LX

La journée s'avançait.

La fatigue avait ramené le calme dans le village et dans le manoir.

Mario et Lauriane, en revenant de leur tournée, éprouvèrent le besoin de

respirer un peu dans le jardin, le seul endroit de l'enclos qui n'eût

pas été profané par des scènes de violence et de désolation.

Tout en racontant avec détail à sa jeune amie ses aventures

particulières, qu'elle n'avait pas encore eu le loisir de bien

comprendre, Mario arriva avec elle au _palais d'Astrée_, dans ce

labyrinthe où il avait passé une heure si agitée, la nuit précédente.

Le temps était doux. Les deux enfants s'assirent sur les marches de la

petite chaumière.

Mario, sans être malade, avait un peu de fièvre dans la tête. De si

violentes émotions l'avaient comme mûri soudainement, et Lauriane, en le

regardant, fut frappée de l'expression de fermeté mélancolique qui avait

changé son doux et limpide regard.

--Mon Mario, lui dit-elle, je crains que tu n'aies mal. Tu as eu peur et

courage, fatigue et force, joie et chagrin tout ensemble dans cette

abominable nuit; mais tout cela est passé. Maître Jovelin répond de

Mercédès, et elle jure qu'elle ne souffre guère. Tu as sauvé la vie de

notre cher papa Sylvain, et vengé la mort de ton pauvre père. Tout cela

te fait grand et brave garçon, à cette heure; mais il faut ne pas rester

soucieux, et plutôt songer à remercier Dieu du bon secours qu'il t'a

donné en cette affaire.

--J'y songe bien, ma Lauriane, répondit Mario; mais je songe aussi à une

chose que mon père m'a dite ce matin, après quoi tu m'as embrassé en

disant: «Oui, oui;» et cette chose me revient à présent. Je ne l'ai pas

comprise, et il faut que tu me l'expliques. Mon père a dit que j'avais

_conquis l'espoir de te plaire_. Est-ce donc que, jusqu'à ce jour, je ne

te plaisais point?

--Si fait, Mario; tu me plais grandement, puisque je t'aime beaucoup.

--À la bonne heure! Mais, quand mon père dit quelquefois en riant que je

serai ton mari, est-ce que tu crois que cela pourrait arriver?

--Vraiment je n'en sais rien, Mario, et ne le crois guère. Je suis plus

vieille que toi de deux ou trois ans, et, quand tu seras un jeune homme,

je serai quasiment une vieille demoiselle.

--Et cependant, Lauriane, Adamas m'a dit que tu avais déjà été mariée à

ton cousin Hélyon, qui avait trois ou quatre ans de plus que toi. Est-ce

qu'il te reprochait d'être trop jeune pour lui?

--Mais oui, quelquefois, avant notre mariage, quand nous nous

querellions en jouant.

--Eh bien, moi, je trouve qu'il avait tort; je trouve que tu n'es ni

jeune ni vieille, et je te trouverai toujours bien, parce que je

t'aimerai toujours comme je t'aime à présent.

--Tu n'en sais rien, Mario; on dit qu'on change de coeur en changeant

d'âge.

--Cela n'est point vrai pour moi. Je trouve toujours ma Mercédès jeune

et aimable, et, depuis que je suis au monde, je me plais toujours avec

elle. Tiens, mon père est vieux, à ce qu'on dit; moi, je m'amuse plus

avec lui qu'avec Clindor, et je ne trouve point d'âge non plus entre

maître Lucilio et nous. Est-ce que tu t'ennuies de moi, parce que je

suis le plus jeune de nous deux?

--Non pas, Mario; tu es bien plus raisonnable et plus gentil que les

autres enfants de ton âge, et tu es déjà plus savant que moi, dans les

leçons que nous prenons ensemble.

--Dis-moi, Lauriane, est-ce que tu me trouves plus gentil que ton autre

mari?

--Je ne dois pas dire cela, Mario. Il était mon mari, et tu ne l'es pas.

--C'est donc que tu l'aimais, parce qu'il était ton mari?

--Je ne sais pas: je ne l'aimais pas beaucoup quand il n'était que mon

cousin; je le trouvais trop fol et trop meneur de vacarmes. Mais, quand

on nous eut conduit ensemble à l'église réformée et qu'on nous eut dit:

«Vous voilà mariés, vous ne vous verrez plus que dans sept ou huit ans,

mais votre devoir est de vous aimer;» j'ai répondu: «C'est bien;» et

j'ai prié pour mon mari tous les jours, en demandant à Dieu de me faire

la grâce de l'aimer quand je le reverrais.

--Et tu ne l'as jamais revu! Est-ce que tu as eu du chagrin quand il est

mort?

--Oui, Mario. C'était mon cousin, j'ai pleuré beaucoup.

--Et, si je mourais, moi qui ne te suis ni cousin ni mari, tu ne

pleurerais donc pas?

--Mario, dit Lauriane, il ne faut pas parler de mourir: on dit que cela

porte malheur quand on est jeune. Je ne veux point que tu meures, et je

te dis encore que je t'aime beaucoup.

--Mais tu ne veux pas me promettre que je serai ton mari?

--Eh! qu'est-ce que cela te fait, Mario, que je sois ta femme? Tu ne

sais pas seulement si tu voudras te marier quand tu seras en âge.

--Ça me fait, Lauriane! Je ne veux pas d'autre femme que toi, parce que

tu es bonne et que tu aimes tous ceux que j'aime. Et, comme tu dis qu'on

doit aimer son mari, je vois que tu m'aimeras toujours si nous sommes

mariés: au lieu que, si tu es mariée avec un autre, tu ne penseras plus

à m'aimer. Alors, moi, j'aurai un grand chagrin, et j'ai envie de

pleurer rien que d'y songer.

--Et voilà que tu pleures tout de bon! dit Lauriane en lui essuyant les

yeux avec son mouchoir. Allons, allons, Mario, je te dis que tu as mal,

ce soir, et qu'il te faut souper et bien dormir; car tu te fais des

peines pour ce qui n'est point encore, au lieu de te réjouir de celles

que tu as surmontées cette nuit.

--Ce qui est passé est passé, dit Mario; ce qui est à venir... Je ne

sais pas pourquoi j'y pense aujourd'hui; mais j'y pense, et c'est malgré

moi.

--Tu as été trop secoué!

--Peut-être bien! Pourtant, je ne me sens point las; et je ne sais pas

non plus pourquoi j'ai pensé à toi toute la nuit, dans tous les moments

où je me suis trouvé en grand péril, ainsi que mon père. «Si nous

périssons tous les deux, me disais-je, qui donc sauvera ma Lauriane?»

Vrai, je songeais à toi autant et peut-être plus qu'à ma Mercédès et à

tous les autres. Tiens, c'est surtout quand j'ai rencontré Pilar que

j'ai pensé à toi.

--Et pourquoi cette méchante fille te faisait-elle penser à ta Lauriane?

Mario réfléchit un instant et répondit:

--C'est que, vois-tu, quand j'étais en voyage avec les bohémiens, je

jouais et causais souvent avec cette petite, qui sait l'espagnol et un

peu l'arabe, et qui me faisait peine, parce qu'elle avait l'air malade

et malheureux. Mercédès et moi, nous étions bons pour elle tant que nous

pouvions, et elle nous aimait. Elle appelait Mercédès _ma mère_, et moi

_mon petit mari_. Et, quand je disais: «Non, je ne veux pas,» elle

pleurait et boudait, et, pour la consoler, j'étais obligé de lui dire:

«Oui, oui, c'est bon!»

»Cette nuit, elle nous a rendu service, j'en conviens; elle a couru

très-diligemment avertir MM. Robin et Guillaume, comme je le lui avais

commandé; mais elle ne m'en a pas moins fait horreur; car j'ai connu

qu'elle était cruelle et sans aucune religion.

»Alors, ce nom de mari, qu'elle m'avait souvent donné malgré moi, me

soulevait le coeur, et je me souvenais d'avoir accordé avec toi en riant,

et je voyais, d'un côté de moi, le diable sous sa figure, et, de

l'autre, le bon ange gardien sous la tienne.»

Comme Mario parlait ainsi, une pierre détachée de la petite chaumière

tomba si près de Lauriane, qu'un peu plus elle l'eût blessée.

Les deux enfants se hâtèrent de s'éloigner, pensant que la chaumière se

dégradait d'elle-même; et il s'en allèrent rejoindre le marquis, lequel

les attendait pour dîner.

Les beaux messieurs de Bois-Doré · 第 70 / 88 题