_Quelles sont les propriétés distinctives du Feu._
[Note: Le Feu tend naturellement en-haut.]
Mais si après avoir examiné les expériences de la pesanteur du Feu,
on vient à considérer sa nature & à rechercher ses propriétés, on ne
peut s'empêcher de reconnoître que loin d'avoir cette tendance vers le
centre de la terre, que l'on remarque dans les autres corps, il fuit au
contraire toujours ce centre, & que son action se porte naturellement
en haut.
L'Académie de Florence a découvert cette tendance du Feu en haut, par
une expérience qui ne permet plus aux Philosophes de se méfier de leurs
sens, quand ils voyent la flamme monter, & l'action du Feu se porter
toujours en haut.
Deux Thermometres, l'un droit, & l'autre renversé, ayant été mis dans
un tube de Verre, & deux globes de Fer, rouges & égaux, approchés à
égale distance de ces tubes, le Thermometre qui étoit droit, monta
sensiblement plus que celui qui étoit renversé ne descendit. Je
ne rapporte point le procedé de cette expérience, ni les autres
circonstances qui l'accompagnerent, on peut les voir dans les
_Tentamina Florentina_, mais toutes ces circonstances concourent à
prouver que le Feu tend naturellement en haut, loin d'avoir aucune
tendance vers le centre de la terre.
Cette tendance du Feu en haut, dépend d'une autre propriété
particuliére au Feu, par laquelle il tend à l'équilibre, & se répand
également dans tout l'espace, lorsque rien ne s'y oppose; ainsi le Feu
tend sans cesse à se dégager des pores des corps, & à se répandre en
haut où il n'y a point d'atmosphere sensible, & où il peut s'étendre
également de tous côtés sans obstacle; car l'atmosphere contribue
infiniment à la chaleur dans laquelle nous vivons, ainsi que le froid
qu'il fait sur les Montagnes le prouve.
Une expérience bien simple, & que j'ai répétée souvent, prouve encore
cette tendance du Feu en haut.
Si vous mettez une assiette ou une planche sur un de ces grands
cylindres de Verre qui fervent l'Eté à couvrir les bougies, & que
vous laissiez une bougie allumée sous ce cylindre couvert, il est
certain que la chaleur de la flamme doit à tout moment raréfier l'air
renfermé dans ce verre: donc si la flamme montoit par sa seule légéreté
spécifique (comme on le prétend) on la devroit voir à tout moment
s'arrondir & perdre sa figure conique, puisque cet air renfermé dans
le cylindre, se raréfie à chaque instant, mais c'est ce qui n'arrive
point: la flamme conserve cette figure conique jusqu'au moment auquel
elle s'éteint, & lorsqu'elle est très-diminuée de hauteur, on voit
toujours sa pointe tendre en haut.
[Note: Pourquoi la flamme monte dans un air très-rarefié.]
La cause de ce phénomene est que la flamme de la bougie contient assez
de feu pour qu'il puisse s'opposer à la tendance naturelle de cette
flamme vers le centre de la terre, & que le Feu la fait monter par
cette supériorité de force, indépendamment de la pesanteur spécifique
de l'air; le Feu ne feroit peut-être pas le même effet sur toutes les
flammes, car il y en a qui contiennent bien moins de particules ignées
les unes que les autres.
La légéreté spécifique de la flamme est sans doute une des causes qui
fait qu'on ne la voit jamais tendre en bas, c'est aussi cette légéreté
spécifique qui fait monter la fumée; mais les particules de feu que la
flamme & la fumée contiennent, contribuent aussi à cette tendance en
haut.
[Note: Pourquoi la fumée descend dans le vuide.]
[Note: _Tentamina Florentina._]
La fumée qui est la même chose que la flamme, lorsqu'elle contient
moins de particules ignées, descend dans le vuide, parce qu'étant
composée des particules que le Feu a détachées des corps, & ces
particules tendant par leur pesanteur vers le centre de la terre:
puisque dans le vuide la résistance de l'air est ôtée, & qu'alors la
pesanteur de ces particules surpasse la force du Feu, elles doivent
tendre en bas; mais si vous augmentez la quantité du Feu, en approchant
un charbon du récipient, alors la fumée monte par la supériorité des
particules du Feu.
M. Geoffroy a fait une expérience dans laquelle on voit à l'œil que
le feu tend à se répandre également de tous côtés, & qu'il fait sans
cesse des efforts sur les parties des corps pour les écarter les unes
des autres; car cet habile Académicien rapporte qu'ayant fait fondre du
Fer au Miroir ardent, & ayant ramassé les étincelles qu'il jettoit, il
trouva que ces étincelles étoient autant de petits globes de fer creux;
le Feu avoit donc combattu la cohesion de ces particules de fer, &
leur pesanteur, & il les avoit surmontées.
[Note: Le Feu est l'antagoniste de la pesanteur, loin d'y être
soumis.]
[Note: Point de repos dans la Nature.]
Le Feu est donc l'antagoniste perpétuel de la pesanteur, loin de
lui être soumis, ainsi tout est dans la Nature dans de perpétuelles
oscillations de dilatation & de contraction par l'action du Feu sur les
corps, & la réaction des corps qui s'opposent à l'action du feu par
leur pesanteur & la cohésion de leurs parties, & nous ne connoissons
point de corps parfaitement durs, parce que nous n'en connoissons point
qui ne contienne du Feu, & dont les parties soient dans un parfait
repos; ainsi les anciens Philosophes qui nioient le repos absolu,
étoient assurément plus sensés, peut-être sans le sçavoir, que ceux qui
nioient le mouvement.
[Note: Le Feu conserve & vivifie tout dans l'Univers.]
Sans cette action & cette réaction perpétuelle du Feu sur les corps, &
des corps sur le feu, toute fluidité, toute élasticité, toute mollesse
seroit bannie, & si la matiére étoit privée un moment de cet esprit
de vie qui l'anime, de ce puissant agent qui s'oppose sans cesse à
l'adunation des corps, tout seroit compact dans l'Univers, & il seroit
bientôt détruit. Ainsi non seulement les expériences ne démontrent
point la pesanteur du feu; mais vouloir que le feu soit pesant,
c'est détruire sa nature, c'est enfin lui ôter sa propriété la plus
essentielle, celle par laquelle il est un des ressorts du Créateur.
[Note: Le Feu est également répandu partout.]
[Note: Tous les corps dans un même air, contiennent également de
Feu.]
Un autre attribut du feu qui paroît encore n'appartenir qu'à lui, c'est
d'être également distribué dans tous les corps. Les hommes ont dû être
long-tems sans doute à se persuader cette vérité. Nous sommes portés
à croire que le Marbre est plus froid que la Laine, nos sens nous le
disent, & il a fallu pour nous détromper, que nous créassions, pour
ainsi dire, un être pour juger du dégré de chaleur répandu dans les
corps; cet être, c'est le Thermometre, c'est lui qui nous a appris
que les matiéres les plus compactes & les plus légeres, les plus
spiritueuses & les plus froides, le Marbre, & les Cheveux, l'Eau,
& l'Esprit de Vin, le Vuide de Boyle, & l'Or, tous les corps enfin
(excepté les créatures animées) contiennent dans un même air la même
quantité de feu.
[Note: Le Feu est répandu non selon les masses, mais selon les
espaces.]
Il suit de cette propriété du Feu, 1º. Que tous les corps sont
également chauds dans le même air, puisqu'ils font tous le même
effet sur le Thermometre. 2º. Que le feu est distribué non selon les
masses, mais selon les espaces, puisque l'Or & le Vuide pneumatique
en contiennent également. 3º. Qu'il n'y a aucun corps qui s'empreigne
de Feu plus qu'un autre, ni qui puisse en retenir une plus grande
quantité, puisque dans un même air l'Esprit de Vin n'est pas plus chaud
que l'Eau, & qu'ils se refroidissent au même degré.
[Note: L'Esprit de vin ne contient pas plus de Feu que l'eau.]
Si nos sens nous disent que la Laine contient plus de Feu que le
Marbre, notre raison semble nous dire que l'Esprit de Vin en contient
plus que l'Eau, il refracte davantage la lumiére, le plus petit feu
l'enflamme, il se consume entiérement par la flamme, il ne gele jamais;
enfin cette liqueur paroît toute ignée, surtout lorsqu'elle est devenue
alcohol par la distillation; cependant malgré tous ces phénomenes, le
Thermometre décide pour l'égalité, & on ne voit pas comment l'Esprit
de Vin pourroit contenir plus de feu que les autres corps, sans que
le Thermometre nous en fît appercevoir; car on ne peut dire que cette
plus grande quantité de Feu que contient l'Esprit de Vin, est en
équilibre avec ses parties, de même qu'une moindre quantité est en
équilibre avec celles de l'Eau, & que quand l'action & la réaction sont
égales, c'est comme s'il n'y avoit point d'action. Car on supposeroit
une chose entierement contraire à tout ce que nous connoissons de
l'action du Feu sur les corps, & de la réaction des corps sur le Feu;
les corps ne résistent à l'action du Feu que par leur masse, ou par
la cohérence de leurs parties: or l'Esprit de Vin est de tous les
fluides celui qui pese le moins (si vous en exceptez l'air) & celui
dont les parties paroissent les moins cohérentes; l'alcohol, qui est
plus leger que l'Esprit de Vin, est encore plus inflammable que lui;
ainsi plus on considére le Feu comme un corps qui agit selon les loix
du choc sur les autres corps, moins on trouvera vrai-semblable que le
corps le plus léger soit de tous celui qui résiste le plus à l'action
du Feu. Donc puisque le Thermometre fait voir que l'Esprit de Vin ne
contient pas plus de Feu que l'Eau, il faut convenir que le Feu est
distribué également dans tout l'espace, sans égard aux corps qui le
remplissent. Si l'Esprit de Vin rompt plus la lumiére que des liquides
plus denses, s'il ne se gele jamais, cela dépend vrai-semblablement de
la contexture & de la distribution de ses pores, & nullement d'une plus
grande quantité de Feu contenue dans sa substance, & s'il s'enflamme
plus aisément, c'est qu'il contient plus de _pabulum ignis_, & que ses
parties sont plus aisément séparées.
Le Marbre nous paroît plus froid que la Laine, parce qu'étant plus
compact, il touche notre main en plus de points, & qu'il prend par
conséquent d'autant plus de notre chaleur; ainsi malgré quelques
apparences, nous sommes forcés de reconnoître cette égale distribution
du Feu dans tous les corps.
Le froid artificiel que Faheinrhest a trouvé le moyen de produire,
& qui fait baisser le Thermometre à 72 degrés au-dessous du point
de la congélation, prouve que dans les plus grands froids que nous
connoissions, aucun corps n'est privé du Feu, & qu'il habite en tous, &
en tout tems.
[Note: Le Feu tend par sa nature à l'équilibre.]
Cette distribution égale du Feu dans tous les corps, cet équilibre
auquel il tend par sa nature, & dont on a été si long-tems sans
s'appercevoir, nous étoit cependant indiqué par mille effets opérés par
le Feu, qui sont sans cesse sous nos yeux, & ausquels on ne faisoit
aucune attention.
[Note: Preuves.]
1º. Toutes les parties d'un corps quelconque s'échauffent également,
pourvû que le Feu ait le tems de le pénétrer; or si le Feu ne tenoit
pas à l'équilibre par sa nature, il est à croire qu'il trouveroit dans
les corps, des parties dans lesquelles il pénétreroit plus facilement
que les autres, ainsi leurs parties seroient inégalement échauffées, ce
qui n'arrive pas.
2º. Un corps tout pétillant de Feu, auquel on applique un corps froid,
perd de sa chaleur jusqu'à ce qu'il ait communiqué à cet autre corps
une quantité de Feu qui rétablisse l'équilibre entr'eux.
3º. L'Huile de Tartre par défaillance, qui nous paroît si ignée, &
l'Huile de Térébenthine distillée, qui garantit nos corps du froid,
& qui nous paroît si chaude, ne le sont pas plus par elles-mêmes que
l'Eau pure; car étant mêlées avec l'Eau, elles ne changent rien à sa
température: ce qui prouve que l'effervescence que quelques liqueurs
font avec l'eau, ne vient pas de ce que ces liqueurs contiennent plus
de Feu que l'eau pure.
[Note: Cette tendance du Feu à l'équilibre, est la cause de
l'échauffement & du refroidissement des corps.]
4º. Cette tendance du Feu à l'équilibre paroît être la cause de
l'échauffement des corps, car sans cette indifférence du Feu pour un
espace quelconque, il seroit difficile d'imaginer comment tous les
corps pourroient s'échauffer si facilement; mais cette tendance du Feu
_quaquaversum_ fait qu'il est aisé de le rassembler, & que peu de chose
suffit pour rompre son équilibre, de même que le moindre poids fait
pancher une balance bien juste.
5º. Cette égale distribution du Feu semble être encore l'unique
cause du refroidissement des corps échauffés, car on ne voit nulle
raison pour laquelle le Fer tout imprégné de feu, n'en retiendroit
pas quelques particules dans sa substance, ni pourquoi aucun corps
n'exhale tout le Feu qu'il contient; l'équilibre du Feu donne la clef
de toutes ces énigmes, car cet équilibre demande que tous les corps
en contiennent une certaine quantité déterminée. C'est encore cette
tendance du Feu à l'équilibre, qui fait que l'Huile & l'Esprit de Vin,
ces liqueurs si spiritueuses, se refroidissent après l'ébullition au
même degré que l'Eau; car comment l'air pourroit-il leur ôter la
chaleur qu'elles acquiérent en bouillant, si le Feu par lui-même ne
tendoit à rétablir l'équilibre entre tous les corps, dès que la cause
qui l'avoit rompu, vient à cesser? Les corps se refroidissent également
dans le Vuide de Boyle, & dans l'Air; or si le Feu ne tendoit pas à
l'équilibre, les corps une fois échauffés devroient conserver plus de
particules de Feu dans le Vuide que dans l'Air.
6º. Le même Feu qui fond l'Or & les Pierres au foyer du Miroir
ardent, répand dans l'air une chaleur qui nous est à peine sensible,
parce que l'air ne s'oppose pas à l'équilibre du Feu comme l'Or &
les autres corps, qui, par leur solidité, le retiennent quelque tems
dans leurs pores. C'est encore pourquoi le Feu du Soleil raréfie
l'air supérieur sans l'échauffer sensiblement, car la pression de
l'atmosphere n'opposant plus sa résistance au Feu, il s'étend sans
obstacle, & n'est plus rassemblé en assez grande quantité, pour que
nous nous appercevions de sa chaleur; la nécessité de cette pression de
l'atmosphere, pour la chaleur du Feu, se fait voir sensiblement dans
l'Eau, qui acquiert un plus grand degré de chaleur en bouillant, à
proportion de la plus grande pesanteur de l'atmosphere.
7º. Une preuve de l'indifférence du Feu pour tous les corps
quelconques, c'est que l'air d'ici-bas, qui est composé de toutes les
parties hétérogenes qui se mêlent à lui par les exhalaisons, s'échauffe
également par un même Feu.
8º. Le Thermometre d'Esprit de Vin, qui est composé d'une liqueur
très-spiritueuse, baisse dans les fermentations froides, & hausse dans
les chaudes; d'où peut venir cet effet, si ce n'est de ce que dans
les unes il donne de sa chaleur aux corps qui fermentent, & que dans
les autres il prend de la leur, ce qui n'arriveroit pas si le Feu ne
tendoit à se répandre également dans tous les corps.
Une des propriétés distinctives & inséparables du Feu, est donc d'être
également répandu dans tout l'espace, sans aucun égard aux corps qui le
remplissent, & de tendre à rétablir l'équilibre de la chaleur entre les
corps, dès que la cause qui l'a rompu vient à cesser.
[Note: Le Feu paroît incapable par sa nature, d'un repos absolu.]
Il paroît très-vraisemblable que le Feu est capable de plus ou moins
de mouvement, selon que les corps lui résistent plus ou moins, ou que
sa puissance est excitée par le frottement, mais que le repos absolu
est incompatible avec sa nature; & que c'est le Feu qui imprime aux
corps le mouvement interne de leurs parties, c'est ce mouvement qui
est la cause de l'accroissement & de la dissolution de tous les corps
de l'Univers; ainsi le Feu est, pour ainsi dire, l'ame du monde, & le
souffle de vie répandu par le Créateur sur son ouvrage.