PUNITIONS ET RÉCOMPENSES.

Il faut avouer que dans la science d'élever les enfants, on rencontre

des questions terriblement difficiles à résoudre, et sur lesquelles les

conseils les plus divers se trouvent également bons et mauvais. J'avoue

que, pour mon compte, je trouve que la meilleure éducation (non pas

instruction) est celle que la mère donne avec son coeur, sans principes

arrêtés, et en en modifiant ainsi le mode, suivant les circonstances

innombrables qui se présentent et la nature de l'enfant. Pour obtenir un

résultat satisfaisant, il est indispensable que le coeur de la mère soit

droit et sain, ainsi que son jugement; mais l'instinct maternel est si

puissant, que les règles définies doivent être laissées aux personnes

qui élèvent des enfants étrangers.

Sur le chapitre des punitions et des récompenses, les données sont assez

certaines, et peuvent s'appliquer à peu près à toutes les natures;

cependant il en est sur lesquelles bien des parents ou des maîtres font

facilement fausse route. Il est des récompenses nuisibles, des punitions

que les enfants désirent, et alors le but se trouve complètement manqué.

Il faut se garder, par-dessus tout, de se servir d'un défaut de l'enfant

pour le corriger d'un autre. Le remède serait souvent, dans ce cas, pire

que le mal; et c'est une erreur dans laquelle il est facile de tomber.

L'autre jour, une belle petite fille, capricieuse comme un petit démon,

pleurait devant moi pour un bobo insignifiant. Sa mère, afin d'obtenir

qu'elle se tût, lui dit: «Tu n'es pas jolie, va, quand tu pleures; si tu

savais comme tu deviens laide!»

L'enfant sécha ses larmes à l'instant, et se mit de suite à sourire en

faisant briller ses yeux. Il est évident que cette petite fille sera

d'une coquetterie effrénée, si on continue à la menacer de devenir

laide. A huit ans, une enfant ne doit pas savoir ce que c'est que la

beauté, et je me rappellerai toujours cette réponse pleine de candeur

que j'ai entendue, de la part d'une fillette de douze ans, fort avancée

pour son âgé dans ses études, mais à l'âme naïve comme une enfant la

conserve naturellement si elle est bien élevée par une mère tendre et

pieuse.

--Cette petite amie dont vous nous parlez tant, et qui a quatorze ans,

est-elle bien? lui demandait une jeune femme du monde, à qui _être

bien_, semblait le point le plus important.

--Oh! oui, elle est très bonne! répondit l'enfant.

--Mais est-elle bien physiquement?

--Elle a l'air très doux et très aimable.......

--Oui, certainement, mais je vous demande si elle est jolie?

--Ah! je ne sais pas, dit la petite interloquée, je crois que oui; elle

est si bonne, si instruite, si sage, que, bien sûr, elle doit être

jolie!

Pour cette candide enfant, la beauté ne pouvait marcher sans la sagesse.

Menacer une enfant, lorsqu'elle fait mal ses devoirs, de ne pas lui

mettre sa robe neuve, ou de lui donner du pain sec, c'est l'exciter à la

vanité et à la gourmandise; si elle n'est pas encline à ces défauts,

c'est la porter à répondre: Ça m'est égal.

Mais, dira-t-on, que faire? Priver une enfant de sortir peut nuire à sa

santé; lui faire faire des pensums la dégoûtera du travail.

Tout cela dépend beaucoup des circonstances et des dispositions de

chaque enfant; une mère sérieuse et attentive sentira instinctivement ce

qui peut être utile au sien. Si ce dernier a été bien élevé, il suffira

de le prendre par le coeur, par les sentiments; de lui faire sentir

combien sa conduite est ingrate envers ses parents, comme il les

afflige, au lieu d'être leur consolation, et lui inculquer qu'on n'est

quelque chose dans le monde que par les bonnes qualités et le savoir.

Si l'enfant a du coeur, c'est-à-dire si l'égoïsme des parents ne l'a pas

desséché, cela suffira la plupart du temps; sinon, il faudra user d'une

grande fermeté. «Si tu ne veux rien faire pour tes parents, si tu es

mauvais contre toi-même, lui dira-t-on, moi je veux accomplir mon

devoir, je ne veux pas être une mère coupable, et c'est pourquoi je ne

te céderai pas.»

Mais il ne faut pas faire durer le châtiment plus que la faute; il faut,

au contraire, accorder bien vite le pardon comme la meilleure

récompense.

Il est évident que, pour cela, il faut s'occuper de son enfant, et ne

point l'abandonner aux mains de _bonnes_, décorées du titre de

gouvernante, comme cela arrive souvent pour imiter les _nurseries_

anglaises; dans ces familles où l'on veut singer le luxe, et où, ne

pouvant le posséder à fond, on se contente de l'écorce, les enfants sont

plus souvent à l'office qu'au salon.

De là viennent les éducations déplorables que nous avons sous les yeux;

nos enfants ne se donnent même plus la peine de dissimuler leurs

défauts, et ce sont les manières et les propos de la cuisine et de

l'écurie que nous voyons introduits dans nos salons.

La privation de récréation est la meilleure punition sans contredit; je

ne dis pas la privation de _sortie_, mais celle de _jouer_. La mère qui

laissera son enfant seule, pour la punir, pendant qu'elle-même sortira,

fera naître dans ce petit coeur de l'aigreur et de l'envie; lorsqu'elle

rentrera, l'enfant n'aura rien fait, se sera peut-être, au contraire,

amusée. La priver de jouer est une vraie punition.--«Mais il y a des

enfants qui n'aiment point le jeu.»--C'est un malheur. Un enfant

n'aimant point à jouer m'a toujours semblé une anomalie; c'est un cas

fort rare, sinon nul, provenant de la nature; mais la mauvaise éducation

actuelle le fait naître souvent. Ces petites filles dont on fait de

véritables poupées, qu'on pare comme de petites cocodettes, qui savent,

au sortir du berceau, endurer des chaussures étroites, et se priver de

sauter à la corde pour ne point faire craquer leurs corsages, préfèrent

ne point jouer et se pavaner comme des dames. C'est, je le crains bien,

perdre son temps, que de dire: «Habillez vos enfants simplement,

laissez-les _jeunes_, _candides_, tant que vous pourrez», car ces

mauvaises habitudes sont invétérées partout maintenant.

Comment des parents qui osent dire souvent que la sagesse et le savoir

viendront à leurs enfants tout seuls avec l'âge, sans les corriger ni

les forcer à travailler, comment ne pensent-ils pas alors que les goûts

de coquetterie et les idées du mal et du luxe sauront bien aussi venir

aussi vite et sans encouragement?

Il existe une grande controverse sur la question de savoir si l'on doit

frapper les enfants. Certaines personnes y sont complètement hostiles;

d'autres, en ayant vu d'excellents résultats, soutiennent ce système. Il

est bon dans certaines données très restreintes. Une claque, une

fouettée, sont, dans bien des cas, le meilleur et l'unique moyen pour

venir à bout, je ne dirai pas d'une mauvaise nature, car c'est

précisément avec celles-là qu'il faut employer le plus de douceur, mais

d'une nature apathique, indifférente, comme on en rencontre quelquefois.

Premièrement, l'enfant ne doit jamais être frappé par des étrangers ou

des subalternes; ensuite, c'est sur le moment même, cédant à

l'impatience, qu'on administrera une calotte, mais je désapprouve

absolument cette mère de ma connaissance, qui disait à une gouvernante:

«Demain vous donnerez le fouet à Charles, parce qu'il m'a désobéi ce

matin.» C'est l'humiliation, la crainte de se trouver en face d'une

colère plus grande, qui produit une émotion salutaire dont l'enfant ne

se rend pas compte et qui l'impressionne. Ensuite, on ne doit jamais

frapper un enfant après huit ans. A cet âge, le raisonnement que, plus

jeune, il ne pouvait comprendre, doit suffire.

Bien des parents disent:--«Voyez mon enfant, je ne l'ai jamais frappé,

jamais puni,»--et on est tenté de leur répondre:--«Il est facile de s'en

apercevoir, car il en aurait bien besoin.»--Certes, avec l'âge, tous ces

défauts, ces caprices de l'enfant qu'on n'a jamais puni, s'aplanissent

aux yeux des indifférents, mais ils n'ont point disparu du naturel;

l'hypocrisie, l'usage du monde seuls les recouvrent, et on peut dire

d'eux: Grattez le Russe, vous retrouverez le Tartare.

On doit aviser que les récompenses aient toujours un côté utile. Ainsi

on promettra à l'enfant de lui laisser lire une histoire qu'on aura

choisie instructive, de lui laisser faire une robe pour sa poupée; la

mère qui aura su inspirer à sa fille de regarder ses leçons de piano et

de dessin comme des récompenses, et l'en privera en punition, aura

obtenu un excellent résultat.

Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle · 第 23 / 73 题