J'ai quelque peine à me décider à résoudre cette question, parce que
j'ai pour principe de ne jamais donner de ces conseils, bons seulement
pour ceux qui ont de la fortune, et ne servant qu'à donner des regrets à
ceux qui ne peuvent les suivre, parce qu'il leur en manque les moyens
pécuniers, mais qui sont néanmoins susceptibles de les apprécier et de
les envier.
Les voyages, il faut bien l'avouer, sont indispensables à former les
hommes, à ouvrir l'intelligence, à permettre les comparaisons, à donner
du jugement, à instruire, à enseigner.
Cependant, si les voyages lointains ont cette utilité, j'ajouterai que
même le plus petit déplacement porte son fruit.
Pour la jeune fille, le voyage, le déplacement, n'est pas aussi
indispensable que pour le jeune homme. A quoi bon lui ouvrir tant
d'horizons qu'elle ne saurait jamais atteindre? et combien en voit-on,
au retour, ne plus trouver autour d'elles assez d'espace pour leurs
aspirations!
Il faut élever les enfants pour le milieu où ils doivent vivre, si l'on
ne veut pas courir la chance de les déclasser. Le sexe masculin peut
toujours changer de milieu; il dépend de lui d'en sortir, de s'élever,
et il n'a jamais trop d'ambition, si cette ambition est soutenue par de
l'énergie et des capacités. De la femme il n'en est pas ainsi; à moins
de faire partie de la brillante cohorte des artistes, où, s'il est
beaucoup d'appelées, il y a peu d'élues, la femme ne peut changer de
position que par le mariage; et c'est une bien grande exception que
celle-là.
J'ai connu plusieurs jeunes filles appartenant au commerce ou à la
petite bourgeoisie, n'ayant que des dots modestes, chaleureusement
encouragées par leurs parents à étendre leur esprit et leurs
connaissances. Pas une de mes lectrices qui n'ait aussi de ces exemples
dans son entourage. Bientôt leur intelligence développée, les talents
qu'elles acquièrent, les placent en dehors de leur cercle, au-dessus des
autres membres de leur famille; leur donnent le droit d'aspirer à un
cadre plus large; les parents en sont fiers, les louanges ne manquent
pas, elles sont recherchées, attirées, reçues là où leurs parents sont à
peine tolérés à cause d'elles.
Vient le moment de les marier; les épouseurs, en rapport avec leurs dots
et leurs naissances, ne leur paraissent plus dignes d'elles; peut-être
eux-mêmes en auraient-ils peur, et cependant elles ne peuvent espérer en
trouver là où elles ne sont regardées que comme des intrus. Elles
luttent quelque temps, se figurent qu'elles sont au-dessus de leur
entourage et, en définitive, finissent par devenir des incomprises;
elles murmurent contre leur destinée qui les entoure d'un cercle de fer.
C'est pourquoi, à moins d'être bien sûr de pouvoir lui faire franchir le
cercle qui l'enserre, il n'est pas nécessaire de donner à la jeune fille
des aperçus qui ne seraient cause que de regrets et de déceptions.
Cette doctrine semblera peut-être un peu étroite; elle est le fruit de
l'expérience faite _de visu!_--Que de jeunes filles les parents font
élever à Paris, dans de grands pensionnats, et qui, lorsqu'elles doivent
rentrer dans leurs villages, ne rêvent qu'aux succès de Paris, et
s'étiolent ou s'aigrissent et deviennent malheureuses! Elles sentent en
elles les moyens, le savoir; mais qu'en faire? D'autres essaient de
briser le fameux cercle, et elles ne réussissent qu'à se mettre entre
deux fers.
Pour la jeune fille qui a de la fortune, qui est destinée à voir le
monde, ou à combattre par une profession libérale, les voyages sont très
utiles.
Mais pour le jeune homme ils sont le complément indispensable, et je
regarde comme très fortunés ceux que les événements entraînent au loin.
J'ai connu une pauvre mère, veuve, isolée, qui travaillait pour nourrir
et élever son fils. Elle ne vivait que pour lui... je n'oserais ajouter
qu'il ne vivait que pour elle, car il n'en était malheureusement rien!
Les plus grands soins, l'éducation la plus tendre, l'instruction la plus
sévère, n'avaient donné que les résultats les plus piètres; c'était une
mauvaise nature.
A l'âge de dix-huit ans, petit employé de commerce, il ne pouvait
arriver à se suffire; sa mère travaillait toujours pour lui!... On lui
proposa une position excessivement avantageuse, mais il fallait faire un
voyage au Japon.
Le Japon, ce pays si différent du nôtre! Puis l'inconnu, l'imprévu qui
pouvait en résulter, n'était-ce pas fait pour tenter l'esprit aventureux
d'un jeune garçon léger, un peu indolent, aimant le plaisir, détestant
le travail? Ce qu'il aurait trouvé... peut-être pas ce qu'il croyait! et
une fois loin de sa mère, n'ayant plus à compter que sur lui, sa nature
se serait transformée! Les étrangers n'auraient pas supporté ses
caprices, ses humeurs; combien son caractère aurait pu y gagner!
La pauvre mère ne vit qu'une chose, la séparation; son fils sans elle,
elle sans son fils. Elle n'était pas personnelle, car le jeune homme ne
lui rendait aucun soin, ne lui causait que des ennuis, mais son amour
était égoïste en cela qu'elle songeait davantage au bonheur qu'elle
éprouvait à le voir, à s'occuper de lui, qu'au bien qui pourrait
résulter pour lui de son éloignement.
Il ne partit pas... Quelques mois après, il se laissait entraîner par
ses camarades dans une orgie, et ivre il roulait sous une voiture qui
l'écrasait; on rapportait son cadavre à la pauvre mère; je n'ai jamais
connu une infortune plus grande!... Pourquoi ne l'avait-elle pas laissé
partir?
Nous avons, il est vrai, cette autre infortune illustre, cette mère qui
a été pleurer son fils sur sa tombe, au Zululand! mais il n'est pas
besoin d'aller s'exposer chez les sauvages pour se former, et un tour
d'Europe est déjà suffisant.
Pour un jeune homme destiné au commerce, rien n'est meilleur, quelque
haute position qu'il occupe, de le placer pendant une année chez un
négociant d'un pays étranger, où il se perfectionne dans la langue et
apprend les affaires. Nos commerçants notables ne manquent pas de le
faire pour leurs fils.
Il n'y a pas d'argent mieux employé que celui consacré à un voyage; la
preuve en est: les séjours à Rome accordés comme récompense aux
artistes.
Aussi je me permettrai de signaler aux oncles et aux parents généreux,
et je suis persuadée que mon avis recevra un assentiment enthousiaste de
la part des jeunes gens, comme un excellent encouragement, un cadeau
utile, de payer un voyage pour les vacances à l'étudiant ou au collégien
studieux.
Je ne m'oppose pas à ce que les jeunes filles voyagent, seulement il est
positif que la vie d'hôtel et des grands chemins ne leur est pas aussi
indispensable qu'au sexe masculin, mais les voyages n'en restent pas
moins le plaisir le plus utile pour l'un et pour l'autre sexe.
A défaut de voyage lointain, le déplacement est déjà un avantage autant
intellectuel que physique, dont on ne doit pas négliger de faire jouir
même les enfants.
Sous le rapport de l'utilité, je ne recommande pas l'installation dans
une ville d'eaux en vogue, où l'on recommence à peu de chose près
l'existence oisive et élégante des villes, avec la facilité en plus de
faire des connaissances à la légère, et de prendre de mauvaises
habitudes.
La villégiature dans la campagne véritable, le séjour sur une plage
agreste où les sorties consistent à aller en robe de toile, sur les
falaises, cueillir les plantes marines et dans les galets chercher le
coquillage, et non pas à poser, serrée en une toilette de satin et de
gaze, au milieu du sable, autour du kiosque de musique, voilà ce qui est
profitable à la santé et même à l'esprit, quand on ne peut ou ne
préfère, avide de nouveau, parcourir les pays étrangers, étudier les
moeurs, visiter les monuments, admirer les musées, se repaître d'objets
inconnus à nos yeux et qui présentent à l'intelligence ouverte, à
l'imagination vive et impressionnable, un charme dont on ne se fatigue
jamais.
Voyagez et faites voyager les vôtres, donc, autant que possible, ne
serait-ce que quelques journées par année; mais si des devoirs impérieux
vous attachent à la maison, lisez des livres de voyages, des livres
ayant rapport aux pays étrangers, car on ne peut bien s'apprécier
soi-même qu'en apprenant à connaître les autres.