_Extrait de la Gazette des Tribunaux du 28 mars 1881_:
2e CHAMBRE DU TRIBUNAL CIVIL DE LA SEINE.--Présidence de M.
Cazanave.--_Jugement du 24 juillet 1880_:
Attendu... le Tribunal déclare que la dame Louise d'Alq reprendra la
libre disposition de ses ouvrages, sans que F. Ebhardt, son ancien
éditeur, avec lequel ses traités se trouvent résiliés, puisse en faire
usage ni en tirer profit, etc., etc.
1ère CHAMBRE DE LA COUR D'APPEL DE PARIS.--Présidence de M.
Larombière.--_Arrêt du 22 mars 1881_:
Après avoir entendu les plaidoiries de Me Georges Lachaud pour Mme
Louise d'Alq, Me Beaupré pour M. Ebhardt; la Cour, considérant et
adoptant les motifs des premiers juges, etc., etc.; confirme le jugement
et _notamment en ce qui concerne l'interdiction faite à Ebhardt de
vendre aucun exemplaire des OEuvres de la dame Louise d'Alq, du jour du
présent arrêt._
CHAMBRE DES RÉFÉRÉS.--_Ordonnance du 30 juin 1881_:
Attendu que M. Rozez, de Bruxelles, a fait déposer pour être vendus chez
un intermédiaire, à Paris, des milliers de volumes achetés à Ebhardt
depuis l'arrêt; attendu que Mme Louise d'Alq les a fait saisir, sur la
demande en référé du sieur Rozez, prétendant qu'ils sont sa propriété,
M. le président Vannier, après avoir entendu Me Martin du Gard, avoué de
Mme d'Alq, a rendu _ordonnance qu'il n'y avait pas lieu à lever la
saisie_, et que les parties devront se pourvoir au fond, etc.
De ces divers jugements, arrêts et référés, il s'ensuit que Mme L. d'Alq
a seule le droit d'éditer ses oeuvres, et peut poursuivre tout détenteur
des éditions interdites ci-dessus. En conséquence, elle fait paraître
une _nouvelle édition_ de ces oeuvres, _corrigée_, _remaniée_ et
_augmentée_, que le public a tout intérêt à se procurer en place des
anciens volumes.
Le public est donc prévenu, afin qu'on ne puisse l'induire en erreur,
que tout volume de Mme L. d'Alq, _non revêtu_ de la _signature
autographe_ de l'auteur, fait partie des éditions _belges_,
_incomplètes_ et _surannées_, dont la vente a été interdite par l'arrêt
de la Cour d'appel du 22 mars, prononcé en faveur de Mme L. d'Alq contre
son ancien éditeur. Il est facile de vérifier le lieu de l'impression à
la fin des volumes.
Le public est en droit d'_exiger la signature autographe_ de l'auteur et
de refuser tout autre exemplaire qui lui serait présenté.
* * * * *
Je vous ai amené ma fillette, me dit après un bout de conversation
générale, et comme d'autres visiteurs venaient de sortir, une charmante
et aimable jeune femme; voyez comme elle est grande, elle a dix ans et
demi!
--C'est une bien belle enfant, l'oeil éveillé, bien fraîche! Je suis sûre
qu'elle est bonne aussi, studieuse, et ne fait jamais de peine à sa
maman! dis-je en attirant la petite pour l'embrasser.
Je n'avais pas beaucoup remarqué l'enfant lors de son entrée dans le
salon, entourée que j'étais de nombreuses visites masculines et
féminines, et maintenant il me revenait tout à coup que nous avions
parlé en gens du monde de choses et d'autres, et qu'il avait bien pu se
glisser des phrases peu faites pour l'oreille d'une enfant, et surtout
d'une enfant intelligente.
--Oh! oui, elle est assez bien; elle fait mes délices par ses beaux
cheveux! je la peigne du matin au soir; voyez, me répondit la mère en
faisant retourner sa fille et en soulevant à poignée une superbe
chevelure ondulée avec soin qui recouvrait les épaules de l'enfant.
Je dois ajouter que celle-ci parut se prêter avec complaisance et non
sans vanité à l'exhibition.
--Cependant, d'un autre côté, elle me désespère, reprit la jeune mère:
elle n'aime pas l'étude, elle ne pense qu'à aller au théâtre, aux
matinées d'enfants; elle n'a pas de goût pour la musique;... elle est
très en retard, elle n'apprend pas..., on me dit que ça lui passera!...
Et elle s'interrompit en me regardant, attendant évidemment que, selon
l'usage, je répondisse par les banalités ordinaires:--Certainement! ça
lui passera, laissez-la donc s'amuser... Elle en saura toujours assez,
etc.
Et tout au contraire, je dis:
--Ça dépend de vous de le lui faire passer, ma chère amie; c'est à vous
de la diriger.
A cette réponse, si peu conforme à _l'esprit de société_, je l'avoue, la
mère ne put retenir un mouvement, et l'enfant elle-même me lança un
regard étonné. Je me mis à rire.
--Voyons, ma chère, vous vous êtes fort révoltée la semaine dernière
contre un article dans mes _Causeries familières_ sur l'_esprit de
société_, où j'ose émettre que dans le monde on dit rarement la vérité,
ou du moins toute la vérité, et même qu'il n'est pas possible de la
dire. Je sais bien qu'en ne tombant pas dans votre sens je me mets tout
à fait en dehors des usages, et je deviens une personne qui ne connaît
rien au savoir-vivre... C'est une idée qui me passe par la tête,
maintenant que je suis assez vieille pour me passer du monde et pour
voir les choses de haut, d'essayer d'user de l'influence de ma position
et de mes cheveux blancs pour moraliser un peu. Tant que j'ai été jeune,
j'ai fait comme les autres, j'ai toujours approuvé, flatté; cela finit
par devenir écoeurant!--Pauvre chère dame! combien je vous plains d'avoir
un mari pareil!--Ah! chère, vous êtes en effet bien malheureuse d'avoir
une telle belle-mère!--Oui, c'est bien terrible pour vous, qui êtes
jeune et jolie, de ne pouvoir prendre tous les plaisirs de votre
âge!--Et ce sont des serrements de mains compatissants, des exclamations
lamentables; on signale les torts de la partie adverse qui pourraient
passer inaperçus, on excite ainsi encore davantage à la rébellion et à
la révolte la personne qui nous fait ses plaintes, tandis qu'on se dit à
soi-même:--Bah! son mari n'a pas tous les torts.--Allons donc, c'est
bien naturel que sa belle-mère agisse ainsi!--Est-elle égoïste! elle
voudrait tout pour elle! Et ainsi de suite... Et je me demande si l'on
ne devient pas complice ainsi des aggravations de malheur qui résultent
de cette condescendance; si l'on n'en portera pas, au jugement dernier,
une sorte de responsabilité? Que de fois une observation raisonnable et
sincère pourrait ramener une tête légère à de meilleurs sentiments,
tandis qu'au contraire elle s'affirme dans son erreur sous l'égide de
votre approbation!
Et comme ma jeune amie me regardait d'un air profondément désappointé,
je continuai en riant:
--Allons! voilà que vous vous dites: Je suis joliment mal tombée
aujourd'hui! elle a l'esprit de travers, ma vieille amie, elle est
grincheuse, on voit bien qu'elle vieillit!
--Mais non! Mais non! protesta la jeune femme.
--Et maintenant, voilà que vous faites de l'_esprit de société_!
--Ah! vous êtes taquine! quand je vous dis que non! au contraire, votre
critique me plaît; je veux absolument que vous me donniez des conseils
sincères sur l'éducation de ma fille... Je suis gâtée; vous avez raison;
ces banalités qu'on débite nous gâtent, nous déroutent; c'est un service
que vous me rendrez... Vous savez que j'ai été privée d'une éducation
maternelle; mettez votre expérience à ma disposition, je vous en
supplie... J'adore ma fillette: je ne sais peut-être pas m'y prendre,
donnez-moi vos conseils!
--Soit!... quand je vous ai dit tout à l'heure que je me proposais
maintenant de morigéner le monde, ne me prenez pas exactement au mot.
D'abord, je n'ai pas envie de me faire prendre en grippe par l'humanité
entière, mais encore il y a parfois de la cruauté à dessiller les
yeux... En résumé, je ne m'arrogerai jamais le droit de critique sévère;
mais à ceux qui font appel à mes conseils et à ma sincérité, à ceux
qu'il me semblera qu'il est un devoir pour moi d'éclairer, eh bien, je
tenterai l'essai, au risque d'encourir leur courroux, et si je vois
qu'on se regimbe trop, je m'arrêterai et je les abandonnerai à leur
sort, reprenant les phrases banales de l'esprit de société.
--Non, je ne me fâcherai pas, je ne vous en voudrai pas... J'insiste de
toutes mes forces pour que vous me disiez comment je dois faire pour
faire de ma fille une femme, une vraie femme... Vous avez votre
expérience personnelle...
--C'est-à-dire, je suis un peu, comme dit Chateaubriand dans son _Génie
du Christianisme_, le grand nombre d'exemples que j'ai sous les yeux me
rendent habile sans expérience.
J'embrassai la charmante petite mère et je continuai ma morale.
--Apprendre à être mère, apprendre à élever ses enfants, voilà un cours
qu'il y aurait bien lieu d'ouvrir dans les nouveaux lycées de filles
entre le cours de cuisine et le cours de couture! Il semble même que ces
trois cours pourraient suffire à l'éducation des femmes. Grâce aux
oeuvres et au journal du docteur Brochard qui s'est dévoué à ce thème,
les jeunes femmes maintenant ne peuvent plus ignorer les soins corporels
à donner à leurs bébés; c'est un très grand résultat, mais ce n'est pas
tout. Dans le corps de ce bébé, il y a une âme à former, un coeur à
guider, une intelligence à développer. Comment s'y prendre? J'ai vu de
bonnes et tendres mères bien embarrassées; je ne parle pas des mauvaises
mères, mais de celles qui chérissent leurs enfants et s'en occupent
comme vous le faites de votre fillette.
Je connais intimement une femme dont les amies envient beaucoup
certaines réussites dans la vie; l'accusant surtout d'avoir été
favorisée d'une chance énorme. Vous la connaissez aussi, c'est Mme X***.
--Est-elle heureuse! Voilà une femme qui a de la chance, tout lui
réussit! s'écrie aussitôt mon interlocutrice.
--Jamais vous ne diriez: qu'a-t-elle fait pour avoir cette chance? Ne
dépend-elle pas de ses mérites? Je choisis un type que je connais, que
vous connaissez, je le répète, pour le dépeindre; mais ce type existe à
beaucoup d'exemplaires, et si vous ne connaissiez pas celle dont je
parle, vous en avez de pareilles dans votre entourage, et je pourrais
vous citer des centaines de noms célèbres qui se trouvent dans le même
cas. Les femmes qui réussissent et les hommes qui atteignent les sommets
à l'aide de leurs capacités seules, ont bien des talents que les autres
n'ont pas. Mme X. que je prends pour modèle connaît à fond cinq langues
étrangères; elle est musicienne consommée et peintre; aucun ouvrage
d'aiguille ne lui est inconnu; et les devoirs de la femme d'intérieur ne
l'effraient pas.
--Oui, je le sais, Mme X. est universelle, c'est une nature
exceptionnellement douée... elle avait un cerveau exprès pour apprendre!
--Vous êtes dans l'erreur; Mme X. était une enfant très ordinaire, elle
a eu certainement plus de mal que votre Odette à apprendre... Elle n'a
appris ce qu'elle sait que parce qu'elle a pris la peine de l'apprendre.
--Encore a-t-il fallu qu'elle voulût prendre cette peine... Odette ne
veut pas travailler!
--Mais elle non plus n'aurait pas voulu travailler... C'est sa mère qui
l'y a obligée.
--Oh! la sévérité! la dureté! jamais je ne pourrai rendre ma fille
malheureuse...
--Mon amie n'a pas rendu sa fille malheureuse et n'a jamais été une mère
sévère!
--Je ne vous comprends pas alors.
La jeune mère paraissait vivement s'intéresser à ma _leçon_ dans cet art
d'être mère; j'avais envie d'envoyer l'enfant dans la pièce voisine,
mais je réfléchis qu'elle en avait déjà tant entendu qu'il n'y avait pas
danger à ce qu'elle connût la suite, car c'est une erreur de croire
qu'une enfant de dix ans ne comprend pas, quoiqu'elle comprenne souvent
mal.
--Ses parents se sont donné la peine de la dégourdir, repris-je. Sa mère
s'est dévouée à son éducation dès sa première enfance; elle lui ouvrait
l'intelligence, non par des morales au-dessus de son âge, ni en lui
laissant écouter les conversations des personnes plus âgées, ni en
confiant ces soins intellectuels à une bonne, pas plus que les soins
physiques. Elle inventait pour son bébé des petits contes, ayant
toujours une morale directe pour l'enfant. Il n'y était pas question des
minerais que l'on trouve dans la terre, ni des constellations des
étoiles, mais de petites filles obéissantes, savantes, qui faisaient le
bonheur de leur maman, mises en opposition avec d'autres petites filles
méchantes, ignorantes, méprisées de tout le monde, et n'arrivant à rien.
Et, selon les circonstances, la maman créait des aventures et des
péripéties, où il n'était pas question de prince Charmant venant
délivrer sa belle ni des habits de peau d'âne. «Raconte encore... et
qu'est-elle devenue après, la méchante petite fille?» demandait l'enfant
avec de grands yeux terrifiés, car elle saisissait bien la ressemblance
avec elle, mais la maman ne faisait pas semblant de le faire exprès;
c'était une histoire qu'elle racontait avec indifférence; alors elle lui
disait comment la petite fille était devenue bonne, et combien sa maman
avait de bontés pour elle, et combien elle lui devait de la
reconnaissance. Et la petite fille grandissait avec l'idée de
s'instruire, de travailler pour devenir l'orgueil et la joie de ses
parents, de les soigner quand ils seraient vieux en échange de ce qu'ils
faisaient pour elle, elle étant jeune.
Dès l'âge de quatre ans, sa mère lui apprit à lire sans qu'elle s'en
doutât; elle lui fit désirer de savoir lire. Elle entendait tant parler
autour d'elle du bonheur de faire de la musique et d'être instruit,
qu'elle ne rêvait à cinq ans que de pouvoir mettre les doigts sur le
piano et avoir un professeur d'écriture. Ces premières leçons lui furent
promises comme une récompense. Et cependant elle était si enfant, qu'à
la première visite de ce professeur d'écriture tant désiré, elle ne
voulut jamais consentir à le regarder, tenant la tête cachée dans les
jupes de sa mère comme une petite sauvage; mais l'envie de tenir une
plume dans ses mains vainquit sa timidité. Quel bonheur de pouvoir
écrire à ses petites amies, à son papa, quand elle serait à la campagne!
En trois semaines, elle sut écrire; en quelques mois elle jouait des
petites ariettes sur le piano et faisait ses gammes de ses petits doigts
frêles; mais c'était sa mère qui lui inculquait chaque jour dans la tête
quelques lignes de cette théorie musicale si abstraite, s'arrêtant à
tout moment pour ne pas la fatiguer; et, sans s'en apercevoir, l'enfant
apprenait. A cinq ans et demi, elle conjuguait ses verbes comme une
grande demoiselle; la géographie l'intéressait fort; comme il lui
tardait de pouvoir entreprendre un grand voyage sur la carte! Et les
exploits de Clovis la ravissaient!
--C'était un prodige! une enfant étiolée!
--Mme X. une enfant étiolée! vous n'y pensez pas! Elle a toujours eu la
plus belle santé du monde. Elle était plus que potelée, fraîche sans
être rouge, gaie et rieuse comme pas une... C'est que sa mère la
soignait autant au physique qu'au moral. De bonnes panades faites par la
maman, et non par une bonne qui aurait pris le beurre, des petites
côtelettes grillées à point, et si elle ne voulait pas manger, une
histoire venait l'exciter, un baiser était promis en récompense. Aucune
influence étrangère ne venait entraver la mère; l'enfant n'était pas
fatiguée par des veillées inutiles; elle n'était point traînée à des
théâtres ou à des bals; elle n'avait non plus le crève-coeur de voir sa
mère sortir sans elle.
A huit heures du soir, elle s'endormait dans son petit berceau, ses
parents veillant dans la pièce voisine, seuls ou avec quelques intimes:
elle se réveillait fraîche et dispos, à six heures du matin, et se
mettait au travail pour surprendre son papa, en sachant sitôt sa leçon.
N'étant point excitée par les mauvaises passions, la vanité, la
jalousie, les fatigues mondaines, qui développent une intelligence
maladive chez les enfants que l'on appelle «petits prodiges», elle
apprenait peu à peu, sans soubresaut.
La mère n'excitait pas son esprit inutilement en applaudissant à ses
saillies, aussi aurait-elle paru un peu bêta auprès de ces petites
poupées qui scrutent déjà les grandes personnes d'un oeil investigateur,
et savent les tourner en ridicule avec un esprit bien au-dessus de leur
âge, mais qui sauront à peine écrire, et n'auront aucune disposition
pour une étude sérieuse.
L'enfant s'habituait à une existence régulière, faite de travail et de
jeux, jeux bruyants, exercices de corps, la changeant du tout au tout de
ses études; et toujours, la mère à son côté, lui montrant le but à
atteindre, la nécessité d'être instruite, autant pour pouvoir faire face
à un revirement de fortune que pour tenir sa place au foyer domestique.
Après sa première communion, accomplie avec cette piété, cette foi,
cette candeur qui n'est pas hélas! le partage de bien des petites filles
sottes, ignorantes et mal élevées, elle fut mise au courant des soins de
la maison. Sa mère se faisait remplacer par elle à la lingerie, dans
tous les comptes avec les domestiques. Toujours levée dès six heures du
matin, se couchant à neuf heures, la journée était occupée dans ses
moindres minutes. Mais ces travaux étaient rendus amusants; c'étaient
des récréations pour elle que de compter les bottes de foin à l'écurie,
de distribuer l'avoine pour les chevaux, de donner le linge à la femme
de chambre, et de vérifier le livre de la cuisinière: car les parents de
Mme X. avaient de la fortune et un certain train de maison.
A quinze ans, elle avait terminé ses études françaises et pouvait passer
ses examens. Elle tenait en partie double les livres de compte de son
père, car une grande fortune exige une certaine comptabilité. Il faut se
rendre compte des opérations de l'agent de change, des paiements faits
par tels fermiers, des ventes à crédit, des coupes de bois, savoir ce
qu'on aura à toucher chez son banquier à telle époque, les versements à
faire sur les souscriptions aux emprunts d'État et ne pas oublier
l'affaire en commandite avec celui-ci et celui-là. Il faut vérifier les
comptes, les notes d'impositions et les polices d'assurances.
Elle n'en appréciait pas moins une bonne partie de cache-cache ou de
quatre coins, et elle serait allée au bout du monde pour jouer au volant
avec une camarade. Quant au bal, au bal où il y aurait des jeunes gens,
elle ne comprenait pas encore le plaisir que l'on peut y trouver. Elle
dansait avec ses amies, cela lui suffisait.
Il est vrai que ses dernières années s'étaient écoulées à la campagne,
en dehors des séductions de la ville; comme elle atteignait l'âge de
seize ans, ses parents jugèrent opportun de venir passer l'hiver à
Paris: ils comprenaient que l'imagination de la jeune fille commençait à
demander de nouveaux aliments, et, n'en trouvant pas, elle tombait dans
le mysticisme: à tort ou à raison, son père ne désirait pas qu'elle
entrât dans la vie religieuse.
Le monde eût bientôt fait raison de ces aspirations! Aux parties de
cache-cache succédèrent les petites réunions et les soirées au Théâtre
Français et au Théâtre Italien.
La mère de Mme X. n'était point austère: nous ne demandons pas, ma chère
enfant, la mort du pécheur! elle était très fière de la beauté de sa
fille, qui était à peu de chose près celle que vous et moi avons eue, et
que toutes les jeunes filles ont à cet heureux âge; elle ne demandait
pas mieux que sa fille connût ces jouissances éphémères, dont on
n'apprécie bien le vide que lorsqu'on les a éprouvées... elle jouissait
de ses succès de toute sa force.
Moi, qui ai suivi Mme X. pas à pas, pendant son stage dans le monde, je
puis vous dire qu'elle était réputée pour aider admirablement sa mère à
recevoir. Ce qui faisait son grand charme, c'était son absence de
coquetterie. Très sensible aux hommages, aussi flattée qu'une autre de
plaire et d'être aimée, elle préférait la qualité à la quantité, et
c'est peut-être pour cela qu'elle était si généreuse de ses danseurs
envers ses amies; elle n'a jamais su qu'on pouvait éprouver quelque
plaisir à écraser une amie...
--Enfin, vous convenez qu'elle a eu le bonheur immense d'avoir une
jeunesse brillante, et de jouir des plaisirs du monde que procure une
grande fortune!
--Oui! Elle a eu ce bonheur, puisque bonheur il y a, mais elle le
gagnait, elle le méritait. Après être restée quatre heures devant son
chevalet, de huit heures du matin à midi, après avoir pris ses leçons
d'allemand, d'italien et d'accompagnement, avoir arrangé elle-même ses
chapeaux et ses toilettes, contrôlé les domestiques, elle allait au Bois
vers cinq heures avec sa mère, et deux ou trois soirées par semaine
étaient consacrées au monde. Elle jouissait de tous ces plaisirs avec
délices, mais comme on jouit du parfum d'un bouquet, momentanément.
--Mme X. est une femme du monde accomplie... une parfaite maîtresse de
maison...
--Sa mère lui a enseigné autre chose encore, cependant, que vous ne
soupçonnez pas: c'est l'énergie et le contentement de peu...
--Le contentement de peu? comment, puisqu'elle avait tout ce qu'elle
pouvait désirer?
--A-t-on jamais tout ce qu'on peut désirer? Que vous êtes enfant de dire
cela!
--Enfin, elle avait une voiture!
--Une voiture! Ignorez-vous que ceux qui ont une voiture voudraient en
avoir deux, trois, quatre? Un coupé ne fait la plupart du temps que
rendre très malheureuse une femme du monde, car elle ne rêve dès lors
que le dorsay à huit ressorts.
--Je m'en contenterais bien, moi!
--Vous dites cela aujourd'hui parce que vous n'en avez pas... mais le
luxe est comme la gangrène, il ne sait pas s'arrêter, et c'est là que le
proverbe est vrai plus que jamais: l'appétit vient en mangeant.
--Bref, ma fille ne connaîtra jamais le plaisir d'être recherchée dans
le monde et d'être admirée dans une loge de l'Opéra!
--Pourquoi?
--Vous êtes agaçante, ma bonne amie, avec vos pourquoi? Vous le savez
bien! Il faut de la fortune et elle n'en aura pas!
--Dussé-je vous irriter encore, je vais répéter: pourquoi la fortune
est-elle indispensable? et pourquoi d'ailleurs n'en aurait-elle pas?
La jeune femme me jeta un regard de courroux et de découragement.
--Ne vous fâchez pas contre moi, continuai-je toujours en souriant, car
je ne pouvais m'empêcher de m'amuser un peu de lui tenir ce langage si
nouveau pour elle. Mais si votre fille devenait une artiste, comme Mme
Massart, professeur de piano au Conservatoire, ou Mme Mirbel, la célèbre
miniaturiste, pu encore un écrivain comme Mme Guizot (je vous cite les
premiers noms qui me viennent en tête, mais combien de femmes se font
une position par leur talent: Mme Pape-Carpentier, Mme Deslignières et
tant d'autres), n'acquerrait-elle pas une réputation, sinon de la
fortune, qui la ferait rechercher, ou au moins améliorerait sa position?
La jeune femme me regardait comme si je lui eusse parlé grec.
--Mais pour cela, se décida-t-elle à dire, il faut du talent, du génie!
--Eh! bien, votre fillette n'est-elle pas aussi intelligente que bien
d'autres?
--Certes! mais elle ne travaille pas!
--Faites-la travailler; stimulez-la; donnez-lui de l'ambition. Au lieu
de vous lamenter devant elle de votre manque de fortune, faites-lui
comprendre qu'elle peut en acquérir par son travail, et si elle n'arrive
pas à ce résultat, au moins vous atteindrez un but bien désirable, celui
qu'elle apprenne à se satisfaire de la destinée qui lui est échue, si
elle n'a pas l'énergie de la changer!... Quand on est mère, il ne suffit
pas de dire: L'enfant est paresseux ou n'a pas de génie! Il faut tâcher
de vaincre ses défauts et d'ouvrir la porte à ses qualités. C'est à cela
qu'une bonne mère comme vous excelle quand on lui montre le chemin, si
elle ne le voit pas.
Une visite arriva qui nous interrompit.
--Je voudrais bien reparler avec vous encore de tout cela, me dit la
jeune mère, en se levant; ce que vous me dites m'intéresse vivement, je
vous assure; vous m'ouvrez de nouveaux aperçus!
--Eh! bien, je suis à votre disposition! Mais je ne vous parlerai de la
sorte que lorsque vous viendrez chez moi me le demander. Je n'irai
jamais vous imposer ce qu'on appelle en anglais des _lectures_ et en
français des _sermons_!
--Je reviendrai... et j'amènerai, si vous voulez, mon amie de pension,
la richissime Aglaé que vous connaissez; je crois qu'elle aura besoin
passablement de vos conseils, quoiqu'elle soit dans une position bien
différente.
--Bah! ce sera un vrai cours, alors!
--C'est vous qui l'avez dit!
La mère d'Odette et son amie Aglaé revinrent, ainsi qu'on le verra dans
quelques-uns des chapitres du livre. Mais les événements de la vie les
empêchèrent aussi bien que moi de venir avec une assiduité régulière.
Néanmoins, je pensai utile de poursuivre l'idée d'un Cours d'éducation
maternelle, et de réunir, de classer sous cette rubrique, les nombreux
articles ayant trait à l'éducation des enfants que j'ai écrit dans mes
journaux, dont les collections sont épuisées pour la plupart. Tour à
tour, j'emploierai la forme conversation, la forme personnelle, la forme
sérieuse de la morale générale, car il faut pouvoir, dût l'attrait de la
lecture en souffrir, être utile à tous, et non à quelque cas
particulier, comme peut l'être une histoire suivie.
Quoique je n'aie pas divisé ce livre, il pourrait l'être en trois
parties, car j'ai suivi un classement progressif autant que possible. Je
commence par l'éducation du bébé, pour le suivre dans son développement
physique et intellectuel; après l'éducation, je m'occupe de
l'instruction à donner aux garçonnets et fillettes, et je termine enfin
par l'éducation de l'adolescent, qui conduit à son entrée dans le monde.