LES VACANCES.

Au lieu de répéter ces vieux clichés, célébrant le retour des enfants au

foyer et le bonheur des parents à les embrasser, je veux envisager cette

période de l'année sous un aspect plus sérieux et plus important. Le

temps des vacances, qui semble n'offrir à l'esprit que plaisir et joie,

constitue néanmoins des devoirs spéciaux aux parents et aux enfants, que

les uns et les autres sont coupables de ne pas remplir et qui ont

l'influence la plus grave sur leur existence.

Bien des parents, dans leur bonheur de posséder près d'eux ces êtres

chéris, dont les circonstances les forcent à se séparer le reste de

l'année, se laissent aller à les soustraire à toute contrainte; ils

s'efforcent de leur procurer le plus d'amusement possible, de leur

donner du _bon temps_, comme ils disent.

On les dorlote, on les laisse dormir la matinée (c'est de rigueur; ne

faut-il pas les dédommager de se lever matin toute l'année au lycée ou à

la pension?). Ensuite, on laisse paresser l'enfant en déshabillé, aussi

longtemps qu'il le désire; on ne l'assujettit à aucune étude, on

supporte tous ses caprices: pauvres petits, il faut bien les laisser

faire un peu ce qu'ils veulent, ils sont si tenus le restant de l'année!

Quel est le résultat de ce régime? Premièrement, qu'avant que la

première quinzaine des vacances soit écoulée, les parents sont

littéralement harassés de la présence de leurs enfants, et qu'ils

appellent de tous leurs voeux le terme du laps de temps dont ils

s'étaient promis tant de jouissances. Les enfants, de leur côté,

s'ennuient bientôt de ce _farniente_, tout en étant trop jeunes et trop

faibles pour avoir le courage d'y remédier eux-mêmes; ils deviennent de

plus en plus désagréables, et finissent parfois par arriver au même

résultat que les parents, c'est-à-dire à désirer revoir leurs

professeurs et leurs camarades. Mais tout cela n'est encore que le

moindre malheur. Ce qui est bien plus grave et mérite une sérieuse

considération, c'est que par ce moyen on détruit en quelques semaines

tout le bien qu'une année d'efforts de part et d'autre a pu faire.

L'enfant qui ne se lève de bonne heure, qui ne consent à travailler

régulièrement, à avoir de l'ordre, etc., que parce que la règle de la

maison d'éducation où il est l'y oblige, qui n'est pas _convaincu_ qu'il

faut que les choses marchent ainsi dans la vie, et qui sait que ses

parents l'autoriseront à faire autrement, cet enfant prend en haine

d'abord la vie de la pension, et ensuite il ne vit qu'avec l'espoir que,

lorsqu'il sera son maître, il pourra suivre tous ses penchants. Sa

soumission, ses bonnes habitudes ne sont que factices; il brûle de s'y

soustraire, et il le fera à la première occasion. On voit des jeunes

filles consentant à se marier avec le premier venu, afin de pouvoir

faire leur volonté: déjeuner au lit, par exemple, ce qui est le rêve de

tout pensionnaire à quelque sexe qu'il appartienne, et rester couché

jusqu'à onze heures, à lire paresseusement quelque niaiserie. Ils

veulent ainsi réagir contre ce qu'ils appellent les exigences de ceux

qui les ont élevés; ils ne comprennent pas qu'à n'importe quel âge et

dans quelque position qu'on se trouve, il ne faut jamais perdre son

temps inutilement, et que, toute la vie, on est obligé de pratiquer la

soumission les uns envers les autres, si l'on veut vivre avec ses

semblables.

Autre inconvénient de ce changement de vie: non seulement il leur est

dur, à la rentrée, de reprendre leurs anciennes habitudes, mais leur

santé est presque toujours atteinte: les épidémies de fièvres, de

bronchites, de cholérine, etc., qui éclatent dans les maisons

d'éducation, arrivent d'ordinaire à la rentrée de vacances quelconques,

courtes ou longues. L'organisme, l'estomac de l'enfant sont gâtés de

même que son caractère.

Le devoir des parents pendant les vacances est de continuer et même de

perfectionner l'oeuvre d'éducation et d'instruction commencée à la

pension. Les habitudes des enfants doivent, autant que possible, rester

les mêmes; leurs travaux seuls sont modifiés; ils se lèveront de bonne

heure, mais au lieu d'aller à la salle d'étude, ils iront faire une

longue promenade à la campagne, en compagnie de gens instruits, si c'est

possible, herborisant, étudiant la botanique, l'histoire naturelle; dans

la journée, après avoir appris les leçons que les professeurs leur

donnent toujours pour ces quelques semaines, ils consacreront leurs

heures de loisir aux arts d'agrément, qu'ils sont obligés, par leurs

études plus sérieuses, de négliger dans le courant de l'année. La

musique, le dessin, auxquels ils ne peuvent ordinairement donner plus

d'une demi-heure par jour au lycée, doivent être leur grande occupation

pendant les vacances; n'est-ce pas, en effet, une distraction et une

récréation?

Il faut se rappeler que dans la vie d'un enfant une heure ne doit pas

être perdue. Les promenades auront toujours un but instructif. On les

mènera visiter les musées, les monuments publics, où l'on trouvera moyen

d'exercer leur mémoire et d'accroître leurs connaissances historiques.

Je conseille de mener rarement les enfants au théâtre, mais beaucoup à

la campagne. Pour la première distraction, si on en use, il faut faire

un choix scrupuleux, et s'en tenir exclusivement aux oeuvres classiques.

Il ne faut pas croire que ce qui nous ennuie ne soit pas capable

d'amuser un lycéen. Il sera heureux d'y retrouver des rapprochements

avec ce qu'il sait déjà; entendre dire sur le théâtre de ces beaux vers

qu'on lui fait apprendre au collège, ne fera que l'encourager et lui

être profitable; de même pour les jeunes musiciennes, elles auront un

double plaisir à entendre avec orchestre et chant ce qu'elles jouent sur

le piano. Les tableaux représentant les faits de l'histoire les

intéresseront vivement, et une visite au Jardin des plantes, au Jardin

d'acclimatation, etc., les amusera bien autrement qu'une longue station

sur une promenade publique. Un voyage, outre son utilité pour la santé

et son agrément, peut être un excellent sujet d'étude, s'il est fait

dans de bonnes conditions; mais il ne faut pas qu'il consiste simplement

à introduire la jeune pensionnaire dans la vie des hôtels et des

casinos. Le bord de la mer est une école où l'on peut agrandir le cercle

de ses connaissances. Les collections minéralogiques, les herbiers

trouvent largement à s'y compléter, et instruisent en amusant.

Après les arts d'agrément qui, dans leur genre, exercent l'esprit et

meublent l'intelligence, les sports fortifient le corps et développent

les forces musculaires. Il ne faut pas craindre d'y consacrer un temps

convenable. Les bains froids, la gymnastique, l'équitation, s'il est

possible, le cricket, sont des amusements utiles. C'est ainsi que tout

est gain pour les jeunes gens, que tout doit avoir un but d'utilité. On

ne leur permettra surtout, sous aucun prétexte, de _balandrer_.

Combien voit-on d'enfants passer leurs vacances, les traits alanguis et

pâlis par le désoeuvrement, à torturer des animaux, à passer de fauteuil

en fauteuil, s'endormant sur un livre à moitié lu, ne retrouvant leur

énergie qu'à l'heure d'aller se coucher, afin de solliciter une

prolongation de veille qui ne leur sera d'aucune utilité.

Tous les jours, ils promettent de travailler le lendemain, et ce

lendemain, comme celui de l'aubergiste qui avait écrit sur son enseigne:

_Demain je donnerai à boire pour rien_; ce lendemain est toujours pour

le jour suivant!

Mais ce n'est pas seulement à orner leur esprit que nous devons nous

appliquer, ou à maintenir leur santé dans un état florissant, il est

encore un point que les mères ne sauraient négliger pendant les

vacances, et sur lequel elles ont une influence toute-puissante: c'est

l'éducation du coeur et la culture des bonnes manières. Cette partie de

l'éducation d'un enfant est malheureusement trop souvent négligée dans

les institutions; il est peut-être même impossible qu'il en soit

autrement là où le nombre des élèves ne permet pas de s'occuper de

chaque nature en détail, et où la multitude de choses arides et sèches à

enseigner rend forcément les rapports entre maîtres et élèves moins

affectueux et plus raides.

Mais s'il incombe aux parents des devoirs sérieux, parfois pénibles même

à remplir, de leur côté, les enfants doivent songer à leur faciliter la

tâche; car, outre tout le bien qui leur en revient, ne doivent-ils pas

laisser à ces pauvres parents, si heureux de leur présence, un bon

souvenir de ce court espace de temps passé auprès d'eux? Si les enfants

sont désagréables, taquins, volontaires, capricieux, les parents se

sentiront comme délivrés par leur départ et de cette façon l'amour de la

famille se trouve peu à peu amoindri, effacé, pour faire bientôt place à

l'indifférence, sinon à pis encore!

Pour l'enfant, qui est en pension, comme pour celui élevé à la maison,

le temps des vacances le rapproche toujours de sa mère par les loisirs

qu'il lui donne; c'est donc une occasion qui se présente à elle de

prodiguer plus largement ses conseils et ses soins.

Il est toujours dommage de s'arrêter pendant cette vie qui est si

courte, et les temps d'arrêt sont encore plus à éviter pendant

l'enfance; si l'homme mûr et le vieillard peuvent se permettre de

chercher dans les vacances qu'ils prennent, comme magistrats,

fonctionnaires, administrateurs, travailleurs; en un mot, de la grande

machine du monde, un repos absolu, un délassement complet de la faculté

qu'ils exercent sans relâche et qui a besoin de se reposer par

intermittence, il n'en est pas de même de l'enfant, lequel ne doit pas

plus s'arrêter dans son éducation qu'il ne s'arrête dans sa croissance.

Mettre un enfant au repos intellectuellement, sous le prétexte qu'il a

le temps, qu'il apprendra plus tard, c'est comme si on voulait

l'empêcher de grandir, en disant: «Il grandira plus tard.» On ne grandit

plus après un âge à peu près fixe, on n'apprend plus certaines choses

avec la même facilité à un certain âge.

Les vacances ne doivent donc être qu'un changement de travail, mais non

pas un arrêt; et si l'on en profite pour s'occuper davantage des

exercices du corps, si l'on recherche l'amélioration physique, c'est

toujours un progrès, et il ne faut pas oublier que, dans ce qui est

humanité, ce qui ne progresse plus recule, puisque rien ne reste

stationnaire. De l'instant où la lumière ne croît plus, elle baisse;

aussi les jeunes gens, et même les hommes, dont je parlais tout à

l'heure, profitent-ils des vacances simplement pour s'adonner à d'autres

études que leurs occupations ordinaires ne leur laissent pas le temps de

pratiquer dans le cours de l'année.

Pendant les vacances, au lieu de travailler dans les livres imprimés,

devant une table d'étude, l'enfant travaille dans le grand livre de la

nature ouvert devant lui, en plein air, sous la voûte céleste; au lieu

de s'astreindre aux définitions abstraites, il a les démonstrations

matérielles, au lieu de la rigidité de la leçon du professeur, il reçoit

les doux conseils de sa mère.

Pendant les quelques semaines que dure ce laps de temps consacré à

renouveler nos forces, afin de ne pas reculer, les enfants doivent

toujours travailler un peu à leurs études habituelles, de façon qu'au

retour des classes, qu'il s'agisse des bancs du collège, du couvent ou

de ceux des cours, ils aient plutôt gagné des places que d'en perdre.

Mais ce à quoi la mère doit s'attacher particulièrement, c'est à

profiter de l'occasion où l'enfant lui appartient plus spécialement pour

lui inculquer cette éducation spéciale du coeur et de l'âme que personne,

sauf elle, peut lui donner.

En voyageant avec lui aux bords de la mer, ou dans les montagnes, en sus

des enseignements géographiques et topographiques, elle lui apprendra,

s'il est en âge, à observer les moeurs et les coutumes, à apprécier les

gens et les choses; elle formera son jugement par les comparaisons et la

vue des choses nouvelles.

Il est vrai que pour cela la mère doit avoir elle-même du discernement,

cette qualité si rare et si précieuse; elle doit surtout se dévouer et

penser au plaisir et au bien des autres, de préférence à son agrément

personnel; mais il faut espérer que nous possédons encore parmi les

femmes de France grand nombre de ce cas!

Les familles sont fortement émotionnées souvent par les concours: ce

sont là de ces solennités importantes dans la période de la vie que l'on

appelle la jeunesse. Que de gros chagrins, et aussi que de joie, selon

que l'on reçoit la récompense ou la semonce justement méritée!

On est porté un peu trop souvent à accuser l'impartialité des

professeurs; certes, c'est une bien grande déception pour celui qui a

conscience de sa valeur, de se voir méconnu et préféré un rival moins

digne! L'injustice est ce qu'il y a de plus cruel au monde pour un coeur

droit et sincère.

Mais, bien souvent aussi, les enfants, et les parents encore davantage,

sont aveuglés par l'orgueil, et se figurent lésés parce qu'ils ne

s'aperçoivent pas de la valeur réelle de leurs concurrents, au lieu de

puiser dans la préférence donnée un nouveau motif d'émulation.

Tous ne peuvent avoir les premiers prix, même tous les méritants, et

s'il s'en trouve forcément parmi eux d'évincés; c'est une raison de plus

pour ceux-là de s'efforcer de démontrer par l'avenir l'erreur qu'on a pu

commettre en ne les plaçant pas au premier rang.

Les vacances sont pour beaucoup aussi, chaque année, la rentrée

définitive dans la famille; l'instruction, appelée à tort l'éducation,

est terminée... pour la partie indispensable à toute personne qui ne

veut pas se distinguer des autres par une honteuse ignorance. Mais ce

sont là deux appellations fausses. L'instruction n'est à proprement

parler que commencée. Et, tandis que le jeune homme ne quitte les bancs

du collège que pour s'adonner à des études plus sérieuses, soit qu'il

fasse son droit, soit qu'il se dispose à entrer dans des écoles

spéciales, soit encore qu'il se destine aux affaires commerciales, la

jeune fille ne doit pas oublier que c'est bien à tort et doublement à

tort que l'usage autorise à dire qu'elle a terminé son éducation; c'est

là l'expression consacrée, mais qu'il faut avoir soin d'interpréter avec

une signification tout autre que littérale.

C'est de son instruction et non de son éducation qu'il s'agit; cette

dernière, qu'il ne faut pas confondre avec l'autre, peut être à peu près

terminée, car l'enfant est _élevé_, est éduqué, mais l'instruction est

bien loin d'être terminée.

C'est à elle, à elle seule qu'il appartient de compléter les deux, qui

doivent faire d'elle une femme accomplie. Les moyens un peu obligatoires

employés jusqu'alors, ne sont plus de mise; l'étude n'est plus par elle

considérée comme un travail désagréable, mais comme un besoin

nécessaire, un emploi utile de son temps; on lui a donné des éléments,

on lui a ouvert la voie; c'est à elle à se perfectionner librement et

sans y être forcée; elle est en âge d'en comprendre la nécessité.

Comme éducation, elle a aussi à se perfectionner dans les usages du

monde, dans les obligations et les devoirs de la maîtresse de maison, de

la mère de famille; il lui reste donc encore beaucoup à faire, beaucoup

à apprendre sous d'autres formes, et dans d'autres branches peut-être;

et sûrement elle n'a pas terminé... Ses vacances, qu'elle a cru en songe

devoir être désormais perpétuelles, ont de quoi être bien employées, car

c'est le véritable travail de la vie qui commence.

Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle · 第 44 / 73 题