_De l'aliment du Feu._
[Note: Quel est l'aliment du feu.]
On sçait assez que ce qu'on appelle l'aliment du Feu, _pabulum ignis_,
sont les parties les plus légeres des corps, que le Feu enleve, & qui
disparoissent entierement pour nous. Les opérations chimiques nous font
voir que l'Huile est seule cet aliment du Feu; on retrouve tous les
autres principes, lorsqu'on rassemble les exhalaisons que le Feu tire
des corps, l'Huile seule se consume, & échappe ensuite entierement à
nos sens.
[Note: Que l'aliment du Feu n'est pas du Feu.]
De grands Philosophes ont crû que cet aliment du Feu, qui disparoît
entierement pour nous, n'étoit autre chose que le Feu lui-même, qui se
dégageoit d'entre les pores des corps, mais si cela étoit, les matieres
qui restent après des opérations réiterées, comme le _caput mortuum_,
par exemple, devroient toujours être inflammables, car certainement
cette tête-morte n'est pas entierement privée du Feu, cependant le Feu
ne peut plus rien sur elle: Donc elle ne contient plus cette matiere
sur laquelle le Feu exerçoit sa puissance: Donc cette matiere n'est pas
du Feu.
Il y a des corps qui contiennent beaucoup plus de ce _pabulum_,
de cette huile qui nourrit le Feu, que d'autres, & cependant tous
contiennent également de Feu dans un même air; c'est ce qui a été, je
crois, invinciblement prouvé dans ce mémoire: Donc l'aliment du Feu
n'est pas du Feu.
Mais que sera-ce donc?
Les parties les plus tenuës & les plus volatiles des corps, lesquelles
cédant plus facilement que les autres à l'action du Feu, s'envolent
avec lui dans l'air où elles se dissipent, & ne reparoissent plus à nos
yeux, du moins sous la même forme; car l'huile & l'esprit ne sont autre
chose que ces parties les plus subtiles, mêlées encore avec quelque
flegme dont le Feu les dégage.
[Note: Et qu'il ne se change point en Feu.]
Mais ces exhalaisons que le Feu tire des corps, cette huile qu'il
consume, ne se changent pas en sa substance, ne deviennent pas du Feu.
Car, 1º. Si le Feu changeoit quelques parties des corps en Feu, la
matiere ignée augmenteroit à tel point sur la terre par la puissance
du Feu, que tout deviendroit Feu à la fin: or la constitution de notre
globe demande qu'il y ait toujours à peu-près la même quantité de Feu,
sans quoi tous les germes seroient détruits:
2º. Il paroît par les plus exactes & les plus anciennes Tables
Météorologiques, que la quantité du Feu est toujours la même:
3º. Les incendies des forêts qui brûlent pendant plusieurs mois, ne
changent point, lorsqu'ils sont passés, la température des climats qui
les ont souffert:
4º. La flamme de l'alcohol (la plus pure de toutes) nous est visible,
& le cone lumineux qui va fondre l'Or dans le foyer du verre ardent,
échappe entierement à notre vûë; marque certaine que l'esprit qui
compose l'alcohol n'est pas du Feu, & qu'il ne se change point en Feu:
Donc les particules que le Feu enleve des corps, & qui disparoissent à
nos yeux, ne se changent point en Feu.
[Note: Ce que c'est que la flamme & la fumée.]
A l'égard des parties plus grossieres des corps, le Feu les attenuë, &
les transforme en un fluide élastique, que nous voyons tantôt sous la
forme de fumée, lorsqu'il ne contient pas encore assez de particules de
Feu pour briller, & tantôt sous celle de flamme, lorsqu'il en contient
une plus grande quantité; ainsi la fumée ne différe de la flamme, que
par le plus ou le moins de particules ignées qu'elles contiennent l'une
& l'autre, elles montent toutes deux dans l'air par leur legereté
spécifique, & par l'action du Feu qui les enleve & qui tend en haut,
comme je l'ai déja dit.
[Note: En quelle proportion les différens corps se consument.]
Le Feu consume les corps plus ou moins vîte, selon leur densité; ainsi
dans un mêlange d'Esprit de Vin, d'Huile, de Camphre, de Sel ammoniac,
de Terre & de Limaille de bois, l'Esprit de Vin brûle le premier, & la
flamme a la même couleur que s'il étoit seul, & tous les autres corps
de ce mélange brûlent de même successivement selon leurs densités
respectives.
[Note: Pourquoi l'air est nécessaire au Feu pour brûler.]
L'air à cause de son élasticité, & l'atmosphere à cause de son poids,
sont aussi nécessaires au Feu pour entretenir son action, que la
matiere même qui lui sert d'aliment; ainsi les matieres les plus
combustibles ne brûleroient point sans air, & l'air ne s'enflammeroit
jamais, si les exhalaisons ne mêloient pas de cette huile alimentaire à
sa substance.
L'atmosphere pese sur un Feu d'un pied en quarré, comme un poids de
2240 livres environ; ce poids étant sans cesse agité, & pressant sans
cesse par de nouvelles secousses, sur le corps que le Feu consume,
augmente la puissance du Feu dans ce corps, à peu près par la même
raison qu'un corps s'enflamme d'autant plus promptement par le
frottement, que celui qui lui est successivement appliqué est plus
pésant; car dans tous les feux que nous allumons, l'atmosphere fait sur
le corps qui s'enflamme, le même effet qu'un corps qu'on appliqueroit
successivement sur un autre par le frottement.
[Note: Pourquoi l'eau éteint le Feu, & pourquoi un soufflet
l'allume.]
C'est par cette raison que l'eau éteint le feu, & qu'un soufflet
l'allume; car l'eau empêche que les oscillations que l'air communiquoit
au Feu, parviennent jusqu'à lui, & le soufflet au contraire rend les
vibrations de l'atmosphere plus fortes & plus fréquentes.
La force avec laquelle un soufflet double de Forge pousse l'air dans
le Feu, étant égale à la 30e. partie du poids de l'atmosphere, cette
force doit faire sortir l'air avec une grande vîtesse, & le renouveller
à chaque moment. On peut juger par-là combien un vent violent doit
augmenter le Feu.
[Note: Des causes de l'extinction du Feu.]
Le Feu dure tant que l'action & la réaction excitée par cette pression
de l'atmosphere subsiste. Ainsi trois choses peuvent faire cesser le
Feu.
1º. La consommation du corps combustible.
2º. La suppression du poids de l'atmosphere.
3º. La destruction de l'élasticité de l'air.