Que d'abus, que de victimes les illusions, la légèreté, l'ignorance,
peuvent occasionner, mais non excuser! Malheureusement tout concourt
souvent à entretenir et à confirmer ces illusions et ces ignorances.
Une voix s'élève-t-elle de temps à autre pour combattre les erreurs,
elle est étouffée ou oubliée bientôt.
Le docteur Brochard a dit et répété combien les nourrices et les bonnes
maltraitaient ou pervertissaient les pauvres petits enfants qui leur
étaient confiés; pour moi, je voudrais pouvoir inculquer cette méfiance
dans le coeur de toutes les mères; au risque de me répéter encore, je
veux faire une nouvelle campagne à ce sujet.
Existe-t-il une cause plus intéressante que celle de ces pauvres bébés?
Oh! je ne viens pas, mesdames, vous parler des malheureux petits
Chinois, que leurs parents jettent à la voirie, ni des enfants orphelins
à recueillir par la charité et si dignes de pitié; je veux seulement
attirer votre attention sur vos propres enfants, ceux qui sont nés de
votre chair et de votre sang, ceux qui sont là tout auprès de vous,
tendant leurs petites lèvres roses toutes gonflées, et leurs petits bras
blancs potelés vers vous, et qui voudraient vous dire s'ils le
pouvaient:
--Maman! donne de l'argent pour sauver les petits Chinois, tant mieux!
que le bon Dieu me le rende, mais donne ton temps à la surveillance de
ton bébé... et n'accorde pas ta confiance illimitée en la nourrice ou en
la bonne.
Je ne voudrais pas m'attirer l'aversion des bonnes, et paraître chercher
à dénigrer cette classe de femmes, parmi lesquelles il peut y avoir,
comme dans toutes les classes, mais moins dans celle-ci que dans
d'autres par suite des circonstances, des coeurs d'or et dévoués. Mais,
en ne prenant même que ces derniers, vous ne pouvez nier que par le
défaut d'éducation, par le milieu généralement campagnard, sinon
vicieux, où la bonne et la nourrice ont été éduquées, enfin par la force
des choses, la meilleure de toutes est brutale sans en avoir conscience,
dénuée de délicatesse dans ses paroles et dans ses actions, et votre
enfant, ce trésor, né de parents citadins, fortunés, c'est-à-dire
délicats, ne peut supporter sans mauvais résultats d'être traité comme
un enfant né dans d'autres conditions, et pour lesquelles la nature
l'aurait doué d'une constitution _ad hoc_ et dont l'éducation doit
répondre à l'avenir.
C'est pourquoi la meilleure des bonnes ou des nourrices ne peut élever
un bébé comme le ferait sa mère. Le plus que vous pouvez exiger d'elle,
sans même l'espérer, est qu'elle agisse comme s'il s'agissait de son
propre enfant; or, regardez autour de vous, et voyez comme elles
agissent envers leurs propres enfants!
Citer des exemples entraînerait trop loin, mais l'imagination ne pourra
jamais exagérer ce qui se passe entre les bonnes et les enfants.
J'aurais presque crainte, sinon horreur, de raconter certains faits, de
peur d'en suggérer l'idée! On a vu des bonnes adorant les enfants qui
leur étaient confiés, leur donner l'habitude de boire des liqueurs pour
les satisfaire...!
Une, qui buvait de l'eau-de-vie en cachette de sa maîtresse, en frottait
légèrement les lèvres de l'enfant, qui y prenait grand plaisir et lui
fit ainsi contracter le vice de l'alcoolisme!
Il serait à désirer que les maris et les mères n'appréhendassent pas
autant de dévoiler aux jeunes femmes certains vices, afin de les
éclairer sur les dangers à éviter.
Mais j'entends ici maintes voix s'élever:
--Oh! j'ai une excellente vieille bonne! je puis avoir la plus grande
confiance en elle!
--La mienne est une fille douce et honnête, qui n'a aucun vice.
--Celle-ci a élevé des enfants dans les meilleures maisons!...
Les jeunes femmes ont facilement confiance, d'abord parce qu'elles n'ont
pas l'expérience du mal, triste expérience, hélas! qu'on acquiert avec
les ans et toujours trop tard! ensuite, elles ont le caractère indécis
et faible; quittant la tutelle paternelle pour entrer sous le joug
conjugal, l'obéissance, la douceur sont de leurs principales qualités;
leur bonne, leur nourrice sont plus âgées qu'elles, en savent plus
qu'elles sur bien des points: elles cèdent et se laissent dominer.
Ensuite encore, la confiance s'accorde d'autant plus facilement que
c'est un soulagement pour les caractères légers qui aiment bien à se
décharger des corvées ennuyeuses.
La jeune femme donne un coup d'oeil de temps à autre à la _nursery_; elle
aperçoit tout bien en règle. Plus une bonne est une maîtresse femme,
plus elle a d'aptitude pour réglementer seule, sans surveillance, plus
elle est à craindre pour l'enfant.
Comment une mère peut-elle souffrir qu'on morigène, qu'on caresse son
enfant à sa place? Comment peut-elle renoncer pour... pour qui? grand
Dieu! pour un monde... indifférent! à essuyer ces grosses larmes que les
gronderies font couler, à entendre cette petite voix implorer son
pardon; à donner une petite correction même, toujours mesurée par
l'amour maternel, puis à voir ces ris faire des fossettes aux joues
roses, à démêler ces fins cheveux encore si faibles, à chausser ces
pieds si mignons et si vifs!
Petite fille, cette femme a aimé à habiller sa poupée, à la bercer, et
aujourd'hui que Dieu met entre ses mains une poupée vivante bien
autrement intéressante que celle aux yeux d'émail, où il y a plus qu'un
corps à soigner, mais une âme à former, elle s'empresse de confier ce
précieux trésor à une femme à laquelle elle n'aurait certainement pas
voulu confier sa poupée de bois!
Pour se rendre compte du peu de confiance qu'il faut mettre dans les
domestiques même les plus éprouvés, il n'y a qu'à parcourir les jardins
publics, et on s'étonnera que là où il y a des gardiens pour empêcher de
maltraiter les chevaux, on ne songe pas à en mettre pour empêcher de
maltraiter les enfants!
Que d'accidents funestes sont dus, sans qu'on le sache jamais, à la
malveillance ou simplement à l'ignorance des domestiques auxquels on
confie les bébés! Lésion du cerveau, idiotisme, déviation de l'épine
dorsale, bras et jambes démis, mort souvent, hélas! anémie, fièvres
typhoïdes, maladies diverses et horribles, dartres, etc., puis
infirmités morales, caractères faussés, pervertis dès l'enfance,
dépravation de moeurs et de sentiment, etc.!
Tout petit, l'enfant est terriblement exposé loin des yeux vigilants de
sa mère, éclairés par cet amour instinctif qui surpasse tous les autres.
Un peu plus âgé, il réclame, je ne dirai pas davantage, mais tout autant
la surveillance continuelle de la mère, et il n'y a qu'une institutrice
tout à fait d'élite qui puisse _à peu près_, mais _jamais tout à fait_,
la remplacer entièrement.
Heureux les bébés de parents de position médiocre, où la mère peut
s'occuper d'eux et les environner de ses soins! Heureux les bébés qui ne
sont pas entourés de valets, et qui s'ébattent sous la sauvegarde
maternelle, recevant les gronderies et les baisers de leur mère!