VII

Pendant les années qui s'écoulèrent entre le premier ministère du

cardinal Consalvi et la rupture violente des relations de l'empereur

Napoléon avec Pie VII, le Pape, contraint par Napoléon, avait donné

sa confiance officielle à un autre ministre. Le cardinal Fesch,

ambassadeur de Napoléon, était très-mal pour Consalvi.

Bonaparte l'estimait et le redoutait, il désirait son éloignement.

«À cette cause,» dit le cardinal dans ses Mémoires, «s'en joignit une

autre que je ne puis passer sous silence. Ainsi que je l'ai dit, le

cardinal Fesch était ambassadeur de Napoléon à Rome. Il n'y eut pas

d'attentions compatibles avec mes devoirs, d'égards délicats et en

toute espèce de choses, que je n'eusse pour lui dès le principe. Fesch

le savait; il me témoigna tout d'abord une sincère reconnaissance, de

l'estime et même de l'amitié. Mais plusieurs raisons altérèrent

ensuite son affection pour moi. Je ne sacrifiais certainement pas mon

honneur aux volontés de son maître, auprès duquel il ambitionnait de

se faire bien venir. En conséquence, pour ne pas paraître vis-à-vis de

l'Empereur ou peu perspicace ou peu habile, il fallait une victime sur

le compte de laquelle on pût rejeter l'inflexibilité du Pape à ses

désirs. Fesch avait un caractère fort soupçonneux, et il s'imaginait

presque toujours voir en réalité ce qui n'existait pas même en rêve.

Enfin, pour ne pas trop m'étendre sur ce sujet, il était par malheur

devenu l'intime ami d'une famille dont le mari, par soif du lucre, et

la femme, par vanité, étaient mes plus cruels ennemis. Je n'avais

jamais voulu sacrifier les intérêts du Trésor à la cupidité du premier

et la bienséance à la coquetterie de la seconde.

«Voyant, après de nombreux échecs, qu'ils n'avaient rien à gagner près

de moi et sous mon ministère, ces pauvres gens dirigèrent tous leurs

artifices et toutes leurs batteries vers l'ambassadeur de Napoléon.

C'était déjà la puissance qui dictait la loi au monde. Ces gens

espéraient qu'il leur serait possible de me faire sauter de mon poste.

Pour arriver à leur but, ils employèrent le mensonge, la duplicité, la

séduction.

«Tous ces motifs réunis amenèrent le cardinal Fesch à me représenter

comme la cause unique de l'opposition du Pape à l'Empereur. Et

cependant le Pontife n'avait pas besoin de tels mobiles. Mais il

suffisait à l'ambassadeur de France de voir que le Pontife résistait

pour inculper résolûment son ministre. La douceur du caractère de Pie

VII l'avait mal fait juger en France. On ne sut pas distinguer en lui

ce besoin d'accomplir ses devoirs, besoin qui l'emportait sur tout le

reste.

«Peu de paroles suffiront relativement à ce sujet, c'est-à-dire à

l'opinion en partie personnelle et en partie inspirée que l'Empereur

nourrissait sur mon compte. Il enjoignit à son plénipotentiaire de me

communiquer la lettre qu'il lui écrivait de sa main,--ce qui fut

fait.--En parlant de moi dans cette lettre, il termine ainsi: «Dites

au cardinal Consalvi de ma part que, s'il aime son pays, il n'a qu'une

de ces deux choses à faire: ou obéir à tout ce que je veux, ou bien

laisser le ministère.»

«Je ne balançai point un instant quand le cardinal Fesch me fit lire

cette dépêche, et je lui permis de répondre de ma part «que je ne

ferais jamais la première des deux choses, et que j'étais tout prêt à

exécuter la seconde dès que le Pape m'y autoriserait, afin de ne pas

servir de prétexte ou de motif aux malheurs de mon pays.» Pendant tout

le temps que le cardinal Fesch résida à Rome, les déclarations les

plus impérieuses de l'Empereur contre moi, ainsi que les manifestes

les plus péremptoires de sa volonté de ne plus me voir au ministère,

et les menaces des plus grands périls pour l'État si je restais dans

ma charge, se multiplièrent à l'infini. Les objurgations en vinrent à

un tel point qu'il fallut toute la fermeté de ce caractère que

l'Europe a depuis, et à son étonnement, admiré dans le Pape, pour le

faire résister non moins aux efforts de la France afin de m'éloigner

de ses côtés, qu'à mes prières elles-mêmes. Je les appuyais sur ma

ferme résolution de n'être pas l'occasion de tous les désastres qui

fondraient sur Sa Sainteté et sur l'État; je disais qu'il fallait

avoir soin de ne pas inculquer aux peuples,--quoique sans raison,--la

pensée que ces désastres arrivaient parce que le Pape avait voulu me

défendre, et qu'on les aurait évités s'il eût consenti à me sacrifier,

quoique sans motifs, aux exigences de celui qui pouvait tout. Le Pape

resta toujours inébranlable. Il trouvait en moi, disait-il, des

qualités appropriées à son service et à celui de l'Église attaquée;

mais c'était un pur effet de sa bonté, car ces qualités n'existaient

pas.

«La fureur de Napoléon, excitée par la résistance de Pie VII à ses

desseins et à ses volontés, allait toujours croissant. Il avait

substitué le ministre Alquier au cardinal Fesch, qu'il venait de

rappeler, afin que son oncle et cardinal ne fût pas l'exécuteur de la

dernière ruine de Rome, quand l'heure de la réaliser aurait sonné.

Alquier reçut contre moi les mêmes ordres que son prédécesseur, mais

ils n'eurent pas plus de succès pendant un certain temps. Enfin le

moment arriva où le Pape crut opportun de se rendre à l'idée de ma

retraite. Peu après, l'Empereur répondit au Pape par une note

officielle de M. de Talleyrand, ministre des affaires étrangères. On

reproduisait dans cette note les prétentions naguère exposées sur sa

souveraineté dominatrice à Rome et dans l'État ecclésiastique,--_sulla

sua soprasovranità di Roma e Stato ecclesiastico_,--ainsi que sur la

dépendance du Saint-Siége.

«Cette note demandait encore que l'on entrât dans le système de

l'Empereur, que le Pape fît la guerre aux Anglais, qu'il reconnût

pour ses amis et pour ses ennemis les amis et les ennemis de

l'Empereur, et autres choses semblables, conséquences de sa

prétendue _soprasovranità_. Le Pape répondit négativement à tout.

Mais pour prêter à cet acte solennel un plus grand poids, pour

qu'on ne pût attribuer ce refus à une influence étrangère, mais à la

volonté spontanée et propre du Saint-Père lui-même, et pour que ce

refus pût amener chez l'Empereur la conviction que l'unique et

véritable impossibilité de manquer à ses devoirs sacrés et non des

inspirations étrangères empêchaient Pie VII d'accéder à ses désirs,

on jugea que c'était le moment de compenser le nom définitif donné

aux prétentions impériales, par le bonheur qu'il ressentirait en

m'arrachant lui-même du ministère. On prouvait ainsi à Napoléon que

le Pape faisait pour lui plaire, bien qu'à contre-coeur, tout ce

qu'il était possible de faire, mais qu'il n'accordait pas ce que ses

devoirs sacrés lui interdisaient de céder. Le Saint-Père se résolut

d'autant mieux à consommer son sacrifice,--c'est ainsi qu'il

l'appelait, dans sa bonté,--que les exigences de l'Empereur et les

refus du Pape n'avaient pas été jusqu'alors livrés à la publicité.

Il était donc permis d'espérer qu'après la satisfaction de mon

renvoi obtenue, Napoléon se convaincrait de la réalité des obstacles

s'opposant à ce que Pie VII adhérât à ses désirs, et que, dans ce

cas, il se désisterait de ses prétentions. Il pouvait le faire sans

froisser son amour-propre, justement parce que rien n'avait encore

transpiré dans le public, ainsi que je l'ai dit. Je dois rendre

justice à la droiture des intentions du Pape et à son excessive

bonté envers moi. Il ne les fit céder qu'à cette considération

puissante et ne se soumit qu'à ces réflexions. Il me sera permis de

rendre encore justice, non à moi-même,--ce qui ne serait pas

convenable,--mais à la vérité, sur une particularité qui me regarde.

Je dirai donc que, quoique non-seulement je n'eusse pas ambitionné

la secrétairerie d'État, mais encore que j'eusse fait tout mon

possible pour en décliner les honneurs, cependant ce n'eût pas été

au milieu des périls qui menaçaient le Saint-Siège et le Pape, mon

grand bienfaiteur, que j'aurais privé l'un et l'autre de mes

services, quels qu'ils fussent. Toutefois je me laissai guider dans

ma conduite par la pensée dont je viens de parler. Il en coûta

beaucoup à mon coeur à cause des circonstances, et aussi parce qu'il

fallait quitter celui que je vénérais et chérissais tant.

«La chose ainsi arrêtée entre le Pape et moi, le même courrier

extraordinaire portant à Paris le nouveau refus de Pie VII à propos

des grandes affaires qui étaient l'objet des convoitises ambitieuses

de l'empereur Napoléon, lui porta en même temps l'acceptation

pontificale de mon éloignement du ministère, et la nomination de mon

successeur. C'était le cardinal Casoni. Cela arriva le 17 juin 1806,

si je ne me trompe. Je ne dois pas raconter la douleur du Pape et la

mienne à cette séparation. Il me sera permis de dire seulement que ce

ne fut pas sans des pleurs réciproques et que, dans la suite des

temps, le Saint-Père ne démentit jamais son immense bienveillance

envers moi.

«Je n'avais donc pas revu depuis mon arrivée le ministre Fouché. Voilà

que ce soir-là, tandis que nous attendions la sortie des souverains de

leurs appartements, il s'approche de moi, puis, me prenant par la

main, il me conduit dans un coin du salon. Il me dit alors avec

cordialité et intérêt: «Est-il vrai qu'il y a plusieurs cardinaux qui

refusent d'assister au mariage de l'empereur?»

«À cette question, je me tus, n'ayant rien à riposter et ne voulant

surtout désigner personne. Il ajouta: «Mon cher Monsieur le cardinal,

ne savez-vous pas qu'en ma qualité de ministre de la police, je dois

déjà être instruit avec certitude de ce que j'avance? Ma demande n'est

donc que de pure politesse.»

«Forcé de répondre, je lui déclarai que je ne savais vraiment ni

combien il y en avait, ni qui ils étaient, mais que lui, Fouché,

s'entretenait avec l'un d'entre eux. Il s'écria alors: «Ah! que me

dites-vous? l'Empereur m'en a parlé ce matin, et il vous a nommé dans

sa colère; mais je lui ai affirmé que, quant à vous, il n'était pas à

présumer que ce fût vraisemblable.»

«Je lui répétai que c'était vrai, et très-vrai. Il me plaça aussitôt

sous les yeux les dangereuses conséquences d'une telle action, qui

intéressait l'État, la personne même de l'Empereur, ainsi que la

succession au trône, et qui prêtait tant de hardiesse aux mécontents.

Il n'y eut rien au monde qu'il ne tentât pour m'amener à persuader aux

autres d'intervenir ou tout au moins,--car il m'entendait répéter que

cela n'était pas possible,--à intervenir moi-même. Il me faisait

remarquer que le plus grand mal était de me voir parmi ceux qui

refusaient d'assister au mariage; car, disait-il, vous marquez, après

le concordat et après avoir été premier ministre si longtemps.» Il

ajouta quelque chose sur les qualités personnelles qu'il rencontrait

en moi, quoiqu'elles n'y fussent certainement pas.

«Je tins ferme, et je répondis à tout. Je lui exposai les motifs qui

nous obligeaient, bien qu'à nos risques et périls, à observer cette

conduite, et je l'assurai que l'accomplissement de mes devoirs était

ce que je voulais et devais avoir en vue plus que tout autre. Je ne

lui cachai point ce que nous avions fait pour éviter la publicité d'un

pareil choc; je lui communiquai notre demande afin de ne pas être

invités, demande restée sans effet.

«Il serait trop long de rapporter tout ce que nous échangeâmes de

paroles dans cette conversation interminable, qui me coûta, je le

répète, des sueurs de mort. Jamais il ne s'avouait vaincu, et il mit

fin à l'entretien en affirmant que si nous ne voulions pas assister au

mariage civil, on n'y ferait guère attention, quoique cela déplût

beaucoup, mais qu'il fallait absolument nous rendre au mariage

ecclésiastique, si nous ne cherchions pas à pousser les choses à la

dernière ruine; puis il me supplia d'en aviser mes collègues.

«Il obtint sans cesse une réponse négative, excepté à sa demande de

notification aux autres cardinaux, notification que j'exécutai

fidèlement.

«Notre dialogue fut interrompu par l'entrée des souverains, auxquels

nous devions tous être présentés. À leur apparition, chacun courut

prendre sa place. L'empereur tenait par la main la nouvelle

impératrice, et lui désignait chaque personne à mesure qu'il les

rencontrait dans le cercle. Quand il arriva à la place où nous étions,

il s'écria: «Ah! les cardinaux!» Puis, avec beaucoup d'amabilité et de

courtoisie, il nous présenta un à un, nous appelant par notre nom et

ajoutant à quelques-uns certaines qualités particulières, comme il fit

pour moi en disant: «Celui qui a fait le concordat.»

«On sut ensuite qu'il ne s'était montré aussi gracieux que dans le but

de séduire les cardinaux récalcitrants à sa volonté.

«Nous répondîmes tous par une inclination, et rien de plus. Ayant

parcouru le cercle de notre côté, il alla où se trouvaient les autres

grands de l'empire, les ministres, et il sortit enfin des salons pour

se rendre au théâtre. Nous retournâmes à Paris, et les treize s'étant

rassemblés chez le cardinal Mattei, je leur racontai ce que m'avait

dit le ministre Fouché. Mes paroles, tout en augmentant la tristesse

commune, ne modifièrent pourtant pas notre résolution.

«Le jour suivant, qui était le dimanche, on célébra le mariage civil à

Saint-Cloud. Les treize n'y intervinrent pas. Des quatorze autres déjà

nommés plus haut, onze assistèrent à cette cérémonie: ce furent les

cardinaux Joseph Doria et Antoine Doria, Roverella, Vincenti,

Zondadari, Spina, Caselli, Fabrice Ruffo, Albani, Erskine et Maury. Le

cardinal Fesch fut le douzième. Le cardinal de Bayane, étant malade,

ne put s'y rendre. Les cardinaux Despuig et Dugnani s'excusèrent sous

prétexte de maladie. Tous les trois, ils écrivirent au cardinal Fesch,

en déclarant qu'ils ne pouvaient aller à Saint-Cloud. Cela arriva le

dimanche.

«Le lundi 2 avril était le grand jour de l'entrée triomphale de

l'empereur et de la nouvelle impératrice à Paris pour célébrer la

fonction du mariage religieux dans la chapelle des Tuileries.

«On avait espéré que les paroles de Fouché à Saint-Cloud auraient

ébranlé les treize cardinaux, et qu'elles les engageraient pour le

moins à intervenir au mariage ecclésiastique, s'ils ne voulaient pas

assister au mariage civil. On prépara donc des siéges pour tout le

sacré collége, quoique les treize n'eussent point participé au mariage

civil.

«Quand sonna l'heure décisive, et que l'on s'aperçut que nous

manquions encore à cette cérémonie, on fit enlever promptement les

fauteuils vides, afin que le public ne remarquât pas trop notre

absence.

«Douze cardinaux, y compris le cardinal Fesch officiant, assistèrent

au mariage ecclésiastique, et ce furent ceux-là mêmes que j'ai nommés

plus haut, à l'exception du cardinal de Bayane. Sa mauvaise santé ne

lui avait pas permis d'aller au mariage civil; il s'efforça, malgré

ses douleurs, de se rendre à la chapelle, et il assista à la

solennité. Le cardinal Erskine, très-souffrant depuis longtemps,

s'était rendu à Saint-Cloud la veille, ayant un pied dans la tombe,

comme on a l'habitude de le dire. Il se leva le lendemain, et il était

déjà prêt à aller aux Tuileries, quand il éprouva deux évanouissements

qui le retinrent de force dans son hôtel. Les deux autres cardinaux,

Dugnani et Despuig, s'excusèrent cette fois encore, alléguant pour

motif leur santé, et ils n'assistèrent pas au mariage ecclésiastique.

Tous trois écrivirent aussi ce jour-là même au cardinal Fesch, et ils

lui firent savoir que la maladie les empêchait d'intervenir. On les

considéra donc comme ayant assisté, puisque leur abstention n'était

pas volontaire. Ils ne réclamèrent point, ils ne se défendirent point

de cette accusation; ils soutinrent même depuis que l'on devait et que

l'on pouvait intervenir. Pendant la célébration du mariage civil et du

mariage religieux, les treize cardinaux restés volontairement à

l'écart ne sortirent point de leurs demeures, pas même la nuit. Ils

renoncèrent à la curiosité de voir les fêtes et les illuminations qui

eurent lieu avec tant de pompe dans ces deux journées ainsi que dans

la soirée. Les convenances leur imposèrent cette réserve, et l'on

s'imaginera facilement qu'ils eurent alors le coeur tourné vers

d'autres pensées.

«Durant ces heures mémorables, ils ressentirent de mortelles angoisses

en réfléchissant sur la grande action qu'ils entreprenaient et sur les

conséquences qui devaient en découler. Ils restèrent tout ce temps

dans une ignorance parfaite de l'impression produite par leur

abstention sur l'esprit de l'empereur; car, ainsi que je l'ai raconté,

ils ne quittèrent pas leurs appartements, et personne n'osa les

visiter.

«Quand Napoléon entra dans la chapelle, il jeta tout d'abord son

regard sur les places réservées aux cardinaux. En n'en voyant que onze

(le cardinal Fesch était à l'autel pour la fonction), ses yeux

étincelèrent tellement et son visage prit un tel air de colère et de

férocité, que ceux qui l'observaient présagèrent la ruine de tous les

princes de l'Église n'assistant pas au mariage. Ils nous firent part

de leurs inquiétudes, et ce que je vais ajouter prouvera qu'ils ne

s'étaient pas trompés.

«Le jour suivant était réservé pour la quatrième invitation, celle

relative à la présentation aux souverains assis sur leurs trônes.

Comme il avait été convenu entre les treize qu'ils assisteraient à

cette cérémonie, ils s'y rendirent tous. L'invitation portait qu'il

fallait paraître en grand costume, c'est-à-dire revêtu de la pourpre

cardinalice. Chacun de nous alla aux Tuileries à l'heure prescrite.

Deux heures s'écoulèrent dans les appartements voisins de la salle du

trône, où se trouvaient l'empereur et l'archiduchesse, environnés des

rois, des princes du sang et des hauts dignitaires. Ces appartements

étaient remplis par les cardinaux, le sénat, le corps législatif, les

évêques, les ministres, et les autres corps de l'État, les

chambellans, les dames du palais, etc. Nous y rencontrâmes nos

collègues qui avaient assisté aux deux mariages civil et religieux. Ni

les uns ni les autres ne parlèrent de cette affaire.

«Tout le monde était pêle-mêle, attendant l'heure de l'entrée. Enfin

la porte s'ouvrit, et le défilé commença. Les sénateurs eurent la

préséance sur les cardinaux, et ils furent introduits les premiers. Le

cardinal Fesch étant sénateur,--je ne puis cacher dans cet écrit ce

qui est indispensable pour qu'il soit véridique,--fit la faute de

marcher avec les sénateurs plutôt qu'avec les cardinaux. Il préféra

donc ainsi ce corps laïque à celui auquel, par sa dignité, son

ancienneté et ses serments, il appartenait d'une manière plus étroite.

L'exemple de nos collègues qui, quoique sénateurs, ne voulurent pas se

joindre à ce corps, mais à celui auquel ils appartenaient depuis

longtemps, ne produisit sur lui aucune impression. Après le sénat, le

conseil d'État passa encore avant les cardinaux. Le corps législatif

eut même le pas sur nous. Tandis que ces nombreux personnages

défilaient successivement, et que les cardinaux, confondus dans la

foule et sans le moindre égard pour leur dignité, dévoraient ces

humiliations en attendant que le héraut d'armes ou le maître des

cérémonies, qui était à la porte, les appelât enfin, on vit tout d'un

coup s'élancer de la salle du trône un officier chargé d'un ordre de

l'empereur. Sa Majesté l'avait appelé près du trône sur lequel elle

était assise, et lui avait enjoint de pénétrer dans l'antichambre et

d'en chasser tous les cardinaux qui n'avaient pas assisté au mariage,

parce qu'elle ne daignerait pas les recevoir. L'officier allait sortir

de la salle du trône quand l'empereur le rappela; puis, changeant

subitement son ordre, il lui intima de faire expulser seulement les

cardinaux Opizzoni et Consalvi. Mais l'officier, ne saisissant pas

bien cette seconde instruction, crut que l'empereur, après avoir

chassé ces cardinaux, voulait que l'on nommât spécialement les deux

cardinaux désignés. Il agit donc ainsi. Il est plus facile d'imaginer

que de peindre cette expulsion de treize cardinaux en grande pourpre,

expulsion opérée dans un lieu si public, à la face de tous et avec

tant d'ignominie. Tous les yeux se tournèrent sur les treize cardinaux

que l'on mettait à la porte; ils traversèrent ainsi la dernière

antichambre, les autres qui précédaient et qui étaient remplies de

monde, les salles et le grand vestibule. Leurs voitures avaient

disparu au milieu de la confusion; ils retournèrent à leurs logis,

pleins des pensées qu'un semblable événement devait provoquer dans

leurs âmes.

«Les cardinaux qui étaient intervenus au mariage demeurèrent dans

l'antichambre, et ils subirent encore l'humiliation de se voir

précéder dans l'introduction,--je ne sais si ce fut une équivoque ou

un ordre pour mortifier le corps auquel ils appartenaient,--par les

ministres de l'empire, bien que le cérémonial français lui-même

accorde la préséance sur eux aux cardinaux. C'était d'un seul coup

blesser la justice, les règles et l'usage, qui les placent au-dessus

des grands dignitaires et des princes du sang. Enfin, quand vint leur

tour, ils furent admis. La fonction consistait à entrer lentement un à

un, à s'arrêter au pied du trône, à faire une profonde inclination et

à sortir par la porte de la salle suivante. Ce fut alors,--tandis que

les cardinaux arrivaient un à un pour saluer respectueusement,--que

l'empereur, du haut de son trône, adressant la parole, tantôt à

l'impératrice, tantôt aux dignitaires et aux princes qui

l'environnaient, dit, avec la plus vive animation et la plus grande

colère, des choses très-cruelles contre les cardinaux absents, ou,

pour parler plus exactement, contre deux d'entre eux, ajoutant qu'il

pouvait épargner les autres, car il les considérait comme des

théologiens gonflés de préjugés, et que c'était la raison de leur

conduite; mais qu'il ne pardonnerait jamais aux cardinaux Opizzoni et

Consalvi; que le premier était un ingrat, puisqu'il lui devait

l'archevêché de Bologne et le chapeau de cardinal; que le second était

le plus coupable du Sacré Collége, n'ayant pas agi par préjugés

théologiques qu'il n'avait point, mais par haine, inimitié et

vengeance contre lui Napoléon, qui l'avait fait tomber du ministère;

que ce cardinal était un profond diplomate,--l'Empereur le disait du

moins,--et qu'il avait cherché à lui tendre un piége politique, le

mieux calculé de tous, en préparant à ses héritiers la plus sérieuse

des oppositions pour la succession au trône, celle de l'illégitimité.

«Toujours s'enflammant de plus en plus dans l'irritation de sa parole

et dans la violence des expressions, il accumula tant de reproches

contre moi que mes amis en furent consternés et me crurent tôt ou tard

perdu sans rémission, tant étaient noires et terribles les couleurs

sous lesquelles l'Empereur dépeignait l'acte que j'avais commis, ainsi

que les autres, pour accomplir mes devoirs.

«Cette fureur de Napoléon contre moi était si réelle, que dans le

premier accès, quand il sortit de la chapelle, le jour du mariage

ecclésiastique, il ordonna d'abord de fusiller trois des cardinaux

absents, Opizzoni, Consalvi et un troisième dont on ne sait pas le nom

avec certitude, mais que l'on croit être Litta ou di Pietro. Ensuite

il se borna à un seul, Consalvi. Je pense devoir la non-exécution de

cette sentence à l'amitié du ministre Fouché, qui fit revenir

l'Empereur sur sa détermination. On peut imaginer les émotions

qu'éprouvèrent les treize, tant par leur expulsion qu'à cause de ce

qu'on leur rapportait des faits et des gestes de l'Empereur. Le soir

du mercredi, quelques-uns d'entre nous apprirent que ce jour-là même,

on avait demandé, par ordre de l'Empereur, aux cardinaux Opizzoni et

aux autres des treize promus à l'épiscopat, la démission de leurs

évêchés. Ils étaient menacés de prison s'ils ne la donnaient pas

immédiatement: ils la signèrent, avec cette réserve néanmoins qu'elle

serait acceptée par le Pape. À huit heures, chacun de nous reçut un

billet très-succinct du ministre des cultes, dans lequel on nous

annonçait que, à neuf heures précises, nous devions nous rendre auprès

de ce haut fonctionnaire pour recevoir les ordres de l'Empereur.

«Tous nous y arrivâmes, qui par un chemin, qui par un autre, surpris,

ignorants et pleins de crainte, en général, sans trop savoir que

redouter. Nous nous rencontrâmes presque tous ensemble dans

l'antichambre du ministre, et on nous introduisit dans son cabinet. Il

y était, ainsi que le ministre de la police. Fouché nous dit qu'il se

trouvait là par hasard, mais on comprit parfaitement qu'il n'en était

rien. La vérité est que tous les deux avaient l'air très-affligé de ce

qu'ils allaient exécuter. Dès que Fouché m'aperçut: «Eh bien, monsieur

le Cardinal, s'écria-t-il, je vous ai prédit que les conséquences

seraient affreuses. Ce qui me fait le plus de peine, c'est que vous

soyez du nombre!» Je le remerciai de l'intérêt qu'il me témoignait, et

je lui dis que j'étais préparé à tout. Il nous firent asseoir en

cercle, et alors le ministre des cultes commença un long discours qui

ne fut compris que du plus petit nombre, car parmi les treize il y en

avait à peine trois qui sussent le français. Il nous dit donc en

substance que nous avions commis un crime d'État, et que nous étions

coupables de lèse-majesté; que nous avions comploté contre l'Empereur,

et qu'on en relevait la preuve dans le secret observé à son égard et à

l'égard des autres cardinaux intervenus; que nous devions cependant

nous en ouvrir à lui, ministre des cultes, étant, en cette qualité,

notre supérieur; que le secret dont nous nous étions enveloppés

prouvait aussi la malice de nos pensées et notre conspiration contre

l'Empereur; que nous n'avions pas voulu être éclairés sur la fausseté

de notre opinion concernant le prétendu droit privatif du Pape dans

les causes matrimoniales entre souverains, car si nous eussions agi de

bonne foi, et si cette fausse idée eût été le véritable motif de notre

conduite, nous aurions cherché à être mieux édifiés; ce que lui et les

autres auraient très-facilement fait et avec succès, si nous nous

étions entretenus de cela avec lui et avec eux; que notre crime aurait

de très-graves conséquences pour la tranquillité publique, si

l'Empereur, par sa force prépondérante, n'empêchait que cette

tranquillité ne fût compromise; qu'en agissant de la sorte, nous

avions tenté de mettre en doute la légitimité de la succession au

trône. Il conclut en déclarant que l'Empereur et Roi, nous jugeant

comme rebelles et coupables de complot, lui avait enjoint de nous

signifier: 1º Que nous étions dépouillés dès ce moment de nos biens

tant ecclésiastiques que patrimoniaux, et que déjà on avait pris des

mesures pour les séquestrer; 2º que Sa Majesté ne nous considérait

plus comme cardinaux, et nous défendait de porter aucune marque de

cette dignité; 3º que Sa Majesté se réservait le droit de statuer

ensuite sur nos personnes. Et ici il nous fit pressentir qu'un procès

criminel serait intenté à quelques-uns.

«Quand il eut terminé je pris la parole, et je répondis que nous

étions accusés à tort de complot et de rébellion, crimes indignes de

la pourpre et de notre caractère personnel; que notre conduite avait

été très-simple et très-franche; qu'il était faux que nous eussions

fait un secret de notre opinion à nos collègues intervenus, que nous

leur avions même parlé à ce sujet, mais avec la mesure qui était

nécessaire afin de nous garantir de l'accusation d'avoir cherché à

recruter des prosélytes pour accroître le nombre des non-intervenants;

que si, malgré notre prudence, on nous traitait de la sorte, on nous

aurait blâmés bien davantage si nous avions endoctriné ceux dont

l'avis était contraire au nôtre; qu'aucun d'eux ne pouvait nier de

bonne foi que nous ne lui avions pas manifesté notre opinion et les

motifs sur lesquels elle se basait; que nous n'avions pas, il est

vrai, fait des ouvertures au ministre des cultes, mais que nous étions

allés chez le cardinal Fesch, auquel, comme à notre collègue et à

l'oncle de l'Empereur, nous avions cru pouvoir parler avec plus de

liberté et moins de publicité, justement pour envelopper la chose dans

le mystère; que le plus ancien d'entre nous lui avait confié, avec

abandon et sincérité, notre détermination; que nous lui avions aussi

suggéré le moyen d'empêcher tout éclat, en le priant d'obtenir de

l'Empereur qu'on ne nous invitât pas, et qu'il voulût bien se

contenter de l'intervention de ceux qui étaient d'un avis différent

du nôtre, et qu'on n'avait pas accepté ce moyen terme. J'ajoutai

qu'entretenir d'abord du complot l'oncle de celui contre lequel on

nous soupçonnait de tramer des intrigues, et prier ce même oncle d'en

faire la révélation au neveu, c'était un mode tout nouveau de

conspirer. Je fis remarquer encore que nous nous étions adressés à

celui qui, partie intéressée au débat, était justement dans le cas de

nous éclairer mieux que personne, s'il avait eu des raisons plus

décisives que les nôtres. J'achevai en déclarant que Sa Majesté était

libre d'agir à notre égard comme il lui plairait; mais, qu'en

respectant ses ordres, nous ne pouvions pas néanmoins admettre notre

culpabilité pour le crime de rébellion et de complot que l'on nous

imputait.

«C'est dans ce même sens à peu près que les cardinaux Litta et della

Somaglia s'exprimèrent après moi. Tous les autres se turent, car ils

ne comprenaient pas la langue et la parlaient beaucoup moins encore.

Les deux ministres furent ébranlés par nos réponses, et comme ils

étaient déjà fort affligés de ce qui arrivait et qu'ils désiraient,

ainsi que du reste la politique le suggérait, arranger l'affaire, ils

avouèrent que si l'Empereur avait entendu ces paroles, on pourrait

espérer qu'il écouterait la voix de la clémence. Nous répondîmes

qu'ils étaient autorisés à les lui communiquer. Les deux ministres

répliquèrent que Napoléon n'ajouterait pas foi à leur relation, qu'il

la considérerait comme un palliatif inventé pour le calmer; mais que

si telle était la vérité, il fallait lui écrire, ce qui produirait

beaucoup plus d'effet.

«Nous fîmes connaître que nous n'éprouvions aucune difficulté à rendre

hommage à ce qui était vrai. Les ministres conclurent en annonçant

que, dans notre lettre, nous pouvions très-bien affirmer que nous

n'avions pas comploté, que nous n'étions pas coupables de rébellion et

d'autres actes semblables; mais que nous ne devions pas expliquer le

motif de notre abstention, c'est-à-dire qu'il importait de ne pas

revenir sur la non-intervention du Pape dans l'affaire, car cette

non-intervention était ce qui irritait le plus et ce qui donnait lieu

aux conséquences tirées contre le nouveau mariage et la descendance

future; que dans cette lettre, il fallait arguer d'un motif

indifférent, par exemple la maladie, la difficulté d'arriver à temps à

cause de la foule, ou une autre excuse banale.

«Nous répondîmes que ce biais était impossible; que, tous, nous étions

résolus à ne point trahir la vérité à n'importe quel prix; que nous ne

voulions pas manquer à nos devoirs et à nos serments de soutenir les

droits du saint-siége; que cette défense obligatoire exigeait

l'allégation du véritable motif de notre conduite à l'exclusion de

tout autre; que nous ne nous attendions pas aux conséquences qui

allaient, disaient-ils, découler de l'exposition du vrai motif, et que

nous n'entrions même pas dans ces éventualités; que nous ne

prétendions point nous ériger en juges de l'affaire, mais que nous ne

pouvions transiger en aucune façon sur la sincérité des causes qui

nous avaient empêchés d'intervenir.

«Alors les ministres, voyant avec peine sacrifier des hommes innocents

(car ils ne pouvaient pas s'empêcher de nous reconnaître comme tels),

et désirant aussi accommoder la chose afin de contenter l'Empereur et

de faire révoquer les mesures déjà prises et dont ils prévoyaient

l'éclat, proposèrent diverses formules. L'un d'eux même déclara qu'il

voulait essayer de trouver des expressions capables de concilier les

deux parties.

«En parlant de la sorte, il se plaça à son bureau et rédigea des

brouillons de phrases et des projets que l'on aurait pu, sous forme de

modèle, accepter et copier dans la lettre pour l'Empereur. Alors on

vit là ce qu'on voit d'ordinaire lorsqu'on se réunit en certain

nombre, car il est impossible que plusieurs hommes aient tous les

mêmes idées et envisagent au même instant une chose sous le même

aspect.

«Il arriva donc qu'un de nous, perdant un peu l'équilibre, admit les

formules proposées et même les copia avec assez d'imprudence afin de

pouvoir plus facilement se rendre compte de la différence qui existait

entre elles et cette autre formule qu'un esprit moins troublé et

l'union des avis devait adopter plus tard et transcrire pour être

remise à l'Empereur.

«Pendant ce temps, des cardinaux ne comprenant ni ce que l'on disait,

ni ce que l'on faisait,--ils ignoraient le français, nous le répétons,

et n'entendaient qu'imparfaitement et confusément ce qu'en

rapportaient les autres qu'ils interrogeaient,--ne firent plus

attention à la présence des ministres. Ils parlèrent en pleine liberté

de la manière dont ils appréciaient l'affaire, et devinrent ainsi les

principaux auteurs du rejet des modèles composés peu de minutes

auparavant.

«En somme, ce fut là un triste quart d'heure. Comme les ministres

insistaient pour qu'on rédigeât et qu'on signât, séance tenante, la

lettre qu'ils devaient porter à Sa Majesté le lendemain matin, en

allant lui rendre compte de l'exécution de ses ordres, c'est-à-dire de

la communication qu'on nous avait faite, nous courûmes le risque

d'attacher nos noms à un document dont nous n'aurions pas été contents

peut-être en le relisant à tête calme et après cette épouvantable

occurrence.

«Pour éviter un si grand péril, j'insinuai avec dextérité aux

ministres qu'il y en avait beaucoup parmi nous qui ne savaient pas la

langue, et qu'on ne pouvait pas minuter cette lettre à l'impromptu;

qu'il fallait d'abord combiner les opinions, et que, dans cette vue,

on l'écrirait le matin suivant. Les ministres répondirent que c'était

impossible, puisque le matin même ils devaient aller faire leur

rapport à l'Empereur résidant à Saint-Cloud, et qui vers midi partait

pour son voyage de Saint-Quentin et des Pays-Bas.

«Ils pressèrent donc pour que la chose se fît instantanément.

Quelques-uns d'entre nous, ne saisissant pas bien l'importance de

cette précipitation, y consentirent. M'apercevant que tout ce que l'on

pouvait gagner était de sortir au plus tôt de l'appartement officiel

et d'aller dans un endroit où il serait possible de s'expliquer avec

maturité, je proposai aux ministres de nous laisser nous retirer dans

la maison de notre doyen, qui était voisine. Je leur promis que cette

nuit-là même nous rédigerions la lettre, et que dès les premières

heures du jour on la consignerait au ministre des cultes, personnage

le plus important de l'affaire et chargé par l'Empereur de l'exécution

de ses ordres.

«Les raisons que j'alléguai furent heureusement goûtées. Pour qu'on ne

mît pas d'entraves à notre sortie, je fis valoir l'ignorance de la

langue française constatée chez plusieurs et même chez le plus grand

nombre. Cette ignorance exigeait, répétais-je sans cesse, une perte de

temps considérable pour arranger les termes avec eux. Je réussis ainsi

à nous tirer de ce mauvais pas, et tous ensemble nous nous rendîmes

chez le cardinal Mattei, qui demeurait à très-peu de distance. Il

était onze heures du soir quand nous nous séparâmes du ministre.

«En prenant congé de lui, on commit l'imprudence de lui donner à

entendre qu'on avait fidèlement copié les expressions suggérées par

les ministres, expressions qu'il eût été fort malheureux d'adopter.

«Arrivés dans l'appartement du cardinal Mattei, où nous pouvions parler

en toute liberté, je m'empressai de relever l'inconvenance,--pour ne

rien caractériser davantage,--qu'il y aurait à souscrire ces formules,

et je fis saisir à tous ceux qui ne savaient pas la langue qu'ils

n'avaient pas compris la portée des mots.

«Tous furent immédiatement d'avis de ne rien exprimer, dans la

missive, en opposition avec nos devoirs ou qui pût altérer tant soit

peu la vérité. On convint de l'exposer telle qu'elle était, en

s'abstenant seulement de ce qui ne serait pas nécessaire. Il n'y avait

plus à redouter que la différence existant entre notre lettre ainsi

libellée et les formules des ministres. Là gisait l'insurmontable

difficulté, car nous avions perdu le droit de leur confesser que nous

ne nous souvenions pas très-bien de leurs paroles, puisque l'un de

nous avait commis la faute d'en prendre copie.

«On ne se dissimula point combien les ministres et l'Empereur seraient

irrités en ne nous voyant pas suivre leurs conseils. Nous savions que

le ministre de la police devait voir Sa Majesté avant celui des

cultes, qu'il lui aurait raconté notre entrevue du soir, et que, afin

d'être agréable, il lui annoncerait que notre lettre serait rédigée

d'après leurs inspirations. Cette fâcheuse coïncidence devait encore

accroître la colère de l'Empereur recevant une lettre si différente de

celle qu'il attendait. Malgré ces réflexions, la volonté efficace de

ne point faillir à nos devoirs et de ne rien tenter qui pût être

réprouvé par la conscience prévalut dans nos âmes. Néanmoins on

chercha, ainsi que l'exigeait la prudence, à ne pas trop s'éloigner

de l'avis des ministres en ce qui n'était pas indispensable pour ne

point trahir la vérité.

«Dans ce dessein, tous ensemble nous libellâmes un écrit dont chaque

mot fut pesé un à un, et cinq heures s'écoulèrent dans ce travail.

Notre lettre disait que, blessés par les accusations de complot et de

rébellion qui nous avaient été révélées par le ministre de Sa Majesté,

accusations si incompatibles avec notre dignité et notre caractère,

nous nous faisions un devoir d'exposer nos sentiments à Sa Majesté

avec la loyauté et l'énergie convenables à la circonstance.

«Ce commencement donnait à notre lettre la forme d'une réponse à des

inculpations et rien autre, et nous montrions ainsi que notre but

était uniquement de nous laver de la tache de révolte et de trahison.

Nous déclarions ensuite qu'il n'y avait jamais eu de complot entre les

cardinaux; que la conduite tenue par nous résultait de nos sentiments

propres, manifestés tout au plus dans des entretiens confidentiels;

que l'idée de voir le Pape exclu de cette affaire avait été la

véritable cause de notre abstention; qu'en agissant de la sorte, nous

n'avions pas prétendu nous ériger en juges, ni semer dans le public

des doutes sur la validité du premier mariage, ou sur la légitimité

des enfants qui naîtraient du second; qu'enfin il nous restait à prier

Sa Majesté de bien se convaincre de notre obéissance. Dans cette

lettre, personne ne songea, en aucune façon, à glisser quelque

demande, afin d'être réintégrés dans la possession de nos fortunes et

d'avoir le droit de porter la pourpre. Nous signâmes tous les treize

par ordre d'ancienneté; puis, vers quatre heures du matin on se

sépara, et chacun retourna chez soi.

«Le cardinal Litta, qui habitait chez le cardinal Mattei, porta notre

document au ministre des cultes, parce que Mattei ne parlait point

français, et que le ministre n'entendait pas l'italien.

«Ce haut fonctionnaire, ayant lu la lettre, s'en montra satisfait. Il

dit qu'il la remettrait à l'Empereur à Saint-Cloud, et qu'il nous

ferait connaître dans la soirée la réponse de Sa Majesté. Le soir

arrivé, nous reçûmes tous un billet du ministre nous annonçant que le

ministre de la police, parti pour Saint-Cloud avant lui, venait de

lui communiquer à son retour que l'Empereur avait avancé son départ,

qu'en conséquence l'audience n'avait pas eu lieu. Le ministre des

cultes ajoutait qu'il ne serait pas en son pouvoir de suspendre les

ordres signifiés la veille, de la part du maître.

«En écrivant ces mots, le ministre voulait nous faire comprendre qu'il

fallait obtempérer aux injonctions reçues et nous dépouiller tout de

suite de nos insignes cardinalices. C'est ainsi que de _rouges_ nous

devînmes _noirs_. De là naquirent les deux noms qui, à dater de ce

moment, furent partout en usage pour distinguer les Cardinaux noirs et

les Cardinaux rouges. On séquestra immédiatement tous nos biens, et ce

fut un séquestre d'un nouveau genre, car, au lieu de laisser les

revenus de nos propriétés entre les mains des séquestrants, ainsi que

c'est l'usage afin d'en rendre compte, on eut soin de les verser au

trésor public.

«L'Empereur passa de Saint-Quentin dans les Pays-Bas, et il retourna

peu après à Compiègne, ou à Saint-Cloud,--je ne me souviens pas

très-exactement de cela, mais je crois que ce fut à Compiègne.--Nous

étions à Paris, et, comme nous n'avions plus de rentes, chacun

s'empressa de renvoyer sa voiture, son domestique de place, et se

contenta d'une habitation moins coûteuse.

«L'Empereur était revenu des Pays-Bas et chaque jour on apprenait une

nouvelle contradictoire. Tantôt on répandait le bruit que Sa Majesté

avait fait espérer la révocation de ses ordres contre nous aux

ministres des cultes et de la police ainsi qu'au cardinal Fesch. Ce

dernier parlait en notre faveur, parce que la distinction des rouges

et des noirs lui déplaisait au suprême degré, les seconds étant

beaucoup plus aimés et respectés que les premiers. D'autres fois on

affirmait que Napoléon avait répondu en termes qui ne laissaient

aucune espérance.

«Deux mois et demi s'écoulèrent dans ces alternatives. Le 10 juin,

chacun de nous reçut un billet du ministre des cultes, qui nous

convoquait chez lui à une heure marquée. Ces billets portaient

l'indication d'heures diverses, mais chaque heure était désignée pour

deux cardinaux à la fois. Nous nous rendîmes au moment prescrit, sans

savoir pourquoi nous étions appelés. La première heure,--onze heures

du matin,--avait été fixée au cardinal Brancadoro et à moi. J'arrivai

avant lui. Le ministre me dit qu'il avait le déplaisir de me notifier

que je devais partir dans les vingt-quatre heures pour Reims, où je

resterais jusqu'à nouvel ordre; puis il me donna mon passe-port,

préparé d'avance. Il communiqua la même nouvelle au cardinal

Brancadoro, qui entrait comme je sortais. Tous les autres cardinaux

reçurent la même intimation pendant les heures qui se succédèrent; le

lieu seul de l'exil fut ce que le ministre changea.

«Le cardinal Brancadoro et moi nous fûmes donc destinés pour Reims;

les cardinaux Mattei et Pignatelli pour Rethel, les cardinaux della

Somaglia et Scotti pour Mézières, les cardinaux Saluzzo et Galeffi

pour Sedan; plus tard on les interna à Charleville, parce qu'il n'y

avait point d'appartements à Sedan; les cardinaux Litta et Ruffo

Scilla furent envoyés à Saint-Quentin, le cardinal di Pietro à Semur,

le cardinal Gabrielli à Montbard et le cardinal Opizzoni à Saulieu.

Ces deux derniers se virent bientôt réunis au cardinal di Pietro.

«Il faut remarquer qu'en convoquant ainsi les cardinaux, on mit une

attention particulière à éloigner les uns des autres les amis le plus

étroitement liés. Par exemple, on sépara les cardinaux Saluzzo et

Pignatelli, qui vivaient ensemble depuis plus de trois ans, les

cardinaux Mattei et Litta, Gabrielli et Brancadoro qui habitaient sous

le même toit depuis quelques mois. On m'adjoignit ce dernier, que

j'avais vu à Paris moins que tous les autres, à cause de l'éloignement

de nos demeures respectives, et je quittai le cardinal di Pietro, mon

compagnon de voyage lorsque je vins de Rome à Paris. En un mot, chacun

de nous fut uni à celui avec lequel il l'était le moins, bien que tous

nous fussions de bons collègues. Le ministre des cultes nous offrit 50

louis pour les frais de route. Quelques-uns acceptèrent, d'autres

remercièrent en refusant. Au moment de me rendre à ma destination, je

fus appelé par le ministre. Il avait oublié, la première fois qu'il

m'avait vu, de me délivrer cet argent, et il me pria de le prendre. Je

m'empressai de décliner avec gratitude une pareille offre.

«Chacun se dirigea vers l'exil assigné. Très-peu de temps après, nous

reçûmes une lettre du ministre des cultes annonçant que nous avions

250 francs par mois pour notre subsistance. Je remerciai encore, sans

vouloir accepter. Je crois que tous les autres répondirent dans le

même sens.

«C'est ainsi que cette affaire a été conduite jusqu'à cette heure.

Seule la Providence sait ce que l'avenir nous réserve. En attendant,

nous vivons dans notre exil, nous privant de toute société, ainsi

qu'il convient à notre situation comme à celle du Saint-Siége et du

Souverain Pontife, notre chef. Les cardinaux rouges sont restés à

Paris, et l'on dit qu'ils fréquentent le grand monde.»

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 24 / 140 题