La lettre était courte et désolée; Mario l'eut bientôt dévorée des yeux,
tandis que Lauriane cachait sa tête sur l'épaule du vieillard.
Lauriane, dans un premier mouvement d'amère douleur, avait écrit au
marquis qu'elle avait toujours aimé Mario depuis leur séparation, et
qu'elle porterait son deuil toute sa vie.
«Car c'est de ce jour, disait-elle, que, de vrai, je me sens _veuve_!»
--Vous ne l'êtes point, vous ne le serez plus, ma Lauriane, dit le
marquis en lui détachant pour un instant son petit chaperon noir. Je
n'ai jamais souhaité d'autre fille que vous, et nous allons faire les
noces à Briantes.
Je vous laisse à penser quelle fête ce fut au manoir quand on y vit
revenir ensemble les beaux messieurs de Bois-Doré, Lauriane, Adamas,
Aristandre, et même Clindor, qui, pour mieux secouer le charme jeté sur
lui par la bohémienne, se hâta de faire la cour à toutes les
villageoises.
Le mariage des deux enfants bien-aimés du bon M. Sylvain ne pouvait
cependant pas être célébré publiquement avant que Lauriane eût fait sa
soumission au roi et obtenu sa grâce, car elle s'était posée en rebelle
dans un moment de désespoir; et, malgré le crédit de M. Poulain, le roi
fut inflexible tant que dura la _guerre du Midi_ avec les protestants.
Elle fut courte et sanglante. Ce fut le dernier soupir du parti en tant
que faction politique.
«Sur les ruines de ce parti écrasé, Richelieu fit jurer au fils de Henri
IV le maintien de la liberté religieuse proclamée par son père[27].»
On put alors présenter à Louis XIII la requête du marquis de Bois-Doré
pour sa belle-fille.
À cet effet, Mario se rendit lui-même à Nîmes, où le roi venait de faire
une entrée triomphale avec Richelieu. M. de Rohan partait pour Venise.
Mario obtint que sa femme rentrerait dans ses biens en dépit de M. le
Prince, qui les flairait beaucoup, et dans sa liberté pleine et entière.
Le cardinal le reçut et lui fit quelque reproche de n'avoir pas pris
part à cette guerre. Mario lui redemanda la guerre en Italie, et, en le
congédiant, le cardinal lui dit tout bas, avec un charmant sourire:
--Je vous la promets; mais n'en dites rien, si vous ne voulez pas que
j'échoue!
Mario trouva là l'abbé Poulain très-fatigué et enchanté d'avoir quelques
semaines de congé. Il avait si chaudement servi Mario, que celui-ci
l'invita à venir se reposer à Briantes, et ils partirent ensemble,
l'abbé se faisant fête d'aller célébrer ostensiblement le mariage des
deux jeunes gens.
Nos voyageurs se mirent en route par une chaleur dévorante. On était aux
premiers jours de juillet. Le pays qu'ils traversaient, ravagé par la
guerre, n'avait plus un arbre, plus une chaumière debout.
Par ordre du roi, les troupes avaient _fait le dégât_ autour des villes
rebelles pour affamer les habitants.
--Nous traversons un incendie, dit l'abbé à Mario; le soleil nous traite
comme nous avons traité cette pauvre terre, et je crois que nos
vêtements vont prendre feu.
--De vrai, monsieur l'abbé, dit Clindor, qui aimait à se mêler de la
conversation, on sent par ici une bien méchante odeur de brûlé!
--En effet, dit Mario, quelque maison brûle encore derrière cette
colline; ne voyez-vous pas de la fumée?
--C'est peu de chose, dit l'abbé. Quelque petite masure. J'avoue,
monsieur le comte, que je suis las de tant de maux. Je haïssais les
huguenots autrefois; à présent qu'ils sont par terre, je fais comme
vous, je les plains. J'ai vu l'affaire de Privas. Eh bien, j'en ai
assez, et je défie les plus gourmands de vengeance de n'en pas être
rassasiés.
--Je le crois! dit Mario en soupirant; mais écoutez donc ces cris,
monsieur l'abbé: il y a par là des gens en grande détresse. Allons-y
voir.
Effectivement, on entendait, derrière la colline d'où montait la fumée,
des cris, ou plutôt un seul cri prolongé, perçant, atroce, comme celui
de la mouche que suce lentement l'araignée. L'horrible durée de ce cri
lointain, qui semblait être celui d'un enfant, fit impression sur
l'abbé. Clindor ne pouvait croire que ce fût une voix humaine.
--Non, non, disait-il, c'est quelque pipeau de berger ou quelque
chevreau qu'on égorge.
--C'est un être humain qui expire dans les tortures, reprit l'abbé. Je
connais trop cette affreuse musique!
--Courons-y donc! s'écria Mario; il est peut-être temps de sauver une
malheureuse créature. Venez, venez, l'abbé! La paix est signée; nul n'a
plus le droit de torture sur les huguenots!
--Il est trop tard, dit l'abbé, on n'entend plus rien.
Le cri avait cessé brusquement et la fumée tombait. On s'était peut-être
trompé.
On poussa néanmoins les chevaux, qui gagnèrent bientôt le haut de la
colline.
Alors on aperçut, au fond du vallon, et beaucoup plus loin qu'on ne s'y
attendait, un groupe de paysans qui tournaient et s'agitaient autour
d'un feu à demi éteint. Avant qu'on fût à portée de la voix, ils
s'étaient dispersés. Une seule vieille femme resta auprès des cendres
brûlantes, qu'elle retournait avec une fourche, comme si elle y eût
cherché quelque chose. Mario arriva le premier auprès de ce reste de
brasier, d'où s'exhalait une odeur âcre, insupportable.
--Que cherchez-vous donc là, la mère? lui dit-il, et que vient-on de
brûler ici?
--Oh! rien, mon beau monsieur! rien qu'une sorcière qui nous donnait la
fièvre avec son regard toutes les fois qu'elle passait. Nos hommes en
ont fait une fin, et, moi, je cherche si elle n'a pas laissé son secret
dans les cendres.
--Quoi, son secret? dit Mario révolté du sang-froid de cette parque.
--C'est, répondit la vieille, qu'elle avait au cou quelque chose qui
brillait, et qu'elle a perdu en se débattant, quand on l'a mise au feu.
Alors elle a crié: «Je ne l'ai plus, je suis perdue!» Ça doit être une
amulette pour se garantir de malemort, et je la voudrais trouver.
--Tenez, dit Mario en ramassant une pièce de monnaie percée qui brillait
à ses pieds, est-ce cela?
--Oui, oui, c'est cela, mon beau monsieur! Donnez-la-moi pour la peine
que j'ai bien attisé le feu.
Mario jeta loin de lui la pièce de monnaie, par un mouvement d'horreur
insurmontable. Il venait d'y lire un nom gravé avec une pointe. C'était
le talisman de Pilar. Il ne restait d'elle que ce témoignage de son
fatal amour, quelques petits ossements calcinés, et l'âcre odeur de
chair brûlée répandue dans l'atmosphère.
Mario, saisi d'épouvante et de pitié, s'éloigna rapidement, sans vouloir
donner à Clindor, qui le questionnait, le mot de cette infernale énigme,
et, pendant une partie du voyage, il resta sous la pénible impression de
cette horrible rencontre.
Mais, aux approches de son manoir, on pense bien qu'il avait tout
oublié et ne songeait plus qu'au bonheur de revoir sa chère compagne,
son père bien-aimé, sa tendre Mercédès, son paternel Lucilio, le sage
Adamas et l'héroïque carrosseux, tous ces braves coeurs qui, en le
_gâtant_ de tout leur pouvoir, avaient réussi par miracle à en faire le
meilleur et le plus charmant des êtres.
La noce fut splendide. Le marquis ouvrit le bal avec Lauriane, qui,
heureuse et reposée, ne semblait pas avoir un jour de plus que le beau
Mario.