

toute jeune fille de famille sait. Il n'y en a pas une, aujourd'hui, qui

ne sache tailler et coudre, monter un chapeau aussi bien qu'une ouvrière

de profession; du moins, il lui manquerait peu pour se perfectionner.

Mais si vous entendez qu'elle soit capable de fonder une maison de modes

ou une maison de couture, cela est différent: il n'est pas nécessaire

d'avoir été à l'apprentissage, et je vais vous répondre, en même temps

qu'à la seconde maman, qui pense que l'instruction peut tenir lieu de

tout: celle-ci se rapproche du but.

Il y a quelque chose de plus à enseigner à un enfant qu'un métier, sans

contester que la connaissance approfondie d'un métier soit excellente:

c'est à être intelligent, c'est à savoir employer, mettre à profit son

savoir, son talent. En un mot, pour employer une expression vulgaire, il

doit apprendre à «savoir se retourner».

D'où vient que l'on rencontre fréquemment des gens d'un talent

incontestable qui restent en route et qu'on voit arriver des personnes

bien moins capables professionnellement que les premiers? Elles savent

mieux s'y prendre; leur intelligence a été plus développée, et si,

parfois, c'est par un don naturel, très souvent aussi cela provient du

développement que l'on a donné à l'intelligence pendant leur enfance.

L'intelligence vaut encore mieux qu'un métier, que du talent; elle leur

suppléera, mais si elle est secondée par eux, elle aidera à sortir du

milieu ordinaire.

Vous donnez une profession à un jeune homme; vous apprenez un métier

artistique ou un art industriel, comme vous voudrez, à une jeune fille,

le gouvernement se renouvelle, les temps changent, la mode fuit, il faut

qu'ils sachent aussi changer et se modifier. Les circonstances de la vie

sont si diverses que la première chance pour réussir est de savoir s'y

plier, s y conformer.

L'énergie et l'intelligence, voilà deux soutiens puissants pour le

malheur. Je n'admets le suicide dans aucun cas. Je puis le comprendre

par déshonneur, encore même du déshonneur on peut se racheter; mais le

suicide par misère, je ne le comprends pas; les peines de coeur peuvent

abattre, tuer, parce qu'elles sont souvent irrémissibles; les pertes

d'argent peuvent toujours se réparer.

Un enfant, aussi fortuné qu'il soit, doit s'habituer à l'idée que cette

fortune, dont il _jouit_, ne lui appartient pas, qu'il n'en a qu'une

jouissance temporaire, momentanée, et il doit se tenir prêt aux revers

et à gagner sa vie. Un jeune homme doit être convaincu qu'il est

absolument déshonorant de vivre aux croûtes de ses parents.

Je connais des jeunes gens dont les parents sont dans l'aisance,

d'autres qui sont excessivement riches, et qui, en attendant que leurs

fils aient atteint l'époque où la profession qu'ils ont choisie leur

rapporte, leur font gagner leur vie par des répétitions, des articles

dans les journaux, etc. Par exemple, un jeune stagiaire, en attendant

que les causes lui arrivent se met secrétaire d'une illustration du

barreau, etc.

Une femme peut posséder un talent à fond, un homme choisir une carrière;

mais en outre ils doivent avoir l'intelligence de savoir se plier aux

circonstances.

La plupart du temps, on arrive précisément par la voie à laquelle on

pensait le moins.

On retrouve des exemples à chaque pas. Un tel qui avait été élevé pour

les arts, où il végétera toute sa vie, serait arrivé s'il s'était mis

dans le commerce. Tel autre s'obstine à ne pas vouloir accepter une

position qu'il croit au-dessous de lui.

Quand on se trouve dans l'adversité, il y a mille moyens de se

retourner. On parle toujours que la femme seule est misérable, mais j'en

connais des quantités qui se sortent parfaitement d'affaires. Ce sont

des femmes intelligentes qui ne se laissent pas abattre. Un exemple

entre autres: Une femme de ma connaissance et du meilleur monde, par

suite du décès d'un parent âgé qui mourut sans avoir fait de testament,

se trouva sans fortune; elle avait un mobilier assez complet; au lieu

d'attendre dans l'inaction d'avoir mangé son modeste pécule et d'être

forcée de vendre son mobilier, elle loua un petit appartement, le

choisissant avec deux sorties sur l'escalier; elle le disposa le plus

coquettement possible, faisant des rideaux avec une robe de bal,

habillant un pouf d'une jupe de satinette brochée; ne craignant pas de

grimper sur une chaise posée sur une table, pour atteindre le haut des

fenêtres, ni de se taper sur les doigts avec le marteau, car il ne

fallait pas penser à prendre un tapissier; elle se renferma dans la plus

petite pièce, et sous-loua les deux autres; ayant trouvé à louer le tout

ensemble, elle se transporta autre part, où elle recommença; l'année

d'après elle avait loué peu à peu la maison entière, et faisait des

affaires prospères.

Bien des personnes choisissent une profession et ne savent pas ou ne

veulent pas se sortir de là. Elles se lamentent, implorent tous les

échos, accusent le ciel de les oublier, mais elles ne feraient pas le

moindre effort; cela leur paraît impossible même; n'ayant jamais fait

attention à rien qu'à ce qui se trouvait sous leur nez, elles n'ont

jamais vu au delà, et, il faut bien le dire, leurs parents ne les ont

pas secoués, développés.

En général, les personnes qui ont joui réellement de la fortune, sont

intelligentes, et savent mettre de côté un faux amour-propre qui les

empêcherait de chercher à se relever. Mais il y en a une foule qui n'ont

fait que côtoyer cette fortune, la voyant assez de près pour pouvoir en

parier, et elles se trouvent déplacées et malheureuses.

Une femme qui se trouve dans ces conditions, vient de temps en temps me

demander de lui indiquer une occupation. Depuis plusieurs années, elle

est à la recherche d'un emploi, et chaque fois qu'on lui en indique un,

quelque chose, oh! toujours un excellent motif, l'empêche d'accepter.

L'autre jour, elle me racontait que l'an dernier, après avoir imploré le

baron de R., elle en avait reçu un secours de cinquante francs, et

qu'elle compte en faire autant cette année. Je me sentais vraiment

saisie de commisération pour elle, je ne l'en pensais pas là,

lorsqu'elle continua ses doléances, disant:

--On me dit: Travaillez, travaillez! C'est bientôt dit: il faut des

aptitudes, je n'en ai pas; je ne peux cependant pas aller balayer la

rue!

Je restai stupéfaite. Voilà une femme qui aurait été humiliée de gagner

sa journée en balayant la rue, et qui ne rougissait pas de recevoir une

aumône du baron R.! Mais si elle avait eu réellement un peu de fierté

vraie, avant d'implorer un secours, elle aurait d'abord été se mêler à

l'escouade des balayeurs, qui ont certainement des sentiments de fierté

que n'a pas celle qui mange le pain de l'infirme, du vieillard, quand

elle a en elle des facultés suffisantes à se suffire.

Ce qu'il faut enseigner aux enfants, outre un métier, ou un talent,

c'est à savoir s'en servir, c'est à connaître la vie, la valeur des

mots, la conséquence des choses.

Les enfants riches sont mieux à même d'apprendre tout cela et d'avoir

leur intelligence ouverte, parce qu'ils reçoivent plus d'instruction,

voyagent, lisent, entendent raisonner; et le jour où l'infortune arrive,

ils ne sont pas aussi malheureux d'être obligés de déroger, que

d'autres, élevés en regardant en haut et qui se morfondent d'envie.

Dans la plus haute société, on voit se donner des fêtes où les convives

se plaisent à s'habiller en paysans, en grisettes, en ouvriers. La

grande dame est heureuse d'échapper au poids des grandeurs, et de

courir, une journée entière, inconnue comme une petite bourgeoise.

Observez les jeux des enfants. Les bébés de parents très riches jouent à

la bonne, à la marchande, à la ruine; ceux des pauvres, joueront au

grand seigneur, au carrosse.

Enseignez donc à votre enfant ce que vous voudrez, mais enseignez-lui,

surtout, à ne pas regarder le travail comme indigne de lui. Qu'il soit

bien persuadé de la véracité de ce proverbe: «il n'y a pas de sots

métiers, il n'y a que de sottes gens.»

C'est par son mérite et ses capacités, par la manière supérieure dont il

s'en acquittera, qu'il prouvera que la tâche entreprise est au-dessous

de lui.

Avec du travail, de la persévérance, de l'intelligence, on peut toujours

se sortir d'affaire; il faut compter sur soi, sur ses efforts personnels

et matériels, et non sur des protections, des passe-droits.

On peut reconnaître le vrai riche qui a eu des revers, à ce qu'il ne

parle jamais de son temps de splendeur. Le pauvre, qui a eu soi-disant

des malheurs, est _chipie_ et _pimbêche_ à l'excès (pardon, mais ces

deux mots n'ont pas de masculin, ces défauts étant très particuliers aux

femmes); il tient à faire sentir à tout instant qu'il vaut mieux que sa

position, tellement il a peur qu'on ne s'en aperçoive pas!

Il y a des personnes auxquelles il manque toujours quelque chose pour

réussir; la plupart du temps, elles se plaignent de ne pas avoir de

fonds; ceux qui en ont, s'empressent de les perdre; d'autres réussissent

sans capitaux, ou avec capitaux!

--C'est la chance! disent les premières.

C'est-à-dire, c'est de savoir saisir la chance quand elle passe et de

savoir aussi la retenir.

Ce que je vois de bonnes occasions auprès desquelles passent quantité de

gens qui ne les voient pas parce qu'ils regardent trop haut ou qui ne

veulent pas prendre la peine de se baisser!

Aujourd'hui, le commerce, les affaires, sont, peut-on dire, à la mode;

nous ne sommes plus au temps où l'on dédaignait de gagner de l'argent.

Mais malheur à l'incapable!

L'autre jour, on introduisit auprès de moi une élégante visiteuse, une

femme du grand monde; elle voulait me demander des conseils. Elle

désirait vendre un secret de parfumerie, puis elle me raconta qu'elle

allait gagner de l'argent cet hiver. Elle allait s'occuper de placer du

vin parmi ses connaissances. Le marchand lui avait promis une belle

commission, mais elle ne voulait pas qu'on le sût.

J'avoue que je n'approuve pas tout à fait ce manège, parce que j'aime

que l'on ait le courage de son opinion. Les personnes qui sont obligées

de chercher de cette façon à se procurer de l'argent sont à plaindre,

car elles souffrent réellement; il faut les plaindre d'autant plus que,

la plupart du temps, l'argent qu'elles cherchent ainsi à se procurer ne

servira qu'à leur fournir des satisfactions d'amour-propre, bientôt

suivies de déceptions cruelles.

Pour en revenir au choix d'une profession, une instruction complète

donnant la connaissance d'une foule de choses pratiques, c'est-à-dire ne

se bornant pas aux études scientifiques et aux beaux-arts superficiels,

mais ayant enseigné aussi une partie commerciale et, avec cela, la

volonté et l'intelligence des choses, voilà la meilleure profession.

Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle · 第 48 / 73 题