(PREMIÈRE PARTIE.)
I
Quelle que soit l'opinion qu'on se fasse du principe divin ou humain
de l'autorité spirituelle ou temporelle de la papauté en Europe, il
est impossible de nier que les papes soient des souverains, soit en
vertu d'un mandat de Dieu, soit en vertu d'une antique tradition
humaine; qu'en vertu du titre surhumain, leur autorité, sous le
rapport spirituel, soit sacrée; et qu'en vertu du titre de possession
humaine et traditionnelle, leur gouvernement soit respectable. Les
gouvernements, monarchies ou républiques, traitent avec eux, leur
envoient des ambassades ou en reçoivent d'eux, concluent des
concordats ou des conventions avec eux, et sont tenus de les exécuter
par le simple respect de leur parole, jusqu'à ce qu'ils soient périmés
ou modifiés d'un consentement commun; en un mot ils gouvernent
légitimement la portion d'empire qui leur a été dévolue sur ce globe.
_Détrôné pour cause_ de papauté, est un axiome de droit public qui n'a
pas encore été admis sur la terre.
Qu'on n'admette pas le mélange sacrilége du spirituel et du temporel,
c'est libre à chacun; mais qu'on ne reconnaisse pas le gouvernement
temporel de la papauté parce que le pape exerce comme pape des
fonctions ecclésiastiques à Rome ou ailleurs, c'est confondre les deux
puissances et passer soi-même d'un ordre d'idées dans un autre. Les
papes ont donc comme souverains un gouvernement.
Or, du moment où les papes ont un gouvernement, ils ont des ministres;
et si au nombre de ces ministres ils ont le bonheur de trouver un
homme supérieur, modéré, dévoué jusqu'à l'exil et jusqu'à la mort,
comme Sully était censé l'être à Henri IV; si ce rare phénix, né dans
la prospérité, éprouvé par les vicissitudes du pouvoir et du temps,
continue pendant vingt-cinq ans, au milieu des fortunes les plus
diverses, en butte aux persécutions les plus acerbes et les plus
odieuses, à partager dans le ministre, sans cause, les adversités de
son maître; si le souverain sensible et reconnaissant a payé de son
amitié constante l'affection, sublime de son ministre, et si ce
gouvernement de l'amitié a donné au monde le touchant exemple du
sentiment dans les affaires, et montré aux peuples que la vertu privée
complète la vertu publique dans le maître comme dans le serviteur;
pourquoi des écrivains honnêtes ne rendraient-ils pas justice et
hommage à ce phénomène si rare dans l'histoire des gouvernements, et
ne proclameraient-ils pas dans Pie VII et dans Consalvi le
gouvernement de l'amitié?
C'est le véritable nom de ce gouvernement à deux têtes ou plutôt à
deux coeurs, qui a traversé tant d'années de calamités sans se
diviser, après quoi le ministre est mort de douleur de la mort du
souverain, laissant pour toute fortune une tombe sacrée à celui qu'il
a tant aimé.
Voilà l'histoire exacte du règne pontifical de Pie VII et du ministre
Consalvi.