Le bon marquis n'eut pas de peine à confesser Lucilio.
Celui-ci avoua avec candeur qu'il adorait la Morisque depuis longtemps,
et que, depuis quelque temps, il croyait être aimé d'elle; mais, de sa
plume concise, il résuma la situation.
D'abord, il avait craint d'attirer sur lui les persécutions auxquelles
il n'avait échappé en France que par miracle. Puis, quand il lui avait
paru prouvé que Richelieu, malgré toutes ses luttes contre la Réforme,
avait pour politique inflexible de maintenir l'édit de Nantes en faveur
de tout genre de liberté de conscience, il s'était décidé à attendre le
mariage de Mario avec Lauriane ou avec quelque autre femme selon son
coeur. Dans l'état d'espoir ou de regret, d'attente paisible ou de
secrète agitation où pouvait se trouver son cher élève, il ne voulait
pas lui donner l'égoïste et dangereux spectacle d'un mariage d'amour.
Le marquis approuva la généreuse prudence de son ami, mais il trouva un
biais.
--Mon grand ami, lui dit-il, la Morisque a bientôt la trentaine, et
vous, vous dépassez la quarantaine. Vous êtes donc encore assez jeunes
pour vous plaire l'un à l'autre, et vos âges sont fort bien assortis;
mais, sans vous offenser, vous n'êtes plus des adolescents pour laisser
des pages blanches dans le livre de votre félicité! Profitez des belles
années qui vous restent. Mariez-vous. Je ferai avec Mario un voyage
pendant quelques mois, durant lesquels je lui dirai que j'ai eu seul
l'idée d'un mariage de raison entre Mercédès et vous. J'inventerai des
prétextes pour que vous n'ayez pu attendre notre retour, et, quand il
vous reverra, son esprit sera tout habitué à cette nouvelle situation.
Le mariage rend toutes choses sérieuses, et, d'ailleurs, je me fie à
vous pour cacher vos lunes de miel derrière les épaisses nuées de la
prudence et de la retenue.
Le marquis conduisit donc Mario à Paris. Il lui fit voir le roi à la
cour, mais de loin; car le monde était bien changé depuis quinze ans que
le bon Sylvain vivait dans ses terres. Les amis de sa jeunesse étaient
morts, ou, comme lui, retirés du fracas de la société nouvelle. Le peu
de grands personnages encore debout qu'il avait approchés autrefois se
souvenaient de lui médiocrement, et, sans ses vieux atours, l'eussent à
peine reconnu.
Cependant la figure intéressante et les modestes manières de Mario
furent remarquées: on fit bon accueil aux _beaux messieurs_ dans
quelques maisons distinguées, on ne leur parla pas de les pousser plus
haut; et, de fait, ils ne souhaitaient ni l'un ni l'autre bien vivement
de se rapprocher du pâle soleil de Louis XIII.
Mario avait éprouvé une grande déception en voyant passer à cheval le
fils effaré de Henri IV, et le marquis n'avait pas été encouragé par
cette physionomie à poursuivre son dessein de ratification royale pour
son titre de marquis.
De nouveaux édits paraissaient chaque jour contre les usurpations de
qualités; édits peu respectés, car les nouveaux et anciens nobles
continuaient à prendre des noms de terre fort contestables. Leur
obscurité les garantissait. Bois-Doré fut forcé de reconnaître qu'il
n'avait pas de meilleur refuge.
Et puis il lui fallait bien s'apercevoir aussi que l'on n'était pas plus
_beaux messieurs_ à Paris les uns que les autres, du moment que l'on
n'était pas de la cour. On se retournait bien un peu, dans les
promenades et à la place Royale, pour regarder le contraste de son
étrange figure fardée avec la délicieuse fraîcheur de Mario, et, pendant
quelque temps, le bonhomme, se croyant reconnu, souriait aux passants et
portait la main à son feutre, prêt à accueillir des avances que l'on ne
songeait point à lui faire. Cela lui donnait un grand air d'incertitude
hébétée et de courtoisie banale qui prêtait à rire. Les dames assises,
ou marchant l'éventail à la main, sous les jeunes arbres du
Cours-la-Reine, se disaient:
--Quel est donc ce grand vieux fou?
Et, si ces dames étaient femmes du monde où Bois-Doré avait reparu, ou
bourgeoises du quartier où il s'était logé, il s'en trouvait parfois une
pour répondre:
--C'est un gentilhomme de province qui se pique d'avoir été l'ami du feu
roi.
--Quelque Gascon? Tous ont sauvé la France! ou quelque Béarnais? Ils
sont tous frères de lait du bon Henri!
--Non, un vieux mouton de Berry ou de Champagne. Il y a des Gascons
partout.
Le bon Sylvain était donc bien effacé dans cette foule oublieuse et
pimpante, quelque effort qu'il fît pour y paraître aussi grand que sa
taille. Il se disait, avec quelque dépit, que mieux vaut être le premier
de son village que le dernier à la cour. Il est certain pourtant qu'avec
un peu d'audace et d'intrigue, il eût pu y pousser Mario comme tant
d'autres; mais il redouta quelque affront à propos de son problématique
marquisat.
Il se résigna à faire le badaud de province, et se fût grandement ennuyé
si Mario, toujours studieux et artiste sérieux dans ses goûts, ne l'eût
entraîné à voir les monuments d'art et de science qui faisaient pour lui
le principal attrait de la capitale du royaume.
Le plaisir et le profit que le jeune homme en retira consolèrent un peu
le vieillard de ce qu'en lui-même il appelait un voyage manqué.
Il ne se vantait pas à Mario de toutes ses déceptions. Il avait toujours
eu l'espoir de lui faire retrouver sa famille maternelle et de lui
reconquérir par là quelque beau titre espagnol, avec un héritage
quelconque.
Il avait maintes fois écrit en Espagne pour avoir des informations et
pour en faire donner sur le compte de Mario, dans le cas où ladite
famille y prendrait intérêt. Il n'avait jamais reçu que des réponses
vagues, peut-être évasives.
À Paris, il s'était décidé à se rendre de sa personne à l'ambassade. Il
y fut reçu par une manière de secrétaire intime qui lui répondit, en
substance, que, sur ses fréquentes demandes, on avait enfin éclairci une
affaire mystérieuse. La jeune dame enlevée et disparue appartenait, en
effet, à la noble famille de Mérida, et Mario était le fruit d'un
mariage clandestin que l'on pouvait contester.
La jeune femme n'avait laissé de droits à aucune fortune, et les parents
ne se souciaient, en aucune façon, de reconnaître un jeune homme élevé
par un vieux hérétique mal blanchi.
Le marquis, outré, se le tint pour dit et résolut de rendre oubli pour
mépris à ces vaniteux Espagnols. Il lui en avait assez coûté d'assiéger
les portes d'une ambassade dont, à titre d'ancien protestant et de bon
Français, il haïssait l'enseigne.
Et cependant il était triste et confiait ses peines à son inséparable
Adamas.
--Certes, lui disait-il, la plus douce et la plus honnête vie est celle
de la noblesse sédentaire. Mais, si elle convient à ceux qui ont bien
payé de leur personne, elle peut devenir pesante et même honteuse à un
jeune coeur comme celui de Mario. L'ai-je fait élever avec de grands
soins, avons-nous fait de lui, grâce à son génie précoce, un gentilhomme
accompli et propre à toutes choses, pour l'ensevelir en une
gentilhommière, sous prétexte qu'il n'a pas besoin de faire fortune et
qu'il a le coeur doux et humain? Ne lui faudrait-il pas un peu de guerre
et d'aventure, et, par quelque action d'éclat, conquérir ce marquisat
que les idées de rangement universel du grand cardinal peuvent bien lui
enlever d'un jour à l'autre? Je sais que l'enfant est bien jeune, et
qu'il n'y a point de temps perdu encore; mais ses inclinations ne
semblent tournées vers le beau savoir, et je me tracasse l'esprit du
chemin qu'il y trouvera pour se distinguer.
--Monsieur, répondit Adamas, si vous croyez que votre fils sera plus
manchot que vous à la bataille, c'est que vous ne le connaissez guère.
--Je ne connais pas mon fils?
--Eh bien, non, monsieur, vous ne la connaissez point: c'est un
mystérieux qui vous aime tant, qu'il n'ose jamais avoir une idée pour
vous tracasser ou une peine à vous faire partager. Mais je sais le fond
du sac: Mario rêve de guerre autant que d'amour, et le temps est proche
où, si vous ne devinez point ses ambitions, vous le verrez devenir
triste ou malade.
--À Dieu ne plaise! s'écria le marquis. Je le veux interroger là-dessus
dès demain!
Quand on dit demain, en pareille affaire, c'est dire que l'on recule, et
le marquis recula, en effet. La faiblesse paternelle livra en lui un
grand combat à l'orgueil paternel, et elle triompha. Mario n'était pas
encore de force à supporter les fatigues de la guerre, et, d'ailleurs,
la guerre que tout annonçait avec l'Angleterre ou l'Espagne semblait un
peu ajournée par les grands efforts de Richelieu pour la création d'une
marine française. On ne devait pas se presser; on avait le temps: on s'y
trouverait bien assez tôt!
On retourna donc à Briantes à la fin de l'automne, et ou trouva Lucilio
marié avec Mercédès.
Mario, en apprenant cette nouvelle à Paris, en avait témoigné plus de
satisfaction que de surprise. Il avait depuis longtemps senti, dans
l'air embrasé que lui soufflait involontairement sa Morisque, aussi bien
que dans la suave mélancolie de Lucilio, et jusque dans le langage
ardent et tendre de la sourdeline, les effluves de passion qui
l'embrasaient parfois lui-même. Il eut le coeur pris dans un étau à la
pensée de l'amour heureux; mais il avait un empire extraordinaire sur
lui-même. Son père ne vivant que de sa vie, il s'était, de bonne heure,
habitué à lui cacher ses émotions; et, quand Adamas lui reprochait de
trop renfermer ses pensées:
--Mon père est vieux, répondait-il; il me chérit comme une mère chérit
son enfant. C'est affaire à moi de ne point abréger ses jours par des
soucis, et le ciel m'a donné charge de le faire vivre longtemps.
Lauriane vivait au fond du Poitou et donnait rarement de ses nouvelles;
c'était dans un style affectueux et respectueux pour le marquis; mais
elle traçait à peine le nom de Mario, comme si elle eût craint de se
rappeler à son souvenir.
En revanche, elle s'exprimait avec une vive tendresse sur le compte de
la Morisque, de Lucilio et des bons serviteurs de la maison. Il semblait
que son affection, contenue avec ceux qui y avaient les premiers droits,
eût besoin de prendre sa revanche avec les autres. Elle annonça même
plusieurs fois, avec une sorte d'affectation, qu'on avait des projets de
mariage pour elle, et que probablement elle ferait bientôt part d'une
décision, souhaitant, disait-elle, de faire agréer son choix au marquis,
qu'elle considérait comme un second père.
Ce qu'il y avait d'étrange dans ces mariages annoncés, c'est qu'elle y
revenait tous les ans, comme à des projets renoués ou renouvelés, sans
rien indiquer de ce qui pouvait intéresser ses amis à son choix, et
comme si elle eût voulu leur faire entendre ceci au fond: «Je ne me
marie pas, parce que ce n'est pas mon goût; mais gardez-vous de croire
que je me garde pour vous autres.»
Telle était, en effet, son intention en écrivant ces lettres, et voici
quelle était la situation de son esprit:
En la conduisant au loin pour se séparer bientôt d'elle, M. de Beuvre
lui avait froissé le coeur en inventant de lui dire que le marquis et son
héritier, consultés par lui à Bourges, avaient répondu avec beaucoup de
froideur. Mario s'était montré très-fervent catholique en cette
circonstance, il avait juré de ne jamais faire un mariage _mixte_.
Lauriane eût dû se méfier d'un père que la soif de l'or avait mordu
jusqu'au fond des entrailles, et qui, pressé de s'éloigner, voulait à
tout prix la décider à un prompt mariage. Elle refusa de se marier par
dépit et à l'étourdie; mais elle promit d'y songer, et renonça
fièrement, dans son âme, à l'ingrat Mario. Elle l'avait aimé à Bourges,
aimé d'amour pour la première fois, après des années d'amitié calme. Et
ce premier amour de sa vie, à peine avoué, à peine révélé à elle-même,
il fallait en rougir de honte et le briser sans faiblir!
Elle eut cependant quelques doutes; mais, si son père ne lui jura pas
qu'il n'exagérait rien, il put au moins lui donner sa parole d'honneur
qu'il avait proposé les fiançailles au marquis, et que celui-ci avait
éludé l'offre sous prétexte que Mario était encore trop jeune pour se
mettre l'amour en tête. Lauriane était trop pure pour comprendre les
dangers qu'elle eût pu courir en retournant à Briantes. Elle se rappela
qu'au moment de la quitter Mario, que l'on disait indisposé, avait
haussé les épaules et détourné la tête en disant: «Vous faites trop
d'_état_ d'une crampe. Je ne sens plus aucun mal.»
Elle répéta donc à son père ce qu'elle lui avait dit avec sincérité
quelque temps auparavant, à savoir qu'elle n'avait jamais regardé ce
mariage comme possible, et elle l'encouragea à partir comme il le
souhaitait, en lui jurant qu'elle épouserait le prétendant convenable
qui ne lui inspirerait pas d'aversion.
Mais ce prétendant ne se rencontra pas. Tous ceux que madame de la
Trémouille lui présenta lui déplurent.
Elle trouvait en eux le positivisme qui avait envahi son père comme une
passion, mais elle l'y trouvait à l'état de calcul froid et un peu
cynique. Les beaux jours de la Réforme s'en allaient, dissous comme
l'ancienne société du siècle précédent. La Réforme n'était héroïque que
dans les grandes persécutions, et Richelieu, écrasant, par la fatale
nécessité des choses, les restes du parti, n'avait rien d'un
persécuteur. La France criait aux protestants par sa bouche:
Tenez-vous-en à la liberté religieuse, sortez de la politique.
Tournez-vous avec nous contre l'ennemi du dehors! Les protestants
avaient voulu être une république, et ils étaient une Vendée.
Sauf les puritains de France (le groupe terrible, héroïque, indomptable,
qui se rencontra et s'immola dans la Rochelle deux ans plus tard), les
protestante français étaient alors disposés à se rallier au principe de
l'unité française; mais plusieurs étaient résolus à ne se rallier
qu'après une victoire qui ferait de bonnes et durables conditions à leur
parti.
Or, parmi ceux qui raisonnaient bien, mais qui allaient être entraînés à
raisonner mal et à choisir entre l'alliance étrangère et l'écrasement
final, la noblesse était généralement moins pure d'intentions que le
peuple et la bourgeoisie. Elle faisait ses réserves personnelles: les
plus haut placés voulaient se faire acheter, et traduisaient leurs
besoins de liberté religieuse en besoins de places et d'argent.
Au milieu de ces nombreuses défections qui se déclaraient tous les
jours, ou qui se tenaient dans une honteuse expectative, Lauriane se
sentit indignée. Elle s'était fait de l'honneur du parti une idée plus
chevaleresque. Elle était forcée maintenant de reconnaître que son
père, dont l'avidité l'avait tant humiliée, ne faisait qu'un peu plus
tard ce que la plupart des gens de son âge avaient fait toute leur vie,
ce que la plupart des jeunes gens étaient pressés de faire à leur tour.
Encore M. de Beuvre était-il des meilleurs; car il n'avait pas l'idée de
trahir son drapeau. Il se dépêchait seulement de faire ses affaires
avant qu'il fût renversé.
Une exception pouvait se rencontrer pour Lauriane. Il y avait des
exceptions, puisqu'elle-même en était une. Elle n'en rencontra pas,
peut-être parce que, rêveuse et distraite, elle ne sut pas la chercher.
La jeunesse et la beauté sont fières à juste titre. Elles attendent
qu'on les découvre, et ne découvrent rien elles-mêmes, dans la crainte
d'avoir l'air de s'offrir.