RÈGLEMENT DE LA JOURNÉE D'UN ENFANT A L'ÉPOQUE DE SON INSTRUCTION.

Je ne saurais trop le répéter il ne faut pas songer à élever un enfant

sans s'en occuper beaucoup, et c'est bien là le motif qui décide tant de

mères à mettre leurs enfants en pension. Elles ne veulent ou ne peuvent

s'en occuper. Les mères qu'un travail matériel ou intellectuel, mais

nécessaire, retient, sont tout à fait excusables; et ce n'est pas elles

que nous blâmerons. Mais je ne puis m'empêcher de m'étonner, et de juger

un peu sévèrement, ces jeunes femmes instruites, possédant tous les

talents et toutes les connaissances utiles, n'ayant rien à faire, toute

la journée, que pianoter, broder, faire des visites et en recevoir, et

qui se dérobent au soin d'élever leurs enfants, de les instruire, sous

le prétexte qu'elles n'ont pas le temps ou que leurs enfants ne leur

obéiraient pas et qu'elles n'obtiendraient aucun bon résultat. C'est un

peu vrai, parce qu'elles ne sauraient pas ou ne voudraient pas s'y

prendre comme il le faut.

Une des principales causes réside dans l'irrégularité que les mères, les

femmes du monde, apportent, ou apporteraient à l'instruction de leurs

enfants; il est indispensable, pour obtenir un bon résultat, que les

heures du travail soient absolument régulières; pour n'importe quel

motif on ne doit permettre de dérogation à ce principe. «Oh! maman, je

t'en prie, une toute petite fois... laisse-moi sortir à cette heure-ci;

je ferai mon devoir quand je rentrerai, ou demain.» Il faut savoir être

inflexible. C'est l'heure du travail, elle doit être observée; mais pour

cela il faut aussi que la mère elle-même soit exacte. Si, par exemple,

elle dérange l'enfant dans sa récréation pour lui donner sa leçon, sous

prétexte qu'une occupation quelconque l'empêchera plus tard, ou si elle

n'est pas prête à l'heure fixée et qu'elle fasse attendre son élève,

elle n'aura jamais qu'une enfant grognon, inattentive, fatiguée. Le

caprice gâte le caractère d'un enfant.

Les enfants doivent se lever matin, et, sous aucun prétexte, on ne doit

les faire ou les laisser veiller. Je blâme énergiquement les parents

conduisant aux théâtres des fillettes au-dessous de quatorze ans, et

même toutes celles qui n'ont pas fini leur éducation. Au reste, c'est

une erreur de croire que les enfants s'amusent au spectacle; ils croient

qu'ils s'y amuseront, parce que c'est le fruit défendu; mais une fois

qu'ils y sont, ils s'y ennuient, ne comprenant pas les finesses de la

pièce; ils luttent en vain contre la fatigue et finissent par s'endormir

sur le rebord de la loge. Il n'est rien de plus triste, de plus anormal

que de voir s'endormir, à un grand théâtre, un pauvre enfant qui

dormirait bien mieux dans son lit, et qui en revient blasé sur un

plaisir dont il se promettait tant de bonheur avant de l'avoir goûté.

N'oublions pas qu'il vaut mieux désirer qu'être rassasié!

Voici un règlement pour la journée d'une fillette, que j'ai vu suivre

avec d'excellents résultats, et dont la plupart des articles sont

indispensables à une bonne éducation:

Lever à six heures du matin en été, sept heures en hiver, dans une

chambre sans feu. L'enfant fait son lit et sa chambre ou aide à les

faire dans la mesure de ses forces. Ablutions à l'eau froide ou, par les

grands froids, légèrement dégourdie.--Déjeuner léger, pain rassis, lait

chaud ou bouillon.

--L'enfant doit se mettre à l'étude à huit heures du matin en été et à

huit heures et demie en hiver. Commencer par apprendre les leçons par

coeur. Bien des personnes prétendent qu'on retient mieux en apprenant

avant de se coucher et en dormant par-dessus; d'autres que la mémoire

est moins fatiguée le matin. On peut essayer et même employer les deux

moyens, mais le matin l'emporte généralement. En été, les enfants

peuvent apprendre leurs leçons au jardin, au grand air, c'est encore

meilleur; les études sérieuses durent jusqu'à dix heures et demie. Puis

une heure et demie d'arts d'agrément: dessin, langues étrangères ou

piano, en alternant un jour sur deux.--A midi, déjeuner à la fourchette

et récréation. Le déjeuner doit se composer d'une côtelette ou beefteak

grillé, oeuf, légumes verts, puis d'un fruit pour dessert. Jamais de vin

pur ni café. Le chocolat quotidien ou trop fréquent échauffe.--De une à

deux heures, piano, puis devoirs écrits; au moment de goûter, à 3

heures, une demi-heure de repos; le goûter se compose d'une tartine de

fromage blanc ou de confiture et d'un verre d'eau.--Reprise des devoirs

jusqu'à 6 heures. Dîner, menu des parents ou à peu près. Le soir, piano,

travail à l'aiguille; lectures, dictées.--Neuf heures sonnant, coucher

dans une chambre sans feu, aussi froid qu'il fasse; l'enfant sera bien

couvert dans son lit, qui ne sera jamais chauffé. Avant de se coucher,

il peut boire un verre d'eau sans sucre, mais avec de la réglisse ou une

pastille à la menthe.

Les heures de la promenade et des différentes études seront changées

selon les saisons. En été, la sortie aura lieu de préférence entre 8 et

11 heures du matin; bien des leçons peuvent se donner dehors, comme

celle du travail à l'aiguille; en vue des leçons dehors, on prolonge la

durée de la sortie. En hiver, la sortie aura lieu après le déjeuner de

midi. Pour les enfants qui sont élevés en pension, la promenade est

remplacée par la récréation, ce qui vaut beaucoup mieux. Les mères qui

élèvent leurs enfants chez elles doivent s'efforcer d'établir cet état

de choses; c'est-à-dire ne pas habituer leurs enfants «à la promenade

tous les jours», mais les mener jouer et courir une heure avec de

petites compagnes.

Les jeunes femmes à Paris ne deviennent si coureuses, c'est le mot, que

parce que leurs mères ont cru obligatoire de les faire promener des

heures entières avec leurs gouvernantes. Elles ne peuvent plus se passer

des promenades sempiternelles. Jouer, c'est encore s'occuper; se

promener, arpenter dix fois les Champs-Elysées, les bras ballants, c'est

être oisif; de plus, c'est éreintant, les promenades étant rarement

plates. Il ne faut pas qu'une enfant regarde la promenade comme

indispensable à sa santé, autrement elle se croira perdue dès qu'elle ne

pourra pas sortir.

Je connais une jeune femme qui a été tellement habituée à sortir tous

les jours quelque temps qu'il fasse, pendant qu'elle était enfant,

qu'une fois jeune fille elle a cru cette promenade indispensable à sa

santé; le médecin avait répété tant de fois devant elle qu'il fallait

qu'elle fît un exercice quotidien au grand air, qu'elle s'est persuadée

qu'elle était très malade quand elle ne le faisait pas et que sa vie

était en péril. Elle fourbissait, s'il est possible de s'exprimer ainsi,

toutes les institutrices, gouvernantes, femmes de chambre qu'on mettait

pour l'accompagner, car sa mère avait dû renoncer à cette tâche.

Maintenant qu'elle est mariée, précisément avec un homme peu marcheur,

du matin au soir elle est dehors, par tous les temps, seule, sous le

prétexte de faire de l'exercice. Mais, chose étrange, ces jeunes femmes

si sorteuses, si marcheuses, ne le sont plus, ou du moins ne sont pas

disposées à l'être lorsqu'il s'agit de promener leurs enfants! Elles

courent de côté et d'autre, à tous les points de la ville, toute la

journée, pendant qu'à une étrangère sont confiés ces précieux trésors!

Mais revenons à notre règlement. Il ne faut pas trop morceler les heures

de travail, sous prétexte de repos; autrement l'enfant a à peine le

temps de se mettre au travail qu'il se trouve dérangé. Les heures les

plus mauvaises, car on est accablé par la chaleur et la fatigue, sont de

quatre à six heures; aussi doit-on réserver un travail peu fatigant pour

ces heures, la musique par exemple. Le dessin, demandant un grand jour,

doit se faire plus tôt. Il suffit de travailler les arts d'agrément tous

les deux ou trois jours; le piano seul demande à être pratiqué tous les

jours. Trois heures d'étude bien employées suffisent pour faire une

virtuose, et une heure à la fois seulement, si l'on veut. Une heure de

gammes, une heure d'étude, une heure de morceaux d'agrément. De chacune

de ces deux dernières heures, une demi-heure sera consacrée à

déchiffrer.

Le piano est très hygiénique avant et après le repas; il repose

l'intelligence, dont une occupation trop active fatiguerait la

digestion. Bien des jeunes filles font des gammes en lisant. C'est trop

machinal, et aucune des deux choses ne profite. D'autres se font coiffer

pendant qu'elles font des gammes. Comme une jeune fille doit se coiffer

elle-même selon notre manière d'élever les enfants, ceci n'est donc pas

admissible.

La gymnastique et la danse se placent dans les heures de récréation.

Les enfants que l'on mène au cours n'ont pas besoin de sortie spéciale,

mais il leur faut néanmoins une récréation avec des camarades.

Les langues étrangères peuvent en partie s'apprendre en même temps que

le travail à l'aiguille ou les ouvrages de main. Les enfants ont tant de

choses à apprendre qu'il faut utiliser les moindres minutes. Les

Anglaises et les Allemandes sont très adroites en matière de petits

ouvrages; une gouvernante chargée d'apprendre ces langues pourra donc,

en même temps, démontrer les travaux et aussi promener les enfants. A

Paris, on a, pour les fillettes élevées dans leurs familles, presque

universellement adopté les cours. Une gouvernante étrangère, connaissant

assez le français pour servir de répétiteur, est parfaite, si la mère ne

veut pas se consacrer entièrement à l'éducation de ses filles.

Car il n'y a pas de milieu: ou il faut s'en occuper presque

exclusivement et renoncer au monde, à ses plaisirs, ou ne pas s'en

mêler.

Comme il est impossible d'apprendre tout à la fois et que les heures du

jour n'y suffiraient pas, il faut savoir faire un choix dans les études

qui doivent marcher de front, ensuite le travail doit augmenter

progressivement. A cinq ans, une enfant de force ordinaire peut

commencer en même temps la lecture, l'écriture et la musique: la mémoire

s'exercera sur de petites fables. Aussitôt qu'elle saura écrire, on

commencera les petits devoirs, la grammaire, l'histoire, la géographie,

un peu de calcul, un peu de travail à l'aiguille et une langue

étrangère. Une fois entré en pleine période de l'instruction,

c'est-à-dire de huit à quatorze ans, on appuiera surtout sur la langue

française, l'histoire; la préparation à la première communion prend

beaucoup de temps, s'il est permis d'appeler temps perdu les leçons

qu'on reçoit au catéchisme; les analyses sont d'excellents devoirs de

style.

Les arts d'agrément doivent être de préférence laissés de côté pendant

cette période. Les quelques heures consacrées au dessin, par exemple,

risqueraient fort d'être perdues. On peut à tout âge apprendre à

dessiner ou à parler l'anglais; il serait ridicule de ne pas connaître

la grammaire à quinze ans, et le mécanisme du piano s'obtiendrait

difficilement à cet âge. Lorsque la fillette est devenue jeune fille,

qu'elle a franchi les principales difficultés de l'instruction, que son

intelligence développée, son jugement formé, lui permettent de saisir

plus promptement, de travailler plus sérieusement, alors de pianiste

elle devient musicienne, ses doigts ont conquis l'agilité nécessaire au

mécanisme, son goût va se former. Elle apprend la peinture, elle se

perfectionne dans les langues étrangères et dans les branches de

l'instruction si intéressantes qu'elle a effleurées surtout pendant les

vacances, la botanique, l'histoire naturelle, les littératures

étrangères, etc.

Je termine ce long chapitre, dont le sujet est cependant bien loin

d'être épuisé et sur lequel j'aurai occasion de revenir, en appuyant

surtout sur la nécessité d'apprendre à la jeune fille à rester chez

elle, à s'occuper chez elle, à savoir se dispenser de sortir, même

pendant plusieurs jours de suite! Pour combien de femmes ceci semblera

une énormité! Combien j'en connais à Paris, qui me disent d'un air tout

à fait candide:

--Oh! moi, je sors très peu; il m'arrive très fréquemment de ne sortir

que deux fois par jour!

Le règlement que j'ai donné pour la journée d'une petite fille a pu

paraître sévère, et cependant je dois reconnaître qu'il n'est que juste,

et la plupart des parents sensés le reconnaîtront tel. On ne saurait

trop appuyer sur un régime hygiénique très sévère.

Il y a surtout quelques points précisément hygiéniques sur lesquels il

est nécessaire de revenir, afin d'attirer de nouveau l'attention sur

leur urgence: le lever tôt et le coucher tôt, les soins de la chambre,

et l'éloignement du feu. Un enfant qui se remue n'a jamais froid;

d'ailleurs, il est préférable de le couvrir chaudement, de lui mettre de

bons bas fourrés et des corsages de laine, que de l'habituer à

s'approcher du feu, si l'on ne veut avoir un petit être étiolé, fané et

ridé.

Aussitôt qu'une température modérée arrive, un enfant doit aller bras,

jambes, cou et tête nus. La tête principalement doit être tenue à l'air

autant que le soleil le permet, et le chapeau doit être aussi léger que

possible. Un pantalon court et fermé est indispensable à toute petite

fille, autant par hygiène que par décence. On peut le faire en flanelle

ou en finette en hiver. Il n'est rien de plus sale et qui indique un

enfant mal tenu que les bas mal tirés; cependant il arrive souvent qu'on

doive entamer une vraie lutte avec ces chers petits démons pour obtenir

ce résultat. Mais l'on doit être inflexible sur ce point. La jarretière

doit être en élastique et mise au-dessus du genou; mais un moyen très

employé et préférable, c'est d'attacher le bas au corsage de dessous, au

moyen d'un long ruban. Les chaussures fortes, à semelles épaisses

surtout, ni larges ni étroites, maintiennent le pied et empêchent qu'il

ne se déforme. Si l'on permet des talons, ils doivent être très peu

hauts et plats.

On ne doit pas permettre à une petite fille de rester en robe de chambre

et en pantoufles pour prendre ses leçons.

La nourriture d'un enfant doit être simple et fortifiante, jamais

excitante ni stimulante; les piments en sont exclus, ainsi que le café,

le thé, le vin pur, les liqueurs. Les sucreries méritent aussi

l'expulsion et les farineux s'y trouveront mélangés en petite quantité.

De la viande rouge saignante, un peu de viande blanche et du poisson,

des légumes aqueux et rafraîchissants, du bon bouillon, du bouillon

froid en été, du pain, de bons fruits, jamais ou fort rarement de la

charcuterie... On voit qu'ils ne sont pas très à plaindre et que leur

menu est déjà assez varié.

Le grand air est leur meilleur apéritif, et ils ne doivent pas en avoir

besoin d'autres. Au reste l'éducation est pour beaucoup dans la santé

d'un enfant, l'éducation morale aussi bien que l'éducation physique. Les

enfants deviennent souvent irritables, nerveux, souffreteux, parce

qu'ils sont entourés de trop de soins, qu'ils entendent trop répéter

autour d'eux: «Il est si délicat! ça lui fera mal! Il ne faut pas le

contrarier, il est nerveux! Il faut lui céder!

L'enfant qui entend ces choses est perdu comme caractère; il ne guérira

jamais de la maladie morale qu'on lui inculque; il se croira tout

permis, colère, attaque de nerfs, vapeurs, il deviendra bientôt une

véritable petite-maîtresse, un tyran. En éducation, le mal est difficile

à réparer; on compare souvent l'enfance à une jeune plante, c'est tant

qu'elle est jeune qu'il faut la redresser, le moindrement qu'on attende

ce sera trop tard, il y aura à craindre de la briser, et il faudra bien

plus de ménagement et de temps.

L'habitude a une grande influence sur la santé. On s'habitue au froid, à

la chaleur, à la fatigue, au repos. Habituez donc vos enfants de bonne

heure à une vie dure, mais qui ne leur semblera pas telle.

A propos de gymnastique, sujet toujours actuel quand il s'agit

d'enfants, il est quelques règles hygiéniques qu'il est bon de connaître

pour les observer. On doit se livrer à cet exercice de préférence avant

le repas, afin de ne pas troubler la digestion et en même temps

d'exciter l'appétit. Il faut remarquer que la large ceinture qui

accompagne le costume à cet usage, n'est pas simplement un ornement

dicté par la mode; elle doit serrer la taille pour maintenir les reins

de façon à préserver de faux mouvements. La personne présidant aux

exercices de gymnastique doit les faire ralentir et modérer vers la fin

du temps qui leur est consacré, au lieu de s'arrêter brusquement, afin

que l'effervescence dans laquelle les enfants se trouvent se calme peu à

peu. Si les enfants sont en transpiration, on les fera changer de linge

après un moment de repos, et s'être essuyés, frottés fortement même,

avec une serviette spongieuse.

Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle · 第 27 / 73 题